Mékong
TRAVAUX D’ÉVANGÉLISATION
modestement, en prenant les plus grandes précautions pour ne pas exciter de conflit, et se tenir en garde contre les lamas, dont la haine était toujours en éveil et voulait à tout prix les empêcher de passer sur la terre des Esprits.
Refus de passeports. — Administration générale de Mgr Chauveau.
Voyage de M. Cooper. — Impossibilité d'obtenir des passeports. — Prudence des missionnaires et de Mgr Chauveau. — Au sujet d'une inscription en faveur de l'empereur.
Cette surveillance des lamas ne s’exercait pas uniquement sur les missionnaires, mais sur tous les Européens. On l’avait bien vu, en 1868, lors du voyage de l’anglais Cooper, le premier Européen qui, après les missionnaires, parcourut le pays thibétain.
Cooper était un ancien sergent de d’armée de l’Inde, engagé par la Chambre de commerce anglaise de Shang-haï, qui voulait essayer de détourner de l’Inde le commerce du Thibet et l’attirer vers elle. Il avait d’excellents passeports lui permettant d’aller à Lhassa; et, jusqu’à Ta-tsienlou, il ne rencontra pas de difficultés. Le 13 mars 1868, il alla à Ta-linpin voir Mgr Chauveau et le consulter ; il resta près de lui jusqu’au 30 avril. Les mandarins de Ta-tsien-lou firent assez peu de cas de sa personne ; un marchand, même anglais, ne leur inspirait qu’une médiocre estime et pas du tout de sympathie ; ils le laissèrent s’engager plus avant. M. Déjean l’aida à louer des domestiques et des animaux pour le transport de ses bagages L Mais, à trois journées en deçà de Bathang, le pionnier du commerce, comme il s’appelait lui-même, trouva devant lui 320 Thibétains en armes ayant ordre d’empêcher son passage à tout prix. Il se rejeta alors sur le Yun-nan dans la pensée d’arriver par Ta-li jusqu’en Birmanie, et de là dans l’Inde ; mais la perfidie et l’avarice du mandarin de Ouy-si le forcèrent de quitter cette partie de la Chine, après l’avoir exposé aux plus sérieux dangers, et de revenir à Shang-haï.
La délivrance d’un passeport pour Lhassa faite aisément à M. Cooper par le gouvernement chinois, sur le désir de la légation d’Angleterre, parut à Mgr Chauveau et à M. Guineau, le gérant du consulat français à Han-keou, un motif suffisant d’en demander un pour les missionnaires du Thibet. Ce dernier fit part de sa pensée à M. de Lallemand, qui lui répondit en. exposant les différences entre un voyageur qui ne fait que traverser le pays, et un missionnaire qui y demeure.
1. « M. Cooper, écrivait Mgr Chauveau le 1S octobre 1868, m’a déclaré bien des fois qu’il était extrêmement reconnaissant aux missionnaires français des services qu’ils lui avaient rendus, que, sans eux, son entreprise était téméraire et que, malgré eux, elle était à peu près impossible. »
TRAVAUX D’ÉVANGÉLISATION
J'ai examiné avec toute l’attention qu’il méritait le texte du passeport délivré par le gouvernement du Su-tchuen à M. Cooper pour se rendre à Lhassa. Je vous avoue qu’il ne me paraît pas ressortir nécessairement de la délivrance de ce passeport, ni de la rédaction de ce titre de voyage, qu’il soit à propos de demander et aisé d’obtenir des passeports pour nos missionnaires, leur donnant droit de résidence dans les principautés de Lythang et de Bathang. 11 y a bien de la différence aux yeux des Chinois et surtout des Thibétains, religieux et dominés par une théocratie puissante, entre un marchand qui traverse le pays, et les prêtres étrangers qui viennent s’y établir à demeure fixe pour y prêcher la religion. Qu’un ou deux Français me demandent des passeports pour un voyage semblable à celui de M. Cooper, je me fais fort de les obtenir du prince Kong ; la légation les avait obtenus pour M. de L'agrée et ses compagnons. Quant à nos missionnaires, ce n’est pas la même chose, et je doute que cés titres, même obtenus, garantissent la sûreté de leurs personnes. Veuillez bien remarquer ce point, qui est la question même.
Dans ces conditions, vous concevrez que j’hésite à demander au Tsongli-yamen les passeports que Mgr Chauveau parait souhaiter si vivement. Je tremble de l’exposer, lui et ses missionnaires, à un péril contre lequel je n’aurais aucun moyen de les protéger, et je sais que cette témérité ne serait pas conforme aux intentions du gouvernement de l’Empereur.
En 1869, M. de Rochechouart1, successeur intérimaire de M. de Lallemand, se décida à demander ces passeports si désirés des missionnaires duTliibet ; il se heurta à un refus, et M. Devéria2 en avertit le procureur des Missions- Étrangères à Shang-haï par ce billet :
Le Tsong-li-yamen refuse comme autrefois de viser les passeports pour le Thibet; aussi la légation ne fait-elle pas parvenir les deux que vous désiriez.
Ce fait seul suffirait à prouver combien la prudence était nécessaire aux missionnaires. Aucun d’eux n’était tenté d’y manquer, et d’ailleurs, s’ils l'eussent fait, leur Vicaire apostolique les aurait bien vite rappelés à l’ordre, lui qui, en 1872, écrivait au procureur général des Missions-Étrangères à Hong-kong, M. Osouf, aujourd’hui archevêque de Tokio au Japon3 :
Nous nous appliquons grandement à ne pas susciter de mauvaises affaires, et nous comprenons bien que la France n’est point en position de venir tirer le canon pour nous défendre. Il est déjà fort heureux pour nous que le personnel de la légation paraisse animé d’intentions bienveillantes, et nous en recevrons peut-être de grands services.
1. Louis-Jules-Emilien, dit Julien, comte de Rochechouart, attaché libre à Téhéran le 5 avril 1860, secrétaire à Téhéran le 23 octobre 1862, à Pékin le 3 décembre 1866, placé hors cadre et nommé consul général à Belgrade le 20 avril 1877, ministre plénipotentiaire à Haïti le 16 novembre 1877, mort de la fièvre jaune à Port-au-Prince le 13 mai 1879, à l’âge de 48 ans.
2. Gabriel Devéria,, né le 7 février 1844, élève interprète pour la langue chinoise en 1860 chargé de la gestion du consulat de Tien-tsin du 1er septembre 1863 au 9 août 1863, et du 22 mars 1866, auH" avril 1869 ; interprète-chancelier à Fou-tcheou le 26 février 1870, premier interprète de la légation de France à Pékin le 30 octobre 1873, rentré en France en 1876, secrétaire-interprète à Paris le 20 février 1882, en remplacement du comte Kleczkowski; professeur à l’école des langues orientales le 17 mai 1889, membre de l’Institut le 10 décembre 1897, mort au Mont-Dore le 12 juillet 1899.