Tsieg en chinois
2. A. M.-E., vol. 556e. M. Desgodins à Mgr Chauveau, 3 décembre 1873.
DESTRUCTIONS ET RÉPARATIONS
les compliments d’usage, on nous dit en substance qu’après notre départ les brigands ne sont pas venus, nous avons donc eu tort de mettre la crainte dans notre cœur. Selon notre désir, les chefs ont pris bien soin de notre maison, distribué les céréales au peuple, rangé nos affaires que, moyennant quinze taëls de salaire, pris sur ce que nous laissions, ils ont confiées à Kelzongneurbou, notre ancien maître de maison ; si nous le désirons, ils les feront porter à Pou-yang-kong, à la frontière du Yun-nan, où nous pourrons les faire prendre.
» Nous leur avons répondu : « Si nous avons quitté Yerkalo, c’est parce que vous n’avez pu nous assurer que rien ne nous arriverait ; nous vous remercions d’avoir pris soin de notre maison et de nos affaires, nous allons écrire aux mandarins indigènes de Bathang de veiller comme par le passé sur tout ce que nous possédons. »
» Sous une forme polie, les habitants de Yerkalo nous ont tendu un piège. Premièrement, ils ont l’air de dire : si vous avez quitté c’est votre faute, il n’y avait pas de danger, et, secondement, quoiqu’il n’y ait pas de danger, ils ne nous invitent pas à revenir, mais offrent de transporter nos effets à la frontière. En répondant comme nous le faisons, nous nions le premier point et nous refusons indirectement le second. »
Quand les chefs de Yerkalo reçurent cette réponse, ils se concertèrent pour savoir s’ils brûleraient ou non la maison et la chapelle. « Brûlons tout, disaient les uns, car cette maison fait pleurer les dieux, et puis il n’y a nulle part une aussi belle demeure ; désormais les collecteurs d’impôts viendront ici pour l’habiter au lieu d’aller à Poutigne et nous aurons à supporter beaucoup plus de corvées. — Non, répliquaient les autres, ne brûlons rien, ces étrangers sont tenaces, ils feront un procès, ils reviendront, et comment faire pour leur payer une pareille maison? » Grâce à Kieudjra, de Poutigne, qui apaisa la multitude en lui livrant toute la provision de paille faite pour les mulets des missionnaires, ni la maison ni la chapelle ne furent incendiées ; mais, sur l’avis du maire de Kionglong, un vieillard toujours écouté, la bibliothèque fut détruite. « C’est là, dit-il, dans ces livres, que les étrangers puisent leur science, quand ils ne les auront plus, ils ne pourront plus rien. » Des cris de joie sauvage répondirent à ces paroles et aussitôt les livres sont extraits des rayons, jetés à terre, déchirés, sabrés par les hommes, tandis que les femmes recueillent précieusement les cartonnages, dont elles feront des couvercles pour les tubes dans lesquels elles portent l’eau des salines. Tel fut le dernier épisode de la persécution de 1873.
La seconde ligne des missionnaires désireux de pénétrer au Thibet était détruite, comme l’avait été la première neuf années plus tôt. Après Bonga, Kionatong et Kiangka était venu le tour de Bathang, de Bongmet et de Yerkalo. Les prédicateurs de l’Evangile s’étaient vainement efforcés de défendre la première, ils n’avaient pas été plus heureux à la seconde.
La cause de ces malheurs demeurait toujours la même : la haine religieuse ; les persécuteurs n’avaient fait que changer de nom, ils ne s’appelaient plus Atou, Oguiengun, Tchong-houai, mais c’étaient toujours des
lamas, toujours les grandes lamaseries de Lhassa, usant et abusant de leur autorité pour exciter leurs subordonnés à l’injustice.
« Pour le moment, écrivait Mgr Chauveau1, toute résistance de notre part serait non seulement inutile, mais impossible. Les lamas triomphent sur toute la ligne, et les officiers chinois et thibétains sont obligés de subir l’influence de nos puissants adversaires. Je puis au moins affirmer que les missionnaires fixés sur le territoire de Bathang ont faitpreuve d’un dévoûment digne de tout éloge ; ils ont poussé l’énergie jusqu’aux limites du possible. »
Tel était le présent; quant à l’avenir, quel serait-il? Les Thibétains de Yerkalo l’avaient prévu et prophétisé :
« Ces étrangers sont tenaces, avaient-ils dit, ils feront un procès et ils reviendront. » La persévérance, tel est, en effet, le caractère de l’apostolat en général, et celui de l’apostolat du Thibet en particulier. Presque toute l’histoire de cette mission tient dans ces quelques paroles. Nous avons vu Renou expulsé de Bonga y rentrer, Fage gagner un procès à Kiangka, Durand retourner à Kionatong ; aujourd’hui, la situation rappelant celle d’autrefois allait faire renaître les procès et les plaidoyers. Le chef du Vicariat, comme l’avaient fait ses devanciers, s’adresserait aux autorités de Ta-tsien-lou, de Tchen-tou, de Pékin, il ne négligerait aucun moyen pour permettre à ses prêtres, nous allions dire à ses soldats, de revenir sur le champ de bataille d’où ils avaient été chassés ; et de longs mois se passeraient en pourparlers où la logique du droit et celle de la haine se livreraient de véritables combats.
Réclamations et réparations.
Premières démarches de Mgr Chauveau. — Lettre de Mgr Chauveau au ministre des Affaires Étrangères. — Le délégué Tchao. — Mort de Ma-tchen-pin. — Tchao à Bathang. — Engagements des autorités de Bathang. — Béparations à Yerkalo. — Pourparlers avec M. F. Biet. — Menaces. — Tchao à Yerkalo. — Réparations à Bongmet.
Aussitôt qu’il avait appris la ruine des stations avancées et l’expulsion des missionnaires, Chauveau les avait fait connaître au premier mandarin de Ta-tsien-lou. Celui-ci promit que le mandarin militaire de Bathang, qui avait le grade de capitaine, serait puni et envoyé à Lythangen qualité de lieutenant ; le 27 janvier 1874, il expédia un courrier à Tse-kou, porteur d’un écrit assez impertinent de forme, mais de fond plutôt favorable, par lequel MM. Desgodins et F. Biet étaient autorisés à rentrer à Yerkalo. Des ordres furent donnés aux autorités de ce village pour les recevoir et leur
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rendre tous les objets qui leur avaient été volés ; en même temps, il appela le mandarin civil de Bathang, Tcheou-chang-ta, venu à Ta-tsien-lou pour éviter de se trouver mêlé à l'attaque contre les missionnaires, et il lui prescrivit de retourner à son poste, accompagné de deux officiers et de soldats et de réinstaller M. Goutelle à Bathang et MM. Desgodins et F. Biet à Yerkalo. *
Les mandarins chinois sont généralement ennemis de la précipitation ] Tcheou-chang-ta ne se mit en route que le 9 mars, Goutelle l’accompagna et tous les deux arrivèrent à Bathang le 24 du même mois. Quelques jours plus tard, sur les instances pressantes du mandarin et ne devinant pas son but, Goutelle consentit à le suivre à Yerkalo, où il devait retrouver Desgodins et F. Biet.
Avertis par un courrier de l’évêque des ordres donnés à Tcheou-changta, ces deux derniers missionnaires avaient en effet, l’un après l’autre, à peu de jours d’intervalle, quitté Tse-kou pour retourner à leur ancien poste. Sur la route, ils entendirent les Thibétains et les Chinois répéter : « Voilà les étrangers qui passent, ils vont où l’on veut les tuer, qui sait ce qu’ils font ! » Ils arrivèrent à Yerkalo à peu près en même temps que le mandarin. Celuici, non seulement fut loin de se montrer aussi énergique qu’il l’avait promis, mais il refusa de reconduire M. Goutelle à Bathang et il parut à plusieurs qu’il avait tendu un piège au missionnaire et l’avait amené à Yerkalo uniquement pour l’éloigner du chef-lieu du territoire. Cependant, il finit par céder aux observations de M. Goutelle, et, tout en maugréant, il repartit avec lui pour Bathang. Mais à peine arrivé dans cette ville, il recommença ses plaintes et ses menaces : « Vous ne pouvez pas demeurer ici, lui répétait-il, il y va de votre vie ; partez, je veux que vous partiez. » Pour le décider, il promit de lui faire donner, au village de Lamaya, une maison, des vivres et toutes les ressources nécessaires ; seulement, il fallait partir et partir de suite. Le missionnaire fut contraint de se soumettre. A Lamaya, rien n’avait été préparé, aucun ordre n’avait été reçu, aucune famille ne voulut lui donner l’hospitalité, ni lui vendre des vivres. La position devint intenable et Goutelle dut repartir pour Ta-tsien-lou.
En réalité, le mandarin, effrayé ou gagné par les lamas, n’avait pas exécuté les ordres qu’il avait reçus ; le poste de Bathang n’était pas rétabli, et cet échec rendait la situation plus mauvaise. Par le fait même du départ, ou plus exactement de l’expulsion de Goutelle, Desgodins et F. Biet se trouvaient dans une situation dangereuse à Yerkalo. Ils durent dévorer en silence de cruels ennuis ; dix fois par jour, on venait leur dire que l’ordre de les chasser arrivait, que les habitants des villages environnants prenaient les armes, qu’à Pékin et dans toute la Chine les églises étaient détruites et les chrétiens massacrés. Quelquefois des hommes, ou compromis dans les événements passés, ou égarés par de perfides conseils, eur adressaient des injures et des menaces. « Les deux prêtres, se considérant comme placés à leur poste par la main de Dieu même, écrit Mgr Chauveau, se sont élevés jusqu’au renoncement le plus complet, jusqu’à l’abandon le plus absolu à la volonté de la Providence. »
Heureusement, la France vint en aide à la mission du Thibet.
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Se défiant et avec raison de la bonne volonté des mandarins chinois, craignant la timidité de notre légation à Pékin, Mgr Chauveau avait, au mois de novembre 1873, écrit à notre ministre des Affaires étrangères, le duc Decazes, et lui avait exposé les droits absolus que les ouvriers apostoliques avaient d'être protégés dans la région qu’ils habitaient, puisque c'était un pays chinois faisant partie du Su-tchuen.
On a toujours pensé, disait-il, que nos passeports, venus de Pékin et portant le sceau de l'Empereur, nous autorisaient à résider sur le territoire de Bathang, parce que nous sommes ici en pays chinois. Nous y avons donc loué et acheté des terrains, bâti des maisons au su et au vu de l’autorité, dans les formes légales, reconnues telles et sanctionnées par l'application des sceaux. L'autorité chinoise et thibétaine n’a jamais soulevé la moindre objection, tant elle était convaincue que nous étions dans nos droits. Mais les lamas, que leur richesse et surtout leur nombre rendent une puissance redoutable dans ces pays, sans contester ces droits, s’étaient promis, depuis longtemps, de les violer à la première occasion favorable. Ils ont profité de toutes les circonstances pour nous nuire auprès des autorités et du peuple.
A cette haine des lamas s’étaient ajoutées, disait l’évêque, la faiblesse des mandarins chinois, les craintes causées par la présence des voyageurs européens à Ta-tsien-lou et dans les environs, et par les entreprises des Anglais sur les frontières du nord de l'Inde. Ensuite, après avoir fait le récit succinct de la destruction de Bathang, de Bongmet et de Yerkalo, Chauveau concluait :
Nous souffrons ici, Monsieur le Ministre, une perte énorme relativement à nos ressources. Toutefois, ce n’est pas la considération qui nous touche le plus. Nous sommes missionnaires, mais nous sommes aussi Français ; et naturellement, nous serions heureux de faire connaître et honorer la France.
Je supplie donc votre Excellence, non seulement au point de vue religieux, mais encore politique et national, de vouloir bien appeler l’attention du ministre français à Pékin sur cette affaire qui s’est passée en pays chinois ne relevant que de l’Empereur.
La prière de l'évêque fut exaucée. Des ordres de Pékin, provoqués par notre ministre des Affaires étrangères, réveillèrent la bonne volonté du vice-roi du Su-tchuen et de ses subordonnés. Au mois de juillet 1874, le préfet de Ta-tsien-lou, Pao, nommé commissaire pour régler le procès, adressa aux officiers et au peuple thibétain de Bathang, une lettre sévère, presque menaçante, pour leur demander raison de leur conduite envers les missionnaires. Les coupables firent, selon leur habitude, une réponse modeste, mais qui n’était ni claire, ni complète. Le commissaire fut mécontent, il le fit savoir et envoya à Bathang un délégué qui devait terminer l’affaire. Ce délégué se nommait Tchao-kouang-hy, on l’appelait Tchaota-lao-yé. C’était un véritable type de la fourberie si admirée des Chinois. Il avait été trésorier-payeur dans plusieurs postes au Thibet, et partout il avait volé, d’une façon considérable et souvent pittoresque, ses subordonnés et son gouvernement. Ainsi, avant de quitter son dernier poste, Tchamouto, il avait emprunté dix mille taëls aux lamas. Quelque temps
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après, il avait fait venir chez lui le supérieur de la lamaserie et, après s’être montré fort aimable, il lui avait dit : « Je suis obligé de partir, afin d’ailer soigner ma santé gravement compromise. Mais je ne peux pas emporter avec moi mon argent et mes bijoux, les voici dans ces caisses qui sont solidement fermées, et sur lesquelles j’ai apposé mon cachet; vous les garderez, je vous les confie. Lorsque je reviendrai, nous réglerons nos comptes. » Tchao partit, mais il ne revint pas, et quand les lamas, fatigués d’attendre, ouvrirent les caisses, ils y trouvèrent des pierres et des haillons. Entre temps, Tchao s'était fait mettre en non activité, afin de pouvoir être délégué pour traiter les procès : ce qui, pensait-il, lui permettrait de gruger les plaideurs. Quand il connut les dispositions du gouvernement chinois relativement aux missionnaires, il intrigua près du préfet de Ta-tsien-lou pour aller à Bathang où il espérait que les lamas satisferaient sa cupidité. Il réussit à se faire nommer.
Tout d’abord, le préfet lui confia la mission délicate de rendre service au général qui commandait la garnison de Ta-tsien-lou.
Cet officier était le protecteur et le supérieur direct de Ma-tehen-pin, le mandarin militaire de Bathang, qui avait laissé piller et expulser les missionnaires ; il devait donc être considéré comme responsable des faits et gestes de son subordonné ; sans doute, il l’avait cassé de son grade de capitaine et ne lui avait plus laissé que celui de lieutenant ; de plus, il l’avait déplacé en l’envoyant à Lythang ; mais ces mesures ne lui semblaient pas suffisantes pour le garantir de tout reproche. Il s’ouvrit de ses craintes au préfet qui, en bon ami, pour le rassurer complètement, ne craignit pas d’ordonner un crime, ce qui, en Chine, n’est souvent qu’une simple et ordinaire amabilité. Le préfet appela Tchao et lui raconta les inquiétudes du général. Le délégué s’inclina gravement et répondit doucement qu’il comprenait combien Ma-tchen-pin avait été maladroit. Ce fut tout ; il n’y eut ni ordres donnés, ni promesses faites, et pourtant Ma-tchen-pin était condamné à mort. En route, par un de ces hasards heureux, préparés avec soin, Tchao rencontra l'officier qui se dirigeait vers Lythang. Il alla vers lui, le félicita de son nouveau poste : « Frère, ajouta-t-il, il ne faut pas que nous nous quittions ainsi, je vais te faire préparer un petit festin, et nous ne nous éloignerons que lorsque la joie habitera en nos cœurs. » Quelques heures plus tard, le festin était terminé, la joie habitait dans le cœur des amphitryons, qui se séparèrent en se faisant les plus chaudes protestations d’amitié. Ma-tchen-pin remonta dans sa chaise, il n’en devait plus descendre ; quand il arriva à l’étape, ses domestiques le trouvèrent mort *.
Tchao put donc rassurer le général commandant à Ta-tsien-lou, et lui écrire que cet excellent mandarin Ma-tchen-pin n’avait pu aller jouir du climat enchanteur de Lythang, le Ciel en ayant décidé autrement.
Tel était l’homme que Ton venait d’ériger en juge. Heureusement, il était dans son intérêt de rendre justice aux missionnaires qu’il voyait en ce moment les plus forts.
1. Une autre version raconte qu’il mourut à Lamaya, à quatre étapes de Bathang, après un jour et une nuit de souffrances. M, C. 1875, p. 214.
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Quand il arriva à Bathang, les préfets thibétains vinrent lui présenter une pancarte haute de plus d’un mètre, où il put lire que les chefs et le peuple de la ville refusaient de recevoir les prêtres étrangers. Il jeta un coup d’œil sur ce solennel papier, et brusquement il s’écria: « Qu’ai-je à faire de cet écrit? les étrangers doivent rentrer ici, ils y rentreront. » Puis il signifia l'ordre d’expédier immédiatement deux hommes à Yerkalopour inviter M. Desgodins à venir le trouver.
Comme il parlait d’un ton sévère, on lui obéit promptement et ponctuellement. Le lendemain, il rassembla les chefs de Bathang, les lamas, les commerçants, en un mot tous les personnages plus ou moins importants, et se plaignit, en termes très vifs, de l’audace qu’on avait eue de chasser les Français, de renverser leurs maisons, de piller ou de briser leurs meubles, sans consulter le gouvernement.
En parlant ainsi, avec une émotion dont on ne le supposait pas susceptible, il semblait s’adresser spécialement aux lamas. Leur supérieur ayant voulu répondre qu’on avait agi ainsi, parce qu’il y avait eu un terrible tremblement de terre en 1870, que le peuple devenait de plus en plus misérable, que les bêtes féroces se multipliaient à l’infini, et que les rats étaient plus nombreux que les épis de blé, le mandarin lui imposa silence, s’efforça de lui faire comprendre l’injustice et l’absurdité de son raisonnement, lui reprocha d’entretenir ainsi parmi des ignorants des préjugés stupides, et, finalement, il lui laissa entendre que, s’il ne se déclarait pas convaincu, il allait rec.ourir à des arguments plus frappants que des paroles.
Le supérieur comprit, et immédiatement répondit, en s’inclinant, que le discours du grand homme était l’expression de la plus éclatante vérité. Tout le monde s’empressa d’exprimer la même conviction et l’on convint de composer, séance tenante, des écrits « qui respireraient l’honneur et la vertu. »
Les habitants de Bathang prirent tous les engagements que le mandarin leur suggéra, promettant une fois de plus de rebâtir les maisons des prêtres européens, et de leur rendre les terrains confisqués en 1873, de rechercher les objets volés et de les leur restituer. Quant aux objets perdus ou détériorés, ils en paieraient la valeur. Enfin, ils s’engagèrent à avoir avec les missionnaires les rapports les plus pacifiques, comme aux meilleurs jours du passé.
Sur ces entrefaites, le 31 décembre 1874, Desgodins arriva de Yerkalo à Bathang. Il alla saluer les autorités chinoises et thibétaines qui, le jour même, lui rendirent sa visite, lui envoyèrent des présents et lui offrirent l’hospitalité dans la plus belle maison du village. Puis les pourparlers commencèrent ; ils ne furent pas longs, car le missionnaire accepta les conditions que le délégué avait, dès son arrivée, imposées aux chefs et au supérieur de la lamaserie. Ceux-ci les spécifièrent dans un écrit qu’ils signèrent et adressèrent au mandarin de Ta-tsien-lou ; Goutelle nous en a fait la traduction suivante 1 :
DESTRUCTIONS ET RÉPARATIONS
Au très précieux mandarin Pao, délégué de l’empereur et résidant à Ta-tsien-lou.
En l’année du chien de bois et sous le règne de Tong-tche, le 18 de la 12e lune, les deux chefs, le premier nommé Lozonggongdein, le second Kezongtzapa, ont présenté cet écrit muni de leurs sceaux.
L’année dernière, nos sujets de Bathang, de Bongmet et de Yerkalo, ont chassé les Européens. Nous nous soumettons à tous les ordres que les mandarins de l’empereur, grands et petits, nous ont fait parvenir. Nous deux, chefs du pays, et le chef de la lamaserie, avons aussitôt transmis ces ordres à nos subordonnés, grands et petits, qui ont oublié que le mal qu’ils commettaient retomberait sur leur tète. Désormais les Européens, embaumés par leurs vertus \ pourront, comme auparavant, habiter partout, en haut et en bas.
Soit qu’on achète, soit qu’on traite d’autres affaires, des deux parts il y aura complète harmonie et parfaite amitié. Nos peuples nous ont tous donné, par écrit, l’engagement de faire tout avec justice et de ne plus causer aucun dommage. De plus, nous deux, chefs du pays, et le chef de la lamaserie, nous nous engageons à ne plus permettre à nos sujets, soit laïques, soit religieux, de nuire en quoi que ce soit aux Européens.
Quant à ceux qui ont été la cause de cette malheureuse affaire, nous allons les rechercher avec soin, et lorsque nous les aurons arrêtés, nous les livrerons au prétoire chinois, afin que le mandarin les punisse.
Pour ce qui regarde la maison de Bathang, nous, chefs du pays, travaillons avec empressement à la rebâtir.
Dès que ce travail sera achevé, nous irons relever aussi la maison de Bongmet, et, dans le courant de la 3e lune, elle sera terminée.
Quant aux objets des Européens qui ont été volés, nous livrerons au prêtre Tin 1 2 tous ceux que nous aurons pu retrouver ; pour ceux qui ont disparu sans retour, nous deux, chefs du pays, étant redevenus amis avec les Européens, nous nous arrangerons à l’amiable ; au cas où nous ne pourrions nous entendre, nous, chefs du pays, nous engageons à payer la valeur des objets perdus.
C'est exactement la vérité. En foi de quoi, moi, premier chef, Lozonggongdein, mets mon sceau ; moi deuxième chef, Kezongtzapa, mets mon sceau.
Le second engagement est du supérieur de la lamaserie de Bathang :
Au très précieux et grand mandarin Pao, délégué de l’Empereur, et résidant à Ta-tsien-lou.
Kokhiojimba, chef de la lamaserie Khieudepeunlin de Bathang, en l'année du chien de bois et sous le règne de Tong-tche, le 18 de la 12e lune, remet le présent écrit muni de son sceau.
L’année dernière, les habitants de Bathang, de Bongmet et de Yerkalo, ont chassé les Européens. Nous nous soumettons à tout ce que les mandarins de l’Empereur, grands et petits, nous ont ordonné. Moi, chef de la lamaserie, et les deux chefs civils 3, avons transmis ces ordres à nos subor-
1. Dans les deux pièces, dit Mgr Chauveau, il y a quelques mots bien extraordinaires. Aussi le traducteur chinois les a-t-il omis, sachant bien que les mandarins en seraient offusqués. On nous appelle : « Européens embaumés par leurs vertus... Européens qui répandent la bonne odeur de la vertu », et cela en des termes qui ne peuvent s’appliquer qu’aux objets matériels ou aux idoles. Il est permis de croire qu’il y a là une moquerie. Les mots qui sont rendus par embaumés répandant la bonne odeur pourraient aussi signifier agréables au goût, bons à manger. Dans ce dernier sens, la moquerie s’adresserait aux mandarins, accusés aussi de nous avoir extorqué de l'argent.