‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 51 sur 170 · A. M.-E., vol. 556 Traduction de Mgr Biet · texte numérisé non relu

A. M.-E., vol. 556 Traduction de Mgr Biet

l’ÉPISCOPAT DE MGR BIET . 155

peuple thibétain, nous avons fait de suite opposition et nous avops dit :

Si les Français ou autres Européens entrent au Thibet, comme leur religion est différente de celle de Bouddha, il s’ensuivra des maux innombrables, tels que maladies, sécheresse, stérilité des champs, etc... Et pour empêcher les Européens d’entrer au Thibet, nous avons livré un écrit thibétain au résident impérial chinois, le priant d’exposer nos raisons au grand empereur.

Nous avons alors trouvé deux Européens qui s’étaient introduits en secret dans notre royaume de Lhassa; nous les avons chassés immédiatement ; et de nouveau tous les lamas et tout le peuple ont été convoqués en conseil.

Nous avons réitéré le serment solennel, sous les peines les plus graves pour les réfractaires de ne jamais permettre à l’avenir l’entrée du Thibet aux Européens. Il y a deux ans le résident impérial de Lhassa nous donna avis qu’il était permis aux Européens d’entrer au Thibet ; qu’à leur arrivée nous ne devions pas les arrêter. De tout temps, jusqu’à ce jour, tous les lamas et le peuple, sectateurs de la religion de Bouddha, nous n’avons jamais osé résister à la volonté du grand empereur. Nous pensons que, dans sa munificence, il ne peut nous abandonner, nous, lamas, le roi de Lhassa et nos dieux. L’empereur ne sait-il pas que les Européens veulent rentrer au Thibet, dans l’intention de détruire la religion de Bouddha et de propager partout leur religion ?

Nous ne pouvons donc les admettre, vu ce qui précède, nous tous, lamas et peuple, d’un commun accord ; nous jurons, sous peine de mort pour les parjures, d’empêcher les Européens de parvenir même à nos frontières, et nous sommes prêts à subir la mort, s’il le faut, plutôt que de violer notre serment.

Nous avons écrit ce serment solennel, et nous l’avons livré au résident impérial à Lhassa, afin qu’il le communique à l’empereur. Le premier prince de la Cour de Pékin nous a répondu que notre écrit et notre serment avaient été livrés au tribunal du Tsong-li-yamen. Sur notre demande, l’an dernier, le maréchal et le vice-roi du Su-tchuen envoyèrent une lettre de délégation au mandarin chinois Ky.

Les auteurs de la circulaire donnaient ici le texte de l’ordre, tel que nous l’avons reproduit en racontant le voyage du comte Bêla et de ses compagnons de Ta-tsien-lou à Bathang, puis ils continuaient :

Nous avons conservé cette lettre, nous pouvons la montrer. Cependant, ces trois Européens Magyars, venant par le Su-tchuen, escortés par des mandarins et des soldats chinois, vinrent jusqu’à Nieoukou, sur les rives du fleuve Bleu. Les lamas et le peuple de Kiangka, envoyés pour défendre le passage du fleuve les arrêtèrent, et ces trois Européens retournèrent sur leurs pas.

L’année dernière, à la onzième lune, treize Russes, se vantant faussement d’avoir obtenu la protection de l’empereur, et la permission d’entrer au Thibet, déclarèrent faussement qu’ils avaient des passeports de l’empereur ; par leurs mensonges, ils trompèrent le peuple sur leur route et parvinrent ainsi jusqu’à notre frontière du nord; mais nous avions levé le peuple pour garderie pays de Lhassa ; nous avions envoyé des lamas pour commander au peuple d’arrêter les Russes, C’est ce qu’ils firent en leur disant :

« 11 ne vous est pas permis d’entrer au Thibet », et les Russes s’en allèrent tout de suite, sachant bien qu’ils n’étaient pas capables de nous résister.

LES PREMIÈRES ANNÉES Dp

Cette année, les trois grandes lamaseries de Lhassa, et les autres lamaseries, de concert avec les chefs civils, nous avons envoyé garder toutes les routes qui conduisent à Tchamouto,et si quelqu’un laisse entrer un Européen par ces routes, il sera décapité. Nous venons également de lever des hommes du peuple, nous les avons envoyés avec des lamas de Lhassa et des mandarins civils, nos délégués pour garder notre frontière de Kiangka, et s’y établir en permanence.

Nous proclamons donc de nouveau notre volonté à tous les chefs et à toutes les lamaseries de nos frontières tels que Kiangka, le Tsarong, Songngakieudzong, à tous nos chefs délégués, à tout le peuple soumis à notre autorité, de même qu’à tous les rois, gouverneurs et chefs des pays thibétains, indépendants du royaume de Lhassa, tels que Bathang, Lythang, Ta-tsien-lou, le Tchong-tien, le Dégué et autres pays thibétains ; nous ordonnons à tous les peuples thibétains, qu’ils soient nos sujets ou non, d’observer nos prescriptions, de garder les lois de la religion de Bouddha, que tous les rois et autres chefs aient pitié de leurs peuples, en défendant à tout jamais l'entrée de leurs pays aux Européens, ces démons cl’une fausse religion. Si précédemment les Européens sont entrés et se sont installés chez vous, parce que la prohibition n'était pas aussi sévère qu’aujourd’hui, chefs, lamas et peuple, repentez-vous du passé, chassez de suite ces Européens ; s’ils vous ont trompés par de douces paroles, par leurs richesses, par un commerce trompeur, abandonnez vos anciennes erreurs, maintenant et à l’avenir tenez-vous sur vos gardes.

Que si désormais un lama ou un homme du peuple a le moindre rapport avec les Européens quels qu’ils soient, faites une enquête, de peur qu’il n’ait abandonné la religion de Bouddha. S’il en est ainsi, contiamnez-le à mort ; il n’est pas digne de vivre, et, à ce sujet, envoyez-moi un écrit muni de votre sceau ; il faut détruire le mal dans sa racine.

Nous envoyons cet ordre sévère à tous les pays, à tous les peuples thibétains, que "tous s’y soumettent avec la plus grande exactitude.

Vous devez tous conserver la religion de Bouddha.

Épargnez à vos peuples les calamités de tout genre; le seul moyen c’est d’interdire l’entrée de vos pays aux Européens qui sont tous des pestiférés.

Nous vous avertissons que si les Européens pénètrent et demeurent encore dans les pays soumis à votre juridiction, ils mettront le peuple et la religion de Bouddha dans l’inquiétude et le trouble. Ils violeront tous nos dieux, ils provoqueront leur colère et leur vengeance, ils répandront partout des calamités telles que maladies, sécheresses, mort, etc..

Nous ordonnons donc avec force à tous les lamas et à tous les peuples, qu’ils nous soient soumis ou non, de garder la religion de Bouddha, cl’empêcher avec une extrême sévérité l’entrée des Européens quels qu'ils soient sur le territoire, car ce sont tous des hommes pestiférés ; afin qu’à l’avenir et à tout jamais, aucun Européen n’ait même la pensée d’essayer de s’introduire chez vous.

Et vous, habitants de Bathang, chefs, lamas et peuple, réfléchissez ; comme les autres, chassez de votre pays les Européens que vous y avez reçus et empêchez ces hommes pervers de revenir chez vous ; rétractez vivement votre passé, observez à la lettre nos prescriptions, elles sont de la plus grande importance.

Si à l’avenir, malgré nos ordres, quelqu’un, sous prétexte de gain, a l’audace d’avoir le moindre rapport avec les Européens, soit en leur vendant des vivres, en leur louant des chevaux pour voyager, ou des animaux de charge pour transporter leurs bagages, faites-lui subir la peine cidessus indiquée (la peine capitale).

Annoncez à votre peuple les grands malheurs qui vont résulter de cette infraction à nos ordres.

L’ÉriSCOPAT DE MGR BIET.

Si on ne vous écoule pas, notez les coupables, nous serons leurs juges, et ils éprouveront les effets de notre sévérité.

Lisez attentivement et avec recueillement cet écrit ; observez-le strictement; ayez toujours nos ordres devant les yeux; qu’à l'occasion vos mains soient promptes à agir, et vous serez heureux.

Ces lettres ont été données à Lhassa, l’année du Dragon de fer, le 20 de la lre lune (le 29 février 1880), par le roi, les lamas, le peuple et tous les chefs délégués réunis en conseil.

Ces deux pièces montrent, en toute évidence, les raisons dernières des persécutions déchaînées contre les missionnaires ; les arguments qu’elles donnent sous toutes les formes, les idées qui les résument sont la haine de l’étranger et la haine du catholicisme. Les étrangers ont été et seront chassés parce qu’ils sont étrangers, les missionnaires parce qu’ils sont étrangers, qu’ils attirent leurs compatriotes et qu’ils prêchent une religion différente de celle des lamas.

Les courriers, porteurs de ces circulaires, accomplirent leur mission promptement et secrètement. Peu après leur départ, le chef de la milice de Lhassa et les délégués des grandes lamaseries se mirent en campagne et levèrent des troupes pour faire, disaient-ils, la guerre aux Sanguen, brigands limitrophes du territoire de Bathang. Grâce à ce mensonge, ils pensaient pouvoir réunir sur la frontière une assez nombreuse armée, qui, secondée par toutes les lamaseries prévenues d’avance, expulserait les prédicateurs de l’Évangile.

Ces préparatifs de guerre n’avaient cependant pas été si secrets que personne n’en eût eu connaissance. Les chefs de Bathang et les lamas l’avaient dit à leurs amis qui l’avaient répété, et bientôt les missionnaires avaient été avertis. Alexandre Biet à Bathang, Giraudeau à Yerkalo paraissaient les plus menacés, puisqu’ils étaient les plus voisins de la frontière par où déboucheraient leurs ennemis. Au mois de mars 1880, Giraudeau fut même prévenu officiellement que, dans deux ou trois jours au plus, l’armée de Lhassa marcherait sur Bathang, tandis qu’un détachement tomberait sur Yerkalo.

« La situation était grave, écrit le missionnaire ‘, je ne pouvais garder avec moi tous les chrétiens jusqu’à l’arrivée de ces bandits. J’envoyai, à 7 ou 8 lieues d’icq dans un village païen du territoire du Yun-nan 1 2, les femmes, les enfants et un certain nombre d’hommes, chargés de veiller à la colonie et à mes bagages. Mais, avant de partir, tous les chrétiens voulurent s'approcher des Sacrements ; ceux qui n’avaient pas encore reçu le baptême me prièrent de le leur conférer, afin de pouvoir supporter courageusement la persécution et de mourir pour leur foi, s’il le fallait. D’autres, trop peu instruits pour être baptisés, voulurent recevoir le catéchuménat

» Les païens disaient aux fidèles : « Au Yun-nan, on massacre prédicateurs de religion et chrétiens ; si vous fuyez de ce côté, vous n’échapperez pas, et si vous restez ici, les lamas tomberont sur vous. » Aux yeux de tout le monde, notre situation était désespérée, la chrétienté de Yerkalo était

1. A. M.-E., vol. 556*. Lettre à Mgr Biet, Yerkalo,. juin 1880.

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