A. M.-E., vol. £>56 e. Lettre de M. A. Biet àMgrBiet
2 A. M.-E., vol. 556 Bathang-, 3 décembre 1879.
L’ÉPISCOPAT DE MGR BIET
pose de faire publier ma réponse dans les journaux pour orientation générale.
Vu que le Yamen me laisse tomber, vu l’attitude hostile de la population thibétaine, qui a été préparée de longue main, vu enfin que les routes sont gardées par une multitude de lamas, aidés par le milieu Lliibétain, je suis forcé de prendre mon chemin de retour par le Yun-nan et la Birmanie.
Les lamas, à Lythang et à Bathang, nous ont reçus comme des chiens dans un jeu de quilles. Dans le premier endroit, ils ont apporté de grosses pierres, faisant semblant de vouloir nous lapider ; mais voyant le peu de souci que nous en prenions, ils se sont contentés de jeter après nous de petites pierres, en nous adressant des mots injurieux.
Je ne sais si vous connaissez le contenu du fameux serment thibétain dont le Tsong-li-yamen me fait part, et dans lequel la population entière du Thibet, les lamas comme les laïques, s’énonce dans les termes suivants :
« Dans l’avenir, de génération en génération, ne s’occupant ni de la vie ni de la mort, ils ne permettront pas de toute éternité à des étrangers d’entrer sur le territoire thibétain ; mais si cependant quelqu’un s’avise d'apparaître à leurs frontières, ils garderont tous les passages, persuaderont, avec des paroles amicales, le voyageur de changer sa route ; dans le cas où celui-ci persisterait à vouloir entrer dans leur pays, ils réuniraient l’armée thibétaine et combattraient l’étranger à la vie et à la mort. »
A ceci le Tsong-li-yamen fait la remarque suivante : « La stupidité obstinée et le manque de raisonnement, qui se montrent d'une manière éclatante dans ces paroles, prouvent cependant que si vous (moi) faisiez l'essai hardi d’entrer dans le Thibet, il pourrait en résulter des conséquences graves et fâcheuses. »
Plus loin encore : « Comme le résident de Lhassa n’a pas réussi, ainsi que cela avait été convenu, à éclairer la population thibétaine, comme d'ailleurs il s’est montré incapable dans l’accomplissement de sa tâche, il a déjà été remis par édit impérial au ministère pour recevoir une punition disciplinaire. »
Si c’est une comédie, alors elle est en tout cas bien inventée et brillamment exécutée et jouée.
Le Tsong-li-yamen dut être fort satisfait de la lettre que le comte Bêla lui écrivit, puisqu’elle était la meilleure preuve que les ordres du gouvernement impérial avaient été exécutés *.
A peu près en même temps que l’expédition austro-hongroise, il y avait celle du colonel russe Prjévalski qui, accompagné de quelques Cosaques, avait repris son expédition manquée en 1873 et avait essayé d’aller à Lhassa par le nord-est.
A travers bien des péripéties, après avoir soutenu un combat en règle contre les Tangoutes-ye-graïens, pillards postés dans un défilé des monts
1. A Bathang, M. A. Biet s'empressa de rendre aux voyageurs tous les services en son pouvoir. Voici ce qu’il écrivit à son Vicaire apostolique, qui était son frère, te 9 décembre 1879 ;
« J’ai donné plus que je n’ai reçu, j’ai pensé qu’il ne fallait pas être trop parcimonieux avec des hommes qui, par leur influence, peuvent être utiles aux missions. A ce propos, je dois dire que j’ai donné à ces Messieurs tout ce qui me restait de sucre, vu que le Chinois qui leur sert de chambellan, a mangé tant de pain et de sucre que depuis plusieurs jours ils n’en n’avaient plus. Ces Messieurs m’ont donné une scie à main, un marteau en cuivre et quelques baguettes d’étain pour souder, une espèce de ciseau à couper le fer-blanc et des treillis de ficelles pour marcher sur les neiges, presque tous objets dont ils ne pouvaient plus guère se servir désormais. »
LES PREMIÈRES ANNÉES DE
Tangla, à 5.000 mètres d’altitude, le voyageur russe et ses compagnons parvinrent à Nabchou, distant de Lhassa de 260 kilomètres. Là, ils se heurtèrent au refus le plus poli, mais le plus formel, de les laisser passer outre, et tous les moyens de persuasion furent vainement employés. Un dignitaire de Lhassa, soutenu par la présence d'un millier de soldats, déclara au colonel Prjévalski que le peuple tout entier se soulèverait contre les étrangers. On était, paraît-il, persuadé, dans la capitale du Thibet, qu’ils venaient pour enlever le Dalaï-Lama, et détruire le bouddhisme. « Il est difficile de dépeindre le sentiment de profonde tristesse avec lequel je pris le chemin du retour, » écrivit l’explorateur. Il ne s’y résigna, d’ailleurs, qu’après avoir demandé à l’envoyé thibétain, une déclaration écrite, constatant le caractère inexorable des obstacles devant lesquels il était contraint de rétrograder. On comprend que cette déclaration lui fut donnée sans peine.
Conséquences de la présence des voyageurs. — Menaces et dangers.
Pillage de Bongmet. — Menaces. — Lettre de Lhassa contre les missionnaires. — Craintes à Yerkalo. — Craintes à Bathang. — Bonnes dispositions du préfet. — Conseils aux missionnaires. — Appel au vice-roi du Su-tchuen. — Énergie de Kytche-ouen. — Le salut.
Les bandes qui s’étaient opposées à Prjévalski étaient évidemment trop éloignées des stations chrétiennes pour leur nuire ; il n’en était pas de même de celles qui avaient fait reculer le comte Bêla et ses compagnons. En quittant le territoire du Su-tchuen pour rentrer au Thibet, elles traversèrent le village de Bongmet et le pillèrent. Les chrétiens de ce poste s'enfuirent à Yerkalo, où ils arrivèrent le 15 décembre 1879. Aussitôt, M. Brieux partit pour Bongmet afin de savoir ce qui s’y passait :
« Je croyais les maisons inhabitées, écrivait-il le 3 janvier 1880 *, aussi quel ne fut pas mon étonnement lorsque je vis sortir une personne, et puis deux, trois et, enfin, toute une bande. A ma vue, elles se sauvèrent, mais j’en rejoignis une ; c’était une femme des environs. J'appris par elle que les soldats de Kiangka, en revenant de Tchroupalong, avaient passé à Bongmet et, ne trouvant plus rien à piller, avaient brisé les portes et les fenêtres de notre maison et tout ce qui leur était tombé sous la main. »
Ce n’était là qu’une escarmouche ; les lamas avaient combiné un plan d’attaque général. Puisque le gouvernement chinois leur avait permis de faire une manifestation contre les Austro -Hongrois et contre les Russes, pour les empêcher de continuer leur voyage sur Lhassa, et qu’ils avaient