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Mgr Biet oubliait le Turkestan russe

Mission du Thibet. — II. to

LES PREMIÈRES ANNÉES DE

trer au Thibet par la frontière de l'Inde et non par la Chine, vous leur rendrez un service et à nous aussi ; de plus, vous rendrez service à la cause thibétaine, carie Thibet ne sera ouvert que par celte route. »

Et peu après, il ajoutait: « Il est on ne peut plus certain que les voyageurs seront arrêtés à Bathang. »

Il appuyait ses dires, non seulement sur son expérience, sur la crainte et la haine que les Européens inspirent aux lamas, mais sur l'arrestation d’un Chinois, le mandarin Iloang, que l'on avait dit vouloir se rendre de Chine en Europe par le Thibet. Il est vrai qu'on a prétendu que le voyage de ce mandarin était inventé seulement pour jeter de la poudre aux yeux des Européens et pouvoir leur dire à l’avenir : « Comment voulez-vous que nous fassions passer la frontière de Lanten à vous, Européens, puisque nos mandarins eux-mêmes y sont arrêtés ? »

Biet signalait ensuite la tactique du gouvernement chinois : « A Pékin on délivre des passeports aux Européens pour traverser le Thibet, mais en même temps on envoie une dépêche rapide à Bathang, Kiangka, Lhassa, pour qu’on avise aux moyens d’arrêter les Européens qui vont se présenter aux frontières munis de ces passeports. »

Les choses devaient avoir lieu comme l’avait prévu l’évêque.

Quand le roitelet thibétain de Ta-tsien-lou reçut l’ordre d'envoyer huit de ses gardes pour faire une escorte d'honneur au comte Bêla et à ses compagnons, quelques soldats chinois se joignirent à eux, et tous partirent le 18 juillet. Cette escorte devait accompagner les voyageurs austro-hongrois dans le pays du Degué, indépendant de Lhassa, et se retirer, toute responsabilité cessant pour elle, le jour où les voyageurs mettraient le pied sur le territoire du Thibet, car alors ce serait au commissaire impérial chinois, résidant à Lhassa, qu’incomberait le devoir de garantir la sécurité des étrangers ; mais, quelque temps après, le premier mandarin de Tatsien-lou rendant visite à Mgr Biet, lui disait :

« On espère du Kan-sou reconduire les voyageurs à Tchen-tou, sans même leur laisser mettre le pied sur les territoires thibétains. Si c’est impossible, de Tchen-tou on leur permettra d’aller à Ta-tsien-lou et à Bathang ; là, on les arrêtera de nouveau pour les forcer, comme M. Gill, à suivre la route du Yun-nan et de la Birmanie, sans entrer dans le Thibet. » Tout se passa comme le gouvernement chinois l’avait souhaité.

Lorsque les voyageurs furent arrivés à Si-lin-fou, aux frontières du Kan-sou et du Ivoukounoor, le vice-roi du Kan-sou, Tso-tsong-tang, leur refusa des guides pour aller soit au Lobnoor, soit au Thibet, et déclara qu’il leur était absolument impossible de se rendre à Lhassa par cette route ; il leur conseilla de suivre la grande route des mandarins chinois par Ta-tsien-lou et Bathang, assurant que par cette voie, pourvue de postes militaires chinois à toutes les étapes, ils ne courraient aucun danger et arriveraient sans encombre dans la cité sainte, qu’avec raison ils avaient un si grand désir de visiter.

Confiants dans cette parole, les Hongrois abandonnèrent le nord et partirent pour Tchen-tou. Là, le vice-roi du Su-tchuen essaya de les dissuader de leur voyage ; son éloquence n’obtenant aucun succès, il leur

l’ÉPISCOPAÏ DE MGR BIET.

promit une escorte d’honneur et de sûreté jusqu’à Lanten, frontière extrême de sa province, à quatre journées au delà de Bathang ; il les avertit en outre que le résident impérial chinois à Lhassa, Song, était informé de leur voyage, et qu’à partir de Lanten il devrait fournir l’escorte et les guides pour le voyage à travers le Thibet.

A Ta-tsien-lou, les voyageurs reçurent du Tsong-li-yamen une lettre qui ne pouvait que les maintenir dans leurs illusions. On les félicitait d’avoir pris, pour se rendre à Lhassa, la route suivie par les mandarins chinois ; on leur envoyait copie d’une dépêche de Song, promettant une escorte pour les conduire de la frontière à la capitale du Thibet.

Le comte Széchinyi, plein de franchise et de droiture, ne pouvait s’arrêter à l’idée d’un échec. Mgr Biet le prévint cependant que tant d’amabilités cachaient certainement une fourberie; il ne le crut pas, et tout ce que l'évêque put faire pour lui, fut de le débarrasser de Tchao, l’ancien mandarin de Bathang, qui lui servait de majordome ou de chambellan, comme on voudra, et qui le volait et volait le gouvernement chinois. Lecomte Bêla, en effet, payait toutes ses dépenses par l’intermédiaire de Tchao ; celui-ci mettait l’argent dans sa poche et portait les dépenses, en les exagérant, au compte de son gouvernement. Quand l’évêque l'eut prévenu de ce qui se passait, le comte, furieux, renvoya Tchao en dénonçant sa conduite au vice-roi du Su-tchuen. Le mandarin voleur fut cassé et, nous a-t-on dit, mourut de dépit. Mgr Biet remplaça ce majordome infidèle par un chrétien chinois nommé Tang, autrefois catéchiste de M. Delamarre, missionnaire du Su-tchuen occidental. Il donna aussi aux voyageurs un homme de confiance plus ou moins géographe, Peina, l’ancien lama converti par M. Renou. On raconte en souriant que la première fois que M. Kreitner, le géographe de l’expédition, s’adressa à Pema, pour connaître le nom d’une montagne, celui-ci répondit : « Je ne sais pas, ici les montagnes ne portent pas de nom. » Le savant fut fort mécontent, ce dont Pema s’aperçut bien vite. Désireux de garder une place qu'il trouvait bonne, l’ancien lama jugea prudent de ne plus faire semblable réponse, et chaque fois que M. Kreitner lui demandait le nom d’un sommet, il répondait imperturbablement, en mettant à contribution son imagination plus que sa science : « Il s’appelle de tel nom ». Nous ne garantissons pas l’authencité du fait, mais au Thibet on le tient pour vrai.

Les voyageurs quittèrent Ta-tsien-lou, pleins de confiance dans les lettres du Tsong-li-yamen et du résident à Lhassa. Mgr Biet était loin de partager leurs espérances ; il fut bientôt averti que ses pressentiments étaient justes.

« Hier, dit-il le 18 novembre 1879 *, je me rendis au prétoire pour demander au mandarin de Bathang, qui vient d’arriver ici, pourquoi il quittait son poste, lorsqu’il savait parfaitement que les soldats thibétains allaient se réunir aux frontières pour faire une manifestation, et arrêter les voyageurs, et que nos stations chrétiennes se trouveraient en danger. Il me montra une pièce officielle qu’il venait de recevoir de Tin-pao-tchen,

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