‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 44 sur 170 · LES PREMIÈRES ANNÉES DE L'ÉPISCOPAT DE MGR BIET · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES ANNÉES DE L'ÉPISCOPAT DE MGR BIET

avait obtenu l'unanimité des suffrages. Par un bref du 23 juillet 1878, le Souverain Pontife nomma évêque de Diana et, par un bref du 27 août, Vicaire apostolique du Thibet, celui qui avait été désigné par le libre choix de tous

Des sentiments avec lesquels les missionnaires accueillirent la nouvelle de l’élection et du sacre de Mgr Biet, nous ne citerons que ceux de leur doyen, M. Goutelle, qui sont admirables d’obéissance et d’humilité 1 2 :

« Je commence à devenir vieux, comme vous le savez, Monseigneur. Il est plus que probable que je ne suis pas loin du terme de ma carrière. Je ne pourrai donc vous rendre que de courts et faibles services ; mais au moins ce ne sera pas la bonne volonté qui me manquera. Vous pouvez être convaincu que je suis tout entier à votre disposition. Envoyez-moi en haut, envoyez-moi en bas, placez-moi à droite, placez-moi à gauche, vous serez obéi aussitôt que vos ordres me seront connus. Je n’ai pas d’autre volonté que la vôtre. La grande grâce que je demande à Dieu, c’est d’avoir jusqu’au dernier soupir, pour mon supérieur, tout le respect, tout l’amour, toute la soumission et le dévoûment qui lui sont dus. Je ne vois en lui que Dieu dont il tient la place pour me diriger. Jusqu’à cette heure, ma conscience ne me reproche point d’avoir failli à l’obéissance, et j’espère, Dieu aidant, n’y faillir jamais. Je ne doute pas que mes confrères n’aient les mêmes sentiments que moi, ils en auront peut-être de meilleurs encore. Je suis bien, sans contredit, le dernier de tous. Ils sont plus vertueux, plus capables et plus zélés que moi. Il n’y a qu’une chose en laquelle je ne veux pas leur céder, c’est en bonne volonté. »

Cependant, malgré la rapidité des votes et de la nomination, les lamas, trop ignorants pour connaître la distance du Thibet à Rome et le temps nécessaire pour en recevoir des pièces officielles, commençaient à répandre le bruit que le grand chef des catholiques n’aurait pas de successeur et que les missionnaires allaient être obligés de s'éloigner. Très au courant de tous les bruits publics, et sachant, par une expérience déjà longue, les fâcheux résultats qu’ils pouvaient avoir, Desgodins, alors à Yerkalo, résolut de les faire tomber; connaissant le résultat des votes, il n’hésita pas, un dimanche, à proclamer que F. Biet était nommé évêque, et que dans le courant de la semaine aurait lieu un grand festin pour célébrer cette nomination. Ces paroles furent accueillies avec enthousiasme par les chrétiens. Le festin fut solennel et l’imagination des lamas se calma. En même temps, Desgodins, écrivant à F. Biet ce qu’il venait de faire à Yerkalo, lui disait : « Partez pour Tchen-tou, où vos brefs seront sans doute rendus avant vous ; autrement, si vous restez à Ta-tsien-lou, on ne comprendra pas que vous soyez élu, comme je l’ai dit, et que vous n’alliez pas vous faire sacrer ; les bruits recommenceront plus forts qu'auparavant, et l’on ne sait ce qui peut advenir. »

F. Biet suivit le conseil de son vieil ami. A Tchen-tou, il trouva deux jeunes prêtres destinés pour sa mission et qui venaient d’arriver de France :

1. Voir à l'appendice XXX et XXXI le texte de ces deux pièces.

2. Çomple-rendu de la Société des Missions-Étrangères, année 1895, p. 3S6.

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Jean-Baptiste-Honoré Brieux et Pierre-Philippe Giraudeau. Leur destinée a été bien différente : le premier est mort trois ans plus tard, assassiné pendant une nuit de septembre, par ordre des lamas ; le second, après un apostolat de vingt ans, est aujourd'hui le successeur du prélat dont il était alors le Benjamin.

Cependant, les brefs n’étaient pas encore arrivés ; en les attendant l’élu fit la retraite préparatoire à sa consécration épiscopale. Enfin, ayant reçu toutes les pièces nécessaires, il fut sacré par Mgr Pinchon à Leang-ho-keou, le grand Séminaire de la mission du Su-tchuen occidental. Grâce à la présence de neuf prêtres européens et des élèves du grand et du petit Séminaire réunis pour cette circonstance, la cérémonie fut fort belle ; elle eut lieu le dimanche 24 novembre 4878, en la fête de saint Jean de la Croix, pour lequel le nouvel évêque avait une dévotion spéciale, et dont il avait fait réimprimer une partie des œuvres pendant son séjour au Séminaire des Missions-Étrangères.

Mgr Biet repartit ensuite pour sa mission, emmenant avec lui les deux jeunes prêtres, qui devenaient ses collaborateurs. A trois lieues de Tatsien-lou, une trentaine de chrétiens chinois, à cheval, bonnet de cérémonie en tète, l’attendaient; ils lui offrirent le thé, puis le cortège se remit en marche. Bientôt on vit apparaître sur la crête des montagnes des cavaliers thibétains, qui descendaient rapidement en poussant à pleine voix leur cri de bienvenue : Tchralachi par cho ! C’étaient des catholiques. Ils vinrent se prosterner devant l’évêque et lui présentèrent des écharpes de félicité. Le préfet chinois leur avait prêté son grand parasol rouge que portait un chrétien, dont la haute taille, de plus de six pieds, relevait encore l'importance de l’insigne mandarinal; le général avait envoyé ses musiciens. Les nombreux acteurs et assistants de cette fête traversèrent solennellement Ta-tsien-lou, et se rendirent à la chapelle de l’évêché, où Mgr Biet leur donna sa bénédiction. Les jours suivants, les chrétiens devaient, selon l’étiquette, offrir des présents à leur premier pasteur ; celuici les refusa : « Vous êtes trop pauvres, leur dit-il, donnez-moi vos prières, c’est tout ce que je désire. » Ce désintéressement pouvait plaire aux fidèles et surtout leur être utile, mais il était contraire aux coutumes. On pria donc l’évêque de consentir à un arrangement qui permettrait de respecter sa volonté aussi bien que l’usage. Il prêterait ses vêtements neufs, les pièces de soie qu’il rapportait de Tchen-tou, ses bottes, etc., etc., qui seraient secrètement pris à l’évêché pendant la nuit et emportés chez les chrétiens; puis, le lendemain, ceux-ci placeraient tous ces objets en évidence sur des brancards, et, au milieu d’un bruyant feu d’artifice, viendraient les offrir au prélat. Mgr Biet accéda à ce désir, et les païens de Ta-tsienlou admirèrent la générosité des catholiques envers leur grand chef.

L’évêque fit ensuite ses visites aux mandarins chinois, qui les rendirent dans toutes les formes voulues par les rites. Il voulut aussi reprendre avec le roitelet thibélaindes relations qui, nous l’avons dit, n'avaient été brisées que par suite d’une méprise de Mgr Chauveau. Il ne fit aucune allusion au passé et se contenta de faire dire au prince que, venant des pays thibétains, dont il parlait la langue, il serait heureux de l’entretenir de ces con-

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trées dont il gardait un si précieux souvenir. Le roitelet accorda l’audience. L’évêque y fut reçu avec la splendeur asiatique et sauvage qui convenait à son hôte, il fut couvert de fleurs, aspergé d’eau de senteur, pendant que tous les officiers se prosternaient devant lui.

Les fêtes sont les débuts obligés de tout règne ; elles passent vite. Celles qui avaient signalé les premiers jours de l’épiscopat de Mgr Biet étaient à peine terminées, que celui-ci écrivait à notre ministre à Pékin, M. Brenier de Montmorand, pour lui demander des passeports, sur lesquels serait spécifiée la liberté de circuler dans les pays de Lythang et de Bathang. Nous avons vu que les démarches réitérées de Mgr Chauveau, en 1868 et 1869, avaient été sans résultat; une dernière, faite en 1877, n’eut pas davantage de succès. Plus heureux, le nouvel évêque fut exaucé et reçut, pour deux missionnaires, des passeports libellés comme il le désirait.

En même temps, il prit des mesures nouvelles pour l’administration de sa mission et édicta certaines règles.

Le séminaire Saint-Joseph, situé à Ta-tsien-lou, près de la porte du nord, et commencé depuis longtemps, fut achevé rapidement et inauguré le 8 septembre 1879. Déjean en fut nommé supérieur, en même temps qu’il était chargé de la paroisse chinoise de la ville ; l’évêque prit lui-même la direction de la paroisse tliibétaine. Carreau fut placé à Clia-pa.

La mission fut consacrée au Sacré-Cœur de Jésus et une lampe fut placée dans la chapelle du Sacré-Cœur à Issoudun, où elle devait brûler toujours comme un hommage et une supplication de chaque instant adressée au Rédempteur du monde.

L’exposition et l’adoration du Saint-Sacrement furent autorisées dans toutes les églises aux fêtes dé Pâques, de l’Assomption, de la Toussaint et de Noël ; la bénédiction du Saint-Sacrement aux fêtes doubles de lre classe, lorsqu’il n’y avait aucun danger de persécution ; et, afin de permettre aux missionnaires de profiter immédiatement de ces autorisations, Mgr Biet leur donna tous les objets du culte nécessaires aux bénédictions : ostensoirs, chapes, encensoirs, etc.... La première fois que les chrétiens de certaines paroisses assistèrent à la bénédiction solennelle, il fut impossible de leur faire incliner la tête quand le prêtre, l’ostensoir en main, se tourna vers eux : « Oh ! que c’est beau, s’écriaient-ils, que c’est beau, laisseznous regarder! »

Les missionnaires ne pouvaient faire leurs retraites à Ta-tsien-lou sous la direction de l’évêque, à cause des longs et coûteux voyages, de l’abandon dans lequel auraient été laissés les chrétiens, et plus encore peut-être à cause des commentaires que les païens n’eussent pas manqué de faire, en voyant les prêtres étrangers s’éloigner de leur poste pour faire une sorte d’assemblée générale. Mgr Biet leur ordonna de se réunir par petits groupes dans les stations les plus tranquilles et les moins surveillées par les lamas.

Mû par le désir de développer parmi ses prêtres l’esprit de famille, il leur prescrivit de ne jamais faire payer l’hospitalité qu’ils donnaient à un de leurs confrères, quelle que fût la durée du séjour ; il leur citait, à cette occasion, la manière d’agir de l’administration du Vicariat, qui expédiait

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les courriers à ses frais, sans jamais les mettre à la charge des ouvriers apostoliques.

D’autres règles furent établies dans le même but ; par exemple, deux messes 1 devaient être célébrées aux frais du Vicariat pour chacun des missionnaires défunts ; les livres, vêtements, ou autres petits objets, ayant appartenu aux défunts, devaient être partagés entre les survivants, ou tirés au sort quand les mêmes objets seraient demandés par plusieurs ; ils seraient évalués à la moitié de leur prix, et des messes seraient célébrées pour le montant de cette évaluation. Mgr Biet créa à Ta-tsien-lou une bibliothèque circulante, comme il en avait établi une à Yerkalo, lorsqu’il n’était que simple missionnaire.

Des conseils furent donnés sur la conduite à tenir envers les voyageurs européens, qui essayaient de pénétrerai! Thibet. Ils peuvent se résumer en une extrême charité pour leur rendre tous les services possibles, sauf les prêts d'argent 2 qui amèneraient des complications et peut-être des ruptures, et en une grande prudence pour ne pas encourir des mandarins et du peuple le reproche d’attirer les armées étrangères, et, à cause de ce dernier motif qui était très grave, l’évêque prescrivit de toujours mêler des guides, des porteurs et des interprètes païens aux chrétiens qui remplissaient ces fonctions. De cette façon, les catholiques, exerçant les mêmes métiers que les païens et dans les mêmes circonstances, ne pouvaient être accusés d'une complicité quelconque avec l’étranger.

Voyages des Européens au Thibet.

Baber. — Bêla Széchinyi. — Prévisions de Mgr Biet. — Politique chinoise. — A Ta-lsienlou. — Ordre d'arrêter le voyage. — Lettre du comte Bêla. — Prjévalski.

Les missionnaires devaient bientôt avoir l’occasion de mettre ces derniers conseils en pratique. En 1878, un Anglais, Baber, qui avait naguère été au Yun-nan régler l’affaire du meurtre de Margary, et était alors attaché au consulat de Tchong-kin, vint à Ta-tsien-lou dans le but d’étudier le commerce du Thibet. Il espérait attirer sur lui l’attention de ses chefs et être nommé résident à Lhassa. Il eut la prudence de ne pas parler de ce désir, et se contenta d’aller chaque jour pendant un mois questionner Mgr Biet sur le Thibet, et d’écrire sous sa dictée des renseignements très nombreux. Le prélat traduisit pour lui des chansons thibétaines, lui indiqua les différents prix du thé et des cotonnades à Bathang, à Yerkalo, à

1. En plus des messes qui sont célébrées par tous les prêtres de la Société des Missions-Eirangères.

2. Malgré cette défense portée par lui-même, Mgr Biet prêta parfois de l’argent aux voyageurs Européens et particulièrement au prince H. d'Orléans.

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A-ten-tse, à Ta-tsien-lou ; il releva dans ses notes un certain nombre d’erreurs, l’étonna en lisant l’écriture des Si-fan, qui n’est autre que le thibétain, lui prouva qu’en dépit de ses grandes oreilles, « l’àne des Rochers » des Chinois n’est qu'une antilope. L’Anglais poussa le désir de la vérité jusqu’à répéter à quelques jours de distance les mêmes questions à l’évêque, cherchant à le trouver en contradiction, et, pour tout remerciment, il lui dit : « Je sais, Monseigneur, que les missionnaires catholiques n’aiment pas à être nommés dans les livres. — Ce n’est pas pour être nommé que je vous ai donné ces renseignements, répondit son interlocuteur, mais pour être utile au Thibet. » Cette réponse suffît sans doute à Baber, car, dans la relation qu’il publia, de retour à Londres, et dont il devait plus des trois quarts à l’évêque, il ne le nomma pas une fois dans son récit et ne lui envoya pas même un exemplaire de son ouvrage. Nous n’insistons pas sur le procédé ; d’ailleurs au point de vue de la situation générale de la mission, le voyage de Baber, qui ne dépassa pas Ta-tsien-lou, n’eut aucune influence.

Il en fut bien autrement de l’expédition hongroise du comte Bêla Széchinyi, accompagné de M. de Loczi 1 et de M. Kreitner 2, qui essayèrent en 1878 et 1879 de pénétrer au Thibet. Ils étaient d’abord allés à Pékin où le chef de l’expédition, le comte Széchinyi, avait été reçu avec distinction. On lui avait donné le titre d’assistant au trône impérial de Chine, des passeports qui paraissaient très sérieux, une escorte de quatre mandarins avec leurs satellites en tunique rouge, ce qui est une spéciale marque d’honneur ; afin de mieux réussir, le comte avait été jusqu’à faire mettre sur un drapeau une inscription dont la première partie est injurieuse au catholicisme et la secondé scientifiquement peu démontrée : « Un prince descendant des rois Bêla va au Thibet présenter ses hommages au Dalaï- Lama et étudier la langue thibétaine parente de la langue des magyars. »

Les voyageurs prirent la route du nord autrefois suivie par MM. IIuc et Gabet. A Kounboun, ils offrirent de riches présents au Bouddha vivant et reçurent de lui une idole en or.

Quand Mgr Biet connut leur entreprise, il écrivit ces lignes qui devaient se réaliser 3 :

« Je voudrais rendre service à ces messieurs ; je suis content de voir qu’on désire entrer au Thibet, mais je regrette beaucoup qu’on ne prenne pas les moyens de réussir. Il n’y a qu’une voie pour entrer au Thibet, c’est l’Inde 4 ; quand on aura réussi de ce côté, on pourra entrer par le Sutchuen et Bathang ; mais auparavant on ne subira à Bathang que des échecs, car les soldats européens sont trop loin de la frontière de l’est pour qu’on les craigne, et ceux qui se présentent à Bathang sont trop isolés, trop faibles, tandis que sur l’autre frontière les soldats anglais sont à huit ou dix jours de Lhassa. Si vous pouvez persuader à MM. les voyageurs d’en-

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