Résidence du second cheingo
DESTRUCTIONS ET RÉPARATIONS
Bathang ; la deuxième lettre était adressée aux lamas de Kamda pour leur ordonner d’arrêter les brigands s’ils voulaient venir : « Leur présence est inutile, disait la lettre, puisque les étrangers vont quitter le pays. » Une fois de plus, ces faits prouvent que des ordres secrets avaient été donnés par les supérieurs. Le lendemain matin, les chefs revinrent et nous déclarèrent qu’ils seraient les gardiens de notre maison ; mais ils nous firent la proposition insidieuse de conduire nos troupeaux et de porter tous nos effets à la frontière. Nous répondîmes que nous ne pouvions accepter leur offre sans consentir à notre expulsion, ce que nous ne ferions jamais ; nous ne renoncerions pas plus à notre maison qu’à nos effets; eux, chefs du pays, devaient garder le tout jusqu’à la fin des troubles.
» Le bruit de notre départ s’était répandu dans le peuple, et la foule grossissait sans cesse sur les terrasses et devant notre maison. Les femmes sanglotaient, beaucoup d’hommes se cachaient pour essuyer leurs larmes ; étaient-ils sincères ? D’autres pleuraient ouvertement ; les chefs eux-mêmes semblaient ne pouvoir contenir leur émotion. On n’entendait que des conversations de ce genre : « Les pierres précieuses du pays vont partir. Quel malheur ! Est-ce possible? Ce pays est-il donc devenu le pays du diable ? On a tort de les chasser ; il en arrivera malheur. »
» D’aucuns même ajoutaient : « S’ils ne reviennent pas, nous nous exilerons aussi. »
» Les chefs nous saluèrent profondément et nous prièrent de ne pas nous irriter contre eux; ils regrettaient beaucoup notre départ, protestèrent-ils, mais ils étaient trop petits pour l’empêcher.
» Nous répondîmes : « Nous n’avons à nous plaindre ni des chefs des Salines, ni du peuple ; nous avons soigné les malades, soulagé les pauvres, aidé ceux qui n’avaient pas de semence pour leurs champs ; nous sommes comme une seule famille avec les habitants des Salines. »
» A neuf heures du matin, nous livrâmes aux chefs notre troupeau de chèvres et de moutons (118 bêtes), nos autres animaux domestiques, toutes nos provisions, une partie de nos vêtements et autres objets, et la bibliothèque de la mission. Les chefs visitèrent toutes les chambres pour constater ce qui s’y trouvait ; puis je fermai les portes. Ensuite le P. Desgodins et moi, nous nous agenouillâmes une dernière fois à la chapelle de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Je priai la Sainte Vierge de garder sa maison et sa chapelle et de ne pas permettre qu’elle fût incendiée, comme nos établissements de Bathang et de Bongmet. La foule fut étonnée et comme effrayée de nous voir nous agenouiller avant notre départ. On croyait que nous jetions des sorts contre le pays selon les coutumes de vengeance des païens ; nous les rassurâmes. Nous laissâmes la statue de Notre-Dame du Sacré-Cœur dans la bibliothèque ; mais si notre maison et notre chapelle ne sont pas détruites, nous garderons cette statue en souvenir de la protection de la Sainte Vierge ; car, selon les usages du pays, tout doit être détruit. Quand les Thibétains veulent en finir, ils coupent la racine, comme ils disent, c’est-à-dire qu’ils détruisent les maisons ;