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CHAPITRE QUATRIÈME

DESTRUCTIONS ET RÉPARATIONS 1873-1875

Ruine de Bathang.

Rumeurs contre les missionnaires. — - Attaque contre Bathang. — Expulsion des missionnaires.

La prudence de l’évêque et de ses prêtres, qui n’avaient garde de franchir les limites du royaume du Thibet, et qui, dans les territoires du Su-tchuen et du Yun-nan où ils demeuraient, agissaient avec la plus extrême circonspection, ne devait pas les garantir contre la ruine et contre l’expulsion.

Comme les grondements souterrains annoncent la présence du feu dans un volcan mal éteint, on devinait, à certains indices, que la haine des lamas était toujours en éveil, prête à éclater à la première occasion, ou, si cette occasion ne s’offrait pas d’elle-même, à la faire naître : c'étaient des rumeurs plus ou moins vagues, accusant les prêtres étrangers d’être les auxiliaires des Anglais dans le nord de l’Inde ; des menaces, au moment du voyage, dans les principautés thibétaines, de l’anglais Cooper, et de la présence dans le Yun-nan de l’expédition du Mékong, composée de Français et dirigée par M. de Lagrée l. A ces accusations s’en mêlèrent d'autres : en 1870, on répandit le bruit que les prêtres étrangers étaient les auteurs du tremblement de terre de Bathang ; en 1875, qu’ils étaient cause de la famine et de la sécheresse, et qu’ils fabriquaient des rats avec de la viande hachée et du sang de porc. Peu à peu, le diapason monta, on fit intervenir Pékin et l’empereur ; on raconta que les ambassadeurs européens, ayant voulu voir l’impératrice, l’empereur, irrité, avait fait trancher la tête à l’un

1. Emest-Marie-Louis de Gonzague Doudart de Lagrée, né le 31 mars 1823 à Saint- Vincent-de-Mercure (Isère), enseigne de vaisseau en 1847, lieutenant de vaisseau le 8 mars 1854, capitaine de frégate le 2 décembre 1864, en 1866 directeur du voyage d’exploration en lndo-Chine, mort, le 12 mars 1868, à Tong-tchouen (Yun-nan).

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de ces violateurs de l’honnêteté chinoise, qu’il en avait chassé un autre, et que bientôt tous les catholiques allaient être massacrés. C’étaient là des symptômes toujours graves en Extrême-Orient, où la moindre étincelle peut allumer un incendie. Ceux qui n’ont pas habité ces pays, la Chine surtout, ne le comprennent qu’imparfaitement ; là-bas, personne ne s’y trompe. Au mois de septembre 1873, des amis avertirent en secret les missionnaires qu’ils feraient bien de ne plus acheter de provisions, et de garder leur argent parce que leur expulsion était proche; les lamas la fixaient à la récolte du sarrasin, qui a lieu à la fin d’octobre. Les deux chefs marchands de la lamaserie de Bathang, lamas eux-mêmes, résidant à Yerkalo, prévinrent le peuple des événements qui se préparaient.

Le foyer de toutes ces rumeurs paraissait être à Bathang, mais on pouvait penser qu'elles partaient de plus haut, peut-être de Lhassa. Il était pourtant assez difficile de le savoir exactement, car le Thibétain ne livre pas aisément ses secrets ; aux questions directes ou détournées, il répond par le silence, par des paroles vagues ou par des mensonges.

Néanmoins, on finit par savoir que les grands couvents de Lhassa avaient adressé une lettre très dure aux lamaseries du territoire de Bathang: « Tant que les Européens resteront chez vous, était-il dit, vous, lamas de ces pays, ne recevrez plus aucune dignité quand vous viendrez à Lhassa. » La menace était grave, elle frappait en même temps à la tête et au cœur, l'orgueil et la superstition. Les lamas résolurent de suivre les inspirations de leurs supérieurs. Ils s’abouchèrent avec les chefs de Bathang. « Nous ne vous demandons pas de nous aider, dirent-ils ; laissez nous faire, cela nous suffit, et, pour vous remercier, nous vous remettrons vos dettes *. »

Les chefs acceptèrent. Restait l’autorité chinoise, avec laquelle il fallait compter. Le mandarin civil de Bathang, Tcheou-tchang-ta, ne voulant pas se trouver mêlé dans l’affaire, qu’il prévoyait grosse de conséquences, prétexta la nécessité d’un voyage à Ta-tsien-lou, et s’éloigna. Il laissa ses pouvoirs à un mahométan,le mandarin militaire Ma-tchen-pin. Les lamas connaissaient ce dernier ; ils le savaient assez facile à acheter ; ils lui offrirent des statuettes en or et plusieurs centaines de ballots de thé, le priant de ne pas intervenir: il le promit. Ces précautions prises, les lamaseries envoyèrent leurs hommes d’affaires chez leurs fermiers, répandus dans sept villages, appelés, pour cette raison, les Déchoudunba 1 2 (les habitants des sept villages de Déchu), avec ordre de ramener un homme par famille, avec son cheval, son fusil, de la poudre et des balles. C’était l’appel de guerre. Les fermiers, sortes de bandits toujours prêts aux expéditions et aux pillages, obéirent immédiatement.

1. A. M. E., vol. 556 . M. F. Biet, Tse-kou, 4 décembre 1873.

2. Les Déchoudunba, fermiers de la lamaserie de Bathang, habitent à quatre ou cinq jours de marche au nord de Bathang en remontant la rivière qui vient du nord, coule parallèlement au Kin-cha-kiang (Fleuve Bleu), dans lequel elle se jette à environ six kilomètres au sud de la ville, après avoir longé le mur de la lamaserie. Déchu doit' être le nom de cette partie de la vallée; dun, veut dire sept; ba ou pa n’est qu’une terminaison personnifiant le pays. C’est donc comme si l’on disait : Les habitants des sept (villages de) Déchou ou Déchu.

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A ce moment, Goutelle, un des deux missionnaires de Bathang, faisait sa retraite à Yerkalo avec Desgodins et F. Biet, qui avaient achevé leur maison et leur chapelle, et l’avaient prié de les bénir. Il reçut de Carreau un billet très pressant : « Venez de suite, quelque chose de grave se prépare, on ouvre les tombeaux. » En effet, les lamas avaient violé les tombeaux des chrétiens, enlevé les bijoux qu’ils avaient pu trouver, et jeté les restes des cadavres à travers champs. Aucune insulte plus grave ne pouvait être faite. Goutelle se rendit tout de suite à son poste. Il était temps.

« Le 9 octobre 1873, raconte-t-il1, nos chrétiens arrivent tout épouvantés, et m’annoncent que huit cents individus, fermiers de la lamaserie de Bathang, sont campés, avec leurs fusils et leurs sabres, à un quart de lieue de la ville, et qu’ils vont venir nous attaquer.

» Le lendemain matin, 10, nos domestiques conduisant nos chevaux à l’abreuvoir, rencontrent huit ou neuf de ces individus, qui leur arrachent les chevaux et les emmènent à leur campement. Immédiatement, nous faisons prévenir le mandarin militaire chinois.

» Le 11, au matin, il arrive chez nous avec toute sa troupe. Se donnant un air fâché, il nous dit que nous sommes les auteurs de la misère du peuple, que le tremblement de terre de 1870 est notre fait, que les saisons sont dérangées à cause de nous, et il nous ordonne de partir. Nous lui répondons qu’un pareil langage nous étonne, et que lui-même ne croit pas un mot de ce qu’il vient de dire; la maison que nous habitons nous appartient ; l’écrit de l’achat du terrain sur lequel elle est construite porte le sceau du mandarin chinois et celui du mandarin thibétain ; et finalement nous ajoutons que nos passeports chinois nous permettent d’aller où bon nous semble sur tout le territoire de Bathang; nous ne partirons pas. Comme il ne pouvait rien nous répondre, il se leva et dit en se retirant : « Partez, et l’on vous rendra vos chevaux. »

» Le soir de ce même jour, il revient avec tous ses soldats, leur ordonne de veiller sur nous pendant la nuit, fixe à chacun son poste, et recommande de faire feu sur les assaillants, s’ils se présentent. Là-dessus il retourne majestueusement à son prétoire.

» A peine le mandarin parti, ses soldats l’imitent. Les uns, laissant leurs armes à la maison, s’en vont tranquillement chezeux,où ils passent la nuit dans un paisible sommeil, les autres se glissent dans notre cuisine, où ils boivent et mangent à nos dépens.

» Tandis que les soldats étaient ainsi sérieusement occupés, la curiosité me prend de visiter leurs armes. Je trouve les fusils non chargés et les gibernes complètement vides. J’appelle M. Carreau comme témoin, et, malgré notre tristesse, nous partons tous les deux d’un éclat de rire. Cette absence totale de munitions nous prouvait clairement que les lamas avaient acheté le mandarin, qui jouait la comédie pour nous tromper.

» Le lendemain matin, 12 octobre, nous recevons une nouvelle visite du mandarin militaire chinois ; il est accompagné de deux mandarins thibétains, et nous réitère l’ordre de quitter le pays, « n’ayant pas, disaitil, assez de soldats pour résister à tout le peuple, qui demande notre expul- 1. M. C., 1874, p. 112, 113. Destruction de la mission de Bathang.

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sion. » Nous refusons. Embarrassé de notre résistance, le pauvre homme se fâche, crie, se lève et part en nous jetant cette menace : «Je ne m’occupe plus de vous ; le peuple fera ce qu’il voudra. » En effet, dans le courant de la journée, des groupes de cinq ou six individus vinrent piller ce qui leur tomba sous la main. Toutefois, nous remarquâmes qu’ils n'osèrent pas entrer dans nos chambres, ne nous insultèrent point et ne firent pas la moindre menace. Ces observations nous prouvèrent qu’ils obéissaient à un mot d’ordre.

» Dans la soirée, la municipalité de Bathang se présenta au nom du mandarin pour nous exhorter à partir. Nous étions à parlementer, lorsque les cinquante ou soixante fermiers de la lamaserie surviennent et brisent à coups de pierres une partie de notre maison.

» Nous jugeâmes inutile, mon confrère et moi, de pousser la résistance plus loin. A ce moment, les Déchoudunba revinrent, renversèrent nos murs, brisèrent à coups de pierres le devant de la maison, et se retirèrent sans oser nous toucher.

» Ayant fait prévenir le mandarin de notre départ, il arriva dans la soirée avec tous ses soldats chinois. Il eut l’audace de nous répéter qu’il avait fait beaucoup pour nous, mais que nos ennemis ne voulaient rien entendre ; que nous courions de très grands dangers; qu’il nous engageait à nous retirer secrètement dans une maison voisine. Les mandarins thibétains amenèrent leurs esclaves chargés de sacs pour emporter nos céréales. A ce moment une bande d’assaillants, qui rôdait dans les environs, s’adressa aux chefs thibétains et leur dit ces paroles significatives : « Vous et les mandarins chinois, vous nous avez appelés pour chasser les Européens ; nous avons fait plusieurs journées de marche; depuis cinq jours nous n’avons rien à manger, et vous ne nous donnez pas même les céréales des Européens ! — Nous ne les volons pas, répondirent les mandarins; nous les avons achetées. » Nous quittâmes notre demeure.

» Les mandarins nous conduisirent chez un de leurs parents. A peine y fûmes-nous arrivés, que les fermiers de la lamaserie se ruèrent à coups de haches sur notre maison, et l’eurent vite renversée. Il ne faudrait pas croire cependant qu’ils agirent avec précipitation, haine et emportement. Tout, au contraire, se passa avec une régularité qui annonçait une entente préalable ; on eût dit un régiment bien discipliné ; aucun des assaillants ne portait d’armes à feu; ils avançaient ou reculaient d’après un mot d’ordre dont nous n’avons pas encore le secret. Il importe de faire observer que la population delà ville et de la vaste plaine qui entoure Bathang, demeura complètement étrangère à ce qui se faisait contre nous. Peu de personnes, à la vérité, nous témoignèrent une bien profonde sympathie, mais ni Chinois, ni Thibétains ne parurent vouloir profiter de nos malheurs pour nous accabler.

» Le mercredi 15 octobre, à deux heures du matin, le premier préfet thibétain se présenta et nous notifia l’ordre de monter à cheval, et de prendre immédiatement la route de Ta-tsien-lou. Nous étions sans argent, presque sans vivres, et c’est dans ce dénûment que nous avons fait cent quatre-vingts lieues, la neige sur le dos, et un mètre de neige sous les

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pieds. Vingt-et-un jours après notre départ, nous arrivions près de Mgr Chauveau. »

Attaques contre Bongmet et Yerkalo.

Attaque de Bongmet. — Expulsion de M. Fage. — Préparatifs des missionnaires de Yerkalo. — Départ de MM. Desgodins et F. Biet de Yerkalo. — La route de l'exil. — A Tse-kou. — MM. A. et F. Biet à Ouy-si. — Correspondance avec Yerkalo. — Situation générale.

Aussitôt que Fage, qui était à Bongmet, apprit la ruine de Bathang, il alla trouver le sous-préfet voisin, avec lequel il était en bons termes 1 : « Viendra-t-on m’attaquer à Bongmet? lui demanda-t-il. — Oui, répondit le sous-préfet, à cela il n’y a aucun doute. — Quand ? — Demain matin, au chant du coq. » Puis il ajouta : « Oh ! j’ai vu beaucoup de mandarins thibétains, dans les anciens temps, car je suis vieux, mais nul ne donnait des ordres pareils à ceux qui nous sont transmis aujourd’hui. » Environ deux heures plus tard, les Dechoudunba approchaient accompagnés de bandits de profession, les Sanguen ; ceux-ci étaient désireux de se venger de M. Fage, qui avait fait récemment condamner plusieurs d’entre eux, parce qu’ils avaient volé les mulets de la mission. « Ils arrivent 2, le fusil en bandoulière et le sabre à la main ; ils entourent la maison pour empêcher les habitants de fuir ; ils veulent saisir les domestiques. L’un d’eux enjoint au missionnaire, en termes méprisants, de sortir et de venir lui apporter son argent. Le prêtre, restant immobile sur sa porte, les assaillants se précipitent dans la maison; les uns saisissent M. Fage; les autres brisent les portes et les fenêtres à coups de pierres et de fusils. L’un de ces forcenés s’écrie, en se précipitant dans la chambre : « Etranger, emporte tous les objets qui viennent de ton pays, mais, pour le reste, nous le voulons. » Le pillage commence. Pendant le reste de la soirée et la nuit suivante, le missionnaire est gardé à vue dans sa chambre ; les bandits ne cessent de l’insulter et de lui crier qu’il doit partir sans retard.

» A la pointe du jour, le 21 octobre, le sous-préfet arrive, et les habitants du pays, convoqués par lui, le suivent de près. M. Fage apprit alors que les bandits qui venaient de le piller, étaient les habitants de Pekiangong, petit village situé à quelque distance du poste militaire chinois de Tchroupalong. Leur chef se nommait Ychi. Les habitants des environs de Bongmet voulaient emmener le missionnaire à Ta-tsien-lou par la route de Bathang, qui est beaucoup plus courte ; ceux de Pekiangong exigèrent

1. M. C. 1875, p. 258-261. Mgr Chauveau à M. Chirou, IG janvier 1874.

2. M. C. 1874, p. 258-261. Mgr Chauveau à M. Chirou, directeur au Séminaire des Missions-Étrangères, 16 janvier 1874.

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qu’il fût dirigé vers le Yun-nan. Les deux partis se livrèrent alors une véritable bataille. »

Enfin, les hommes de Pekiangong, ayant déclaré qu’ils avaient obtenu des mandarins thibétains la permission de chasser les Européens du territoire, l’emportèrent. Puis tous se partagèrent les objets qu’ils avaient enlevés.

Le missionnaire s’occupa alors de préparer quelques vivres pour la route; les bandits ayant volé toutes ses provisions, il dut en acheter. Il prenait ses dispositions lentement, espérant qu’un incident surgirait qui le délivrerait de ses ennemis. Ceux-ci s’impatientèrent ; ils l’entourèrent et le menacèrent de mort. Fage ne répliqua rien, mais, quelques minutes après, ayant vu que ses gardiens avaient ouvert son petit baril de vin de messe, et qu’ils le buvaient avec avidité, sans faire attention à lui, il s’éloigna rapidement, et, guidé par un païen, il parvint à Pangmoutang, où le représentant des officiers thibétains lui donna un passeport qui était plutôt une insulte qu’une protection :

Le sauvage Siao, y était-il dit, ainsi que tous les autres Européens, est chassé du territoire de Bathang, pour avoir commis le grand crime de nuire aux céréales et d’avoir multiplié les mulots à l’infini.

Durant plusieurs jours de voyage, jusqu’aux limites du territoire de Bathang, le missionnaire fut souvent insulté, menacé même ; cependant, grâce à l’intervention d’anciens amis païens, il put atteindre la province du Yun-nan, d’où, avec beaucoup de peine, il gagna Ta-tsien-lou.

« En s’éloignant de la modeste demeure qu’il avait élevée lui-même à un moment où il n’existait pas une seule habitation dans le pays, à la suite du terrible tremblement de terre de 1870, M. Fage avait vu de loin la fumée s’élever au-dessus de sa solitude ; il n’y avait plus de doute, le feu dévorait ses économies et son travail de quatre ans *. »

Cependant le bruit des événements de Bathang et de Bongmet était parvenu aux oreilles des missionnaires de Yerkalo, qui résolurent d’envoyer aux informations. Leur courrier, un païen, arriva à Bongmet au moment du pillage du presbytère; il put voir Fage et lui parler. Celui-ci prit une brindille de bois et, sur une feuille de papier à moitié déchirée, il traça ces quelques mots : « Ordre de vous attaquer a été donné, prenez fuite si possible. » Le courrier repartit aussitôt pour Yerkalo, où il arriva le 24 octobre, à 5 heures du soir.

« Immédiatement, écrit F. Biet, nous appelâmes nos six menuisiers chinois ; car nos travaux de construction n’étaient pas encore entièrement achevés ; nous les avertîmes de ce qui se passait, et ne sachant si les brigands arriveraient la nuit suivante, nous leur payâmes leur salaire (18 globules d’argent), afin qu’ils n’aient rien à perdre dans la débâcle. Libres de ce côté, nous avertîmes nos chrétiens que le danger était imminent; que, pendant la nuit, tous, les familles principalement, devaient fuir vers le Yun-nan. Il fallait porter les petits enfants, qui se trouvaient au nombre de sept, les vivres et les effets de ces pauvres gens ; nous ne 1. M. C. 1874, p. 261. Mgr Chauveau à M. Chirou, 6 janvier 1874.

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pûmes, pour les aider, leur prêter que trois ânes. Aussi durent-ils abandonner une partie de leurs provisions et de leurs vêtements. Ils partirent à minuit, en pleurant, après avoir fait une prière dans notre chapelle de Notre-Dame du Sacré-Cœur.

» Le lendemain, à l’aurore, nos muletiers partaient aussi, avec des vivres pour une longue route et nos effets les plus indispensables, que nous avions emballés tant bien que mal pendant la nuit. Le P. Desgodins et moi restions seuls avec trois chrétiens. Nous avions le cœur moins oppressé, car nous espérions que nos chrétiens, quoique misérables et menant une vie de mendiants, se trouvaient hors de danger. Le matin du 25 octobre, nous fîmes avertir le vieux maire Temba qu’il voulût bien ordonner à tous les chefs du pays des Salines de venir chez nous dans la journée. Nous croyions les Thibétains et les Mossos trop rusés pour se rendre à cette invitation sous forme d’ordre ; cependant ils vinrent tous dans la soirée. Nous leur dîmes que ne pouvant parler à des bandes de brigands, transformés en soldats, nous voulions parler aux chefs du pays. La question la plus embarrassante que nous leur posâmes fut celle-ci: « Vous, chefs du pays, pouvez-vous répondre que les soldats ne viendront pas nous attaquer sur notre terrain ? » Après beaucoup d’hésitations et de pourparlers entre eux, ils nous répondirent : « Il y a douze jours que votre maison de Bathang est détruite, et nous n’avons pas encore reçu l’ordre de vous protéger. Si les soldats sont venus dans la ville où sont les grands chefs, comment pouvons-nous les empêcher de venir ici ? On dit qu’ils sont déjà à Dzongngung *, à une journée et demie de Yerkalo. Ne vous fâchez pas contre nous ; nous avons toujours été comme une famille avec vous, mais nous ne pouvons pas promettre ce que vous demandez. — Puisque vous, chefs du pays, vous ne pouvez pas promettre que les brigands ne viendront pas ; puisque vos supérieurs, les préfets, ne vous ont rien écrit à ce sujet, quoiqu’ils aient bien eu le temps de le faire, nous allons quitter le pays pour un moment, parce que nous n’aimons pas les troubles. Nous vous confions notre maison, nos biens, nos troupeaux et nos clefs. »

» Nos propositions furent acceptées en principe ; mais les conseils thibétains ne se terminent pas si vite : les chefs discutèrent encore nos affaires jusqu’à la nuit close. Ils devaient coucher chez nous ; seulement, craignant une attaque cette nuit-là même, ils s'éloignèrent secrètement ; deux païens plus officieux qu’intrépides, sachant que nous ne nous étions pas couchés la nuit précédente, se présentèrent pour faire la garde, nous priant de nous reposer un peu.

» Vers onze heures ou minuit, ces hommes ayant entendu un léger bruit crurent à une attaque ; ils prirent aussitôt la fuite et allèrent se cacher au milieu des épines, sans même nous prévenir. Quant aux chefs, ils expédièrent deux courriers : l’un aux brigands, pour les prier de ne pas venir, ce qui prouve que ces brigands étaient organisés et envoyés par des supérieurs, et que les chefs des Salines avaient ordre de ne pas les empêcher d’agir contre nous, si nous ne quittions pas le territoire de

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