À. M.-E., vol. 556 ^ . Ta-tsien-lou, 8 novembre
TRAVAUX D’ÉVANGÉLISATION
Cette prudence et cette modération du Vicaire apostolique du Thibet se retrouvent encore ailleurs. Au mois de novembre 1872, le ministre de France en Chine, M. de Geofroy \ animé d’excellentes intentions, écrivit aux Vicaires apostoliques qu’il serait bon de prouver au gouvernement chinois que les missionnaires et les catholiques, loin de vouloir lui susciter des ennuis, lui étaient reconnaissants de la liberté qu’il leur accordait, et qu’une de ces preuves serait de manifester cette reconnaissance à l’occasion d’événements heureux, tels que le mariage de l’empereur de Chine. Mgr Chauveau admit très volontiers la thèse en général, mais il vit quelques difficultés à l’appliquer entièrement dans son Vicariat1 2 :
Quoique vivant dans le même royaume, nous sommes très loin de nous trouver dans des positions identiques ; vous avez pu vous en convaincre, Monsieur le Ministre, parla grande diversité d’opinions que vous aurez sans doute remarquée chez les Vicaires apostoliques, diversité qui tient à mille circonstances qui se devinent.
Vous nous indiquez, en novembre 1872, le mariage de l'empereur comme une de ces circonstances heureuses où nous eussions pu manifester extérieurement notre reconnaissance. On l’a fait à Canton, on l’a fait ailleurs, mais il eût peut-être été dangereux et inconvenant de le faire partout. A Ta-tsien-lou, par exemple, le général commandant la division, le payeur-général des garnisons du Thibet n’ont rien fait absolument en l’honneur du mariage impérial, probablement pour éviter des dépenses qui ne leur paraissaient pas rigoureusement nécessaires. Si ma chrétienté eût été plus nombreuse, et que je me fusse mis en frais pour célébrer l’union conjugale du jeune empereur, nos autorités, condamnées implicitement par nos réjouissances, eussent peut-être été tentées de nous susciter des embarras.
Dans la même circulaire, lé ministre avait également recommandé de placer le Ouan-souy-pay, inscription en l’honneur de l’empereur, dans les églises et les chapelles. Cette affaire pouvait être envisagée sous plusieurs aspects théoriques et pratiques : c’est ce que fît l’évêque :
La question du Ouan-souy-pay, que vous soulevez dans votre circulaire, est d’une extrême délicatesse. Des missionnaires ont prétendu qu’il y avait là quelque chose qui rappelle la superstition ; d’autres, et en plus grand nombre, et j’avoue me ranger à leur avis, pensent que la chose est dogmatiquement indifférente. Dans la grande persécution de 1815, un missionnaire avait placé cette inscription dans sa chapelle. La maison qu’il habitait fut rasée, la propriété bouleversée de fond en comble, la famille sous le nom de laquelle elle avait été achetée, mourut de misère dans les prisons, mais la chapelle elle-même fut conservée et se voyait
1. François-Louis-Henri de Geofroy, né à Avignon le ‘27 octobre 1822, attaché surnuméraire aux archives le 1er décembre 1848, aspirant diplomatique attaché à la mission de la Plata le 23 décembre 1851, détaché à Rio en 1852, etc., chargé d’affaires à Washington, février 1864, sous-directeur à la division politique le 28 octobre 1866, ministre plénipotentiaire de 2e classe le 12 avril 1870, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire auprès de l'empereur de Chine le 6 juillet 1870, détaché à la Délégation de Tours et de Bordeaux, septembre 1870, chargé à Versailles et à Paris de négociations avec l’ambassadeur chinois, mars-décembre 1871, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Toltio le 30 avril 1876, admis à la retraite le 26 décembre 1883.
2. A. M.-E.,vol. 556 e. Mgr Chauveau àM. le Ministre de France en Chine, Ta-tsien-lou, 6 juin 1873.
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encore il y a quelques années. Ce fait prouve que le Ouan-souy-pay impose un certain respect aux persécuteurs les plus acharnés. Le 23 mars dernier, j’ai vu, dans l’église d’une grande chrétienté, la tablette dont nous parlons exposée à tous les regards sans qu’il y ait eu réclamation de la part de qui que ce soit. J’en conclus que cette inscription n'est point considérée comme affiche superstitieuse au moins universellement, et que, si la Sacrée- Congrégation n’en interdit l’usage, cette inscription sera placée tôt ou tard à l’entrée de toutes nos églises. Je sais que Rome a déjà été consultée làdessus. Au moment où j'écris, j’ignore encore si la réponse est venue. Pour ce qui concerne le Thibet, la prudence nous ferait un devoir de ne rien précipiter en cette matière; il est toujours dangereux de heurter de front les préjugés d’un peuple.
Toujours guidé par cette prudence, Mgr Chauveau avait demandé au Souverain Pontife, par une lettre du 30 novembre 1868, de ne pas prendre part au Concile du Vatican, dispense qui lui fut accordée.
Il basait sa requête sur les périls qui toujours menaçaient la mission du Thibet, et sur la difficulté où il était de trouver, parmi les missionnaires trop peu nombreux, quelqu’un qui pût abandonner son poste pour venir le remplacer à Ta-tsien-lou. La dispense ainsi motivée lui fut accordée.