‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 32 sur 170 · Lamaserie de Kionglong · texte numérisé non relu

Lamaserie de Kionglong

DESTRUCTIONS ET RÉPARATIONS

c’est pourquoi ils ont brûlé les établissements de Bonga, de Kionatong,de Bongmet et de Bathang.

» Après avoir fait notre dernière prière, je voulus remettre les clefs aux chefs. Ils refusèrent de les accepter. La position était grave; la pensée me vint subitement de confier les clefs à la Sainte Vierge comme je lui avais confié notre maison.

» Je rentrai à la chapelle et je déposai les clefs sur le tabernacle. La foule, témoin de cet acte et n’en comprenant pas le sens, manifesta sa frayeur par ses soupirs et ses exclamations ; plusieurs chefs, qui avaient accepté la responsabilité de garder notre maison, me conjurèrent de reprendre les clefs ; je refusai ; ils me demandèrent si cet acte de ma part était une malédiction contre le pays. « Non, répondis-je, nous étions amis des chefs et du peuple des Salines ; nous avons essayé de rendre service à tout le monde. Le malheur ne venant pas du peuple des Salines, les chefs et le peuple inférieur n’ont pas à craindre pour l’avenir. »

» Ces paroles rassurèrent tout le monde et les chefs acceptèrent enfin les clefs de notre maison ; le plus vieux d’entre eux, âgé de 73 ans, me prit les mains en signe d’honneur et les posa sur sa tête en nous priant de faire de bons souhaits pour le pays. Lemaire du village, qui nous avait vendu des champs, nous demanda d’accepter son dernier salut, la foule se prosterna sur notre passage et, pendant quelques instants, on n’entendit plus que les sanglots des femmes et les plaintes des hommes.

» Nous avions à Yerkalo une famille chrétienne installée chez elle, ayant sa maison, ses champs, ses salines, ses provisions, ses vaches et deux cents boisseaux de sel au grenier; je lui conseillai de rester. Un lama de Bathang, qui demeurait au village voisin, lui fît savoir qu’elle ne le pouvait sans apostasier « parce que, dit-il, on ne supportera pas qu’un seul chrétien demeure sur le territoire de Bathang. Cette famille préféra l’exil à l’apostasie, elle abandonna tout son bien et partit. »

En quittant Yerkalo, Desgodins et F. Biet ne savaient trop où ils allaient. Leur volonté bien arrêtée était de se fixer dans le premier village qui leur accorderait l’hospitalité ; mais ils se demandaient avec anxiété quel serait ce village. Le premier jour, ils arrivèrent à Pouyongkong et logèrent chez un lépreux. Craignant que les Dechoudunba ne fussent à leur poursuite, ils veillèrent toute la nuit. A cinq heures du matin, la femme du lépreux les appela : « Une troupe d’hommes entoure la maison et vous demande,» leur dit-elle. Les missionnaires ouvrirent la porte croyant leurs ennemis arrivés, ils se trompaient. C’étaient simplement leurs débiteurs qui venaient payer leurs dettes et reprendre les objets qu’ils avaient donnés en gage. A la seconde étape, les proscrits arrivèrent à Pâmé assez tard dans la nuit. Le maire du village étant leur hôtelier ordinaire, ils frappèrent à sa porte qui ne s’ouvrit pas. «Lemaître est absent, leur cria une femme, vous ne pouvez entrer. » Toutes les autres maisons restèrent également fermées. Les missionnaires se demandèrent avec une certaine anxiété si on ne refusait pas de les recevoir, afin de les laisser arrêter en pleine rue par les Dechoudunba, ce qui ne compromettrait aucun habitant de Pâmé ; ils revinrent à la maison du maire. En faisant le tour des murs, F. Biet

Mission du Thibet. — ÎI.

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aperçut une échelle ; il monta sur la terrasse, se pencha sur l’ouverture qui servait de cheminée et aperçut trois femmes près du foyer. A ce moment même, un bolide traversa l’espace et éclata avec un bruit de tonnerre. « C’est fini, s’écria le domestique qui accompagnait le missionnaire, le ciel se déclare contre nous. » Le missionnaire était moins superstitieux ; quand le domestique fut remis de son émotion, il l’envoya chercher les sacs contenant les quelques objets emportés de Yerkalo et les jeta dans la maison par la cheminée. Après avoir jeté le dernier, il suivit le même chemin. Il se fit reconnaître des femmes, assez effrayées par les allures étranges de ce visiteur audacieux, il les rassura, ouvrit la porte et appela ses compagnons. Tous se groupèrent autour du feu et passèrent la nuit à la lueur des derniers cierges enlevés à la chapelle de Yerkalo, en devisant tristement sur leur avenir. Les chrétiens effrayés demandèrent à se confesser, et les missionnaires s’empressèrent de faire droit à leur désir. Enfin l’aurore parut et l’on se remit en marche. Vers le milieu de la journée, un des chrétiens s’écria brusquement : « Les Dechoudunba ! » et étendant le bras, il montrait à l’horizon une troupe qui se précipitait vers les fugitifs. « Descendons de cheval, fit F. Biet, nos ennemis verront que nous ne voulons pas combattre. — Soit, » répondit Desgodins, qui mit aussitôt pied à terre. Cependant tous les yeux étaient tournés vers la troupe inconnue. « Ce ne sont pas les Dechoudunba, dit un domestique, mais les chrétiens de Yerkalo partis avant nous. » En effet, c’étaient les malheureux, qui de loin ayant reconnu les missionnaires accouraient vers eux. La joie la plus vive succéda à l’anxiété et tous se félicitèrent de cette réunion qu’ils avaient si peu espérée.

Le soir de ce même jour, les fugitifs arrivèrent à Napo, village composé d'une quarantaine de familles. Les cinquante chrétiens campèrent dans un champ et les missionnaires allèrent loger chez le maire. Ils y étaient depuis quelques minutes, lorsque le Bouddha vivant de la lamaserie de Lagong exécutant, crut-on, un plan concerté d’avance, fit appeler le maire et lui dit 1 : « Je vais me rendre chez toi pour faire les cérémonies saintes, réciter les prières, battre la caisse et bénir le peuple de Napo. » Bientôt, en effet, le Bouddha vivant pénètre dans la chambre où se trouvaient Desgodins et F. Biet, et, sans les regarder, il va s’asseoir sur une estrade un peu plus haute. Presque immédiatement, le peuple vient en procession ; les yeux baissés et les mains jointes, tous se prosternent devant le Bouddha, lui demandant humblement sa bénédiction. Le lama se lève et traverse toutes les chambres de la maison en les aspergeant d’eau lustrale ; en passant près des missionnaires, il leur en jette quelques gouttes. Il prend ensuite de l’orge, en répand dans toutes les chambres et en lance une poignée sur les prédicateurs de l’Évangile, qui regardent impassibles la cérémonie païenne. « Personne, écrit Mgr Chauveau, ne pouvait se méprendre sur la portée de l’acte qui venait de s'accomplir. Dans les mœurs thibétaines, cette cérémonie était plus qu’une humiliation pour les missionnaires fugitifs ; c’était un outrage rendu plus amer par la solennité des formes ; c était comme un chant de victoire du lamaïsme tout- 1. A. S.-E., vol. 26, p. 32 et suivantes.

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puissant à Napo, et même, dans la pensée de ses auteurs, une véritable provocation. » Les apôtres le comprirent, mais que pouvaient-ils faire, sinon courber la tête et adresser à Dieu une fervente prière pour la conversion de leurs ennemis ! Le lendemain, ils reprirent leur route vers A-ten-tse, encore éloigné de plusieurs étapes. Pendant la marche, Desgodins mesurait les distances parcourues, la hauteur des montagnes, les détours du fleuve ; le soir à l'arrivée, avant la prière qui se récitait en commun, les chrétiens venaient saluer les missionnaires : « Pères, interrogeaient-ils, où nous arrêterons-nous? » Et F. Biet répondait : « Où l’on voudra nous recevoir. »

A A-ten-tse, après quelques démêlés avec les douaniers qui, par exception, se trouvaient être les soldats de Yang-u-ko, le vainqueur des musulmans à Ta-li *, ils allèrent loger chez Anaroptein, et enfin ils parvinrent à Tse-kou où A. Biet et Dubernard les accueillirent fraternellement. A leur arrivée dans cette station, ils apprirent que les Tsaronnais avaient l’intention de venir les attaquer. Aussitôt ils envoyèrent une lettre aux mandarins d’A-ten-tse pour les prévenir des bruits qui circulaient et les prier de veiller à leur sûreté ; en même temps, ils expédièrent un espion dans cette ville afin de savoir ce qui s’y disait, et adressèrent un message au lama de Tchamoutong pour lui demander de fermer à leurs ennemis la route qui traversait son pays et conduisait à Tse-kou.

1. A propos de la victoire des Chinois sur les Musulmans à Ta-li, et des mesures que les vainqueurs prirent ensuite, nous citerons cette lettre de Mgr Chauveau, parce quelle contient un fait dont on espérait quelques résultats heureux pour la mission du Thibet, mais qui en réalité n’en eut pas :

« Le vice-gouverneur du Yun-nari, Tsen-fou-tay, a publié un édit très sévère contre les lamas, et dont voici le sens :

1° Toutes les propriétés appartenant aux lamaseries sont confisquées au profit de l’Etat ;

2° Tous les lamas au-dessous de trente ans devront sortir de leurs monastères et rentrer comme simples citoyens dans la vie civile ;

3° Les lamas au-dessus de trente ans pourront demeurer dans leurs cellules et le Gouvernement leur fournira une pension raisonnable sur les revenus de leurs propriétés confisquées ;

4° Il est défendu aux lamas de se livrer au commerce aussi en grand qu'ils l’ont fait jusqu’à ce jour ;

5° Aucun lama n’a le pouvoir de lier ni de frapper quelque sujet que ce soit de l’Empereur ;

6° Il leur est interdit de percevoir les intérêts des intérêts, combinaison au moyen de laquelle ils ruinent la contrée ;

7° Il est sévèrement commandé aux dits lamas de s’abstenir de toute familiarité indécente avec les femmes ;

8° Il est défendu aux lamas de forcer qui que ce soit de livrer des enfants à la lamaserie ;

9° Il n’est permis à aucune lamaserie d’exercer une autorité quelconque sur quelque peuple que ce soit.

» Toutes ces défenses et prohibitions sont obligatoires, sous peine de mort, dit le sévère vice-gouverneur. Il est permis de penser que ces ordonnances n’atteindront pas du premier coup le but, du reste très élevé, que se propose l’autorité chinoise. Mais cet édit, fut-il même négligé pour quelque temps, portera une blessure grave aux lamaseries situées sur le territoire du Yun-nan, et, par la contagion des idées, peut-on dire, à toutes les lamaseries du Thibet oriental. Cette pièce oliicieüe et parfaitement légale sera conservée dans les tribunaux. Elle ne manquera pas d’exercer une influence puissante sur le peuple déjà fort indisposé contre les lamaseries. » — M. C., année 1874, p. 261. Mgr Chauveau à M.Chirou. Ta-tsien-lou, 16 janvier 1874.

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Ces précautions semblant encore insuffisantes, À. et F. Biet partirent pour Ouy-si, dans le but d’exposer la situation aux autorités chinoises. Le voyage des deux frères fut heureux ; au riche village de Djray ‘, les habitants les retinrent pendant 24 heures et firent en leur honneur une fête qui se termina par un festin pantagruélique. A Ouy-si, ils connaissaient un interprète et espéraient en lui ; il ne se montra que médiocrement aimable et les logea dans un hangar où quelques habitants, touchés de compassion, leur apportèrent un peu de nourriture. Le préfet de Ouy-si, un fumeur d’opium qui se levait à 4 heures du soir, leur fit dire qu’il les recevrait le lendemain. Aussitôt qu’il eut entendu leur récit : « L’affaire est grave, dit-il, je vais la régler de suite »; et il envoya l’ordre de tuer tout Tsaronnais qui se présenterait en armes sur le territoire d’A-ten-tse et de Tse-kou. Devant une telle menace, aussi nettement rédigée, appuyée encore par lettres favorables des mandarins d’A-ten-tse et du lama supérieur de Tchamoutong, les missionnaires espérèrent que les Tsaronnais se tiendraient tranquilles, et c’est ce qu’en effet, ils eurent la sagesse de faire. Avant de retourner à Tse-kou, les deux prêtres voulurent rendre visite au général Touan, un des auxiliaires du vainqueur de Ta-li, qui refusa d’abord de les recevoir. Mais, ayant rencontré un des menuisiers qui avaient travaillé pour eux à Yerkalo et dont Touan avait été autrefois l’apprenti, ils le prièrent d’intervenir. Cet homme se présenta devant le général en lui offrant de la part des étrangers une main de papier blanc, un presse-papier et une boîte de sardines. Ce dernier cadeau attira l’attention de Touan. « Qu’est-ce qu’il y a dans cette petite boîte ? — Grand homme, répondit le menuisier, ce sont des petits poissons. — Des petits poissons, fit le général d’un air méfiant, ne serait-ce pas du poison ? — Que le grand homme ne craigne rien, ce sont des petits poissons excellents.

— Nous allons voir, un de mes hommes en mangera et, s’il en meurt, je te fais couper la tête. — Que le grand homme n’appelle personne, je vais en manger de suite. » Rassuré par cette offre, Touan accepta les présents et consentit à admettre les missionnaires en sa présence. Il les accueillit d’ailleurs avec grossièreté, sans se lever, tout en continuant à fumer sa pipe à eau; il leur montra d’un signe de tète un siège près de lui et leur dit brusquement : «Vous autres qui êtes des hommes intelligents, pourquoi habitez-vous des pays barbares ? Tenez, j’ai ici 10.000 hommes, en voulezvous 1.000 ? vous les nourrirez, ils vous garderont. » Les missionnaires auraient été fort embarrassés d’une semblable garde d’honneur, ils remercièrent. « Eh bien, alors, venez avec moi à Ta-li ; c’est un pays civilisé, il y a de gros marchands, des lettrés, vous y serez mieux qu’ici.

— C’est ici que nos supérieurs nous ont placés. » Touan eut un mouvement d’épaules assez peu poli ; les missionnaires, craignant d’avoir à repousser d’autres propositions, ce qui eût fini par indisposer le général, se levèrent, firent un petit signe de tête et se retirèrent.

Pendant ce temps, à Tse-kou, Desgodins avait reçu des maires et des habitants de Yerkalo une lettre dont il fait le résumé suivant3 : « Après

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