À. M.-E., vol. 556 f. Cha-pa, 4 avril
L’ÉPISCOPAT DE MGR BIET
rier extraordinaire était arrivé de Lhassa au couvent de Bathang, Kytche-ouen, qui connaissait les lamas et les savait capables de tout, soupçonna aussitôt un complot. Sur-le-champ, il fit appeler le courrier et le supérieur du couvent. Ayant pris connaissance des circulaires, dont nous avons donné la traduction, il demanda au supérieur s’il avait l’intention d’obéir à Lhassa. Le lama, n’ignorant pas que son sort dépendait de sa réponse, déclara qu’il obéirait au représentant du grand empereur et non à d’autres. Cette parole était bien une sorte d’apostasie, mais on peut affirmer qu’elle était sur les lèvres et loin du cœur. Quoi qu’il en soit, l’aveu était important, car les lamas de Bathang pouvaient, à eux seuls, exécuter la besogne commandée par les autorités thibétaines.
D’ailleurs, tout en soutenant les missionnaires, Ky-tche-ouen faisait quelques concessions aux lamas, et obtenait de A. Biet, que la station de Bongmet, dont la proximité des frontières de Lhassa inquiétait les Thibétains, serait transférée ailleurs. Cette concession et les promesses du supérieur de la lamaserie de Bathang n’avaient pas désarmé la haine et la colère des ennemis des étrangers, et l’on apprit bientôt que des lamas en assez grand nombre envahissaient le territoire du Su-tchuen et marchaient sur Bathang.
Mais, à ce moment, Ky-tche-ouen, ayant reçu les ordres de Tehen-lou, se sentait plus fort ; il ne parlementa plus et envoya aux agresseurs un de ses secrétaires chargé de leur porter ces énergiques paroles : « Vous aurez à me couper la tète avant de chasser les prêtres européens. » Puis il prit ses dispositions pour résister à toutes les attaques ; il donna l’ordre au colonel Ly de se rendre à Pamoutang pour arrêter les Thibétains qui voudraient passer la frontière', et aux chefs de Bathang, celui de garderies passages ; enfin, il réunit la garnison et lui prescrivit de se préparer au combat. En même temps, il expédia un exprès au commissaire impérial de Lhassa pour le prévenir des menaces des lamas et des ordres du vice-roi.
Celte attitude de Ky-tche-ouen arrêta les ennemis, qui demeurèrent pendant plusieurs semaines à quelques lieues de Bathang, sans oser s’avancer. Durant ce répit, la réponse du commissaire impérial arriva. Celui-ci, instruit des résolutions du vice-roi, ordonnait aux lamas et à leurs bandes, de ne pas attaquer les missionnaires et de revenir immédiatement à Lhassa. La lettre était péremptoire, les lamas obéirent. Ils reprirent le chemin de la capitale. Cette fois, le Vicariat apostolique du Thibet était préservé du péril, et son évêque écrivait, dans l’élan de sa reconnaissance 1 : « Vous qui aimez la mission du Thibet, vite un Te Deum, un Te Joseph celebrent, une hymne à la Sainte Vierge, nous sommes sauvés contre toute espérance humaine. »
1. A. M.-E., vol. 556 e. Ta-tsien-lou, 3 mai 1880. Lettre à M. Collin, directeur du Séminaire des Missions-Étrangères.
Mission du Thibet. — IL
LES PREMIÈRES ANNÉES DE
Transfert de Bongmet.
Rapport de Iiy-tche-ouen. — Accord. — Remerciments à Iiy-tche-ouen. — Remerciments au commissaire impérial. — Inutile appel au vice-roi du Yun-nan.
Après celte échaufïourée qui pouvait ruiner plusieurs stations chrétiennes, mais qui, en réalité, causa aux prédicateurs de l’Evangile plus de peur que de mal, on s’occupa de liquider définitivement l’affaire du pillage de Bongmet que les Chinois désignaient sous le nom de Mang-ly.
Mgr Biet en avait prévenu notre chargé d'affaires à Pékin, M. Patenôlre \ et celui-ci avait fait le 13 mars une réclamation près du Tsong-li-yamen qui, par une dépêche du 28 mars 1880, avait ordonné au vice-roi du Sutchuen de prendre des informations et de régler la question.
Le vice-roi obéit et, le 10 juin, le Tsong-li-yamen transmit à notre diplomate le rapport de Ky-tche-ouen dont voici la traduction 1 2 :
Dans la 10° lune de l’an dernier (14 novembre-12 décembre 1879), l’étranger Ma-kia 3 arrivait à Bathang ; les autorités thibétaines ayant réuni des troupes, les firent pénétrer à plus de cent lis (dix lieues), dans la province du Su-tchuen, jusqu’à Nieou-kou-sou-keou. Ma-kia avait gravi la montagne Tcha-chou et de son sommet regardait au loin. Ayant résolu de modifier son itinéraire, il se dirigea vers le Yun-nan. Les Thibétains, en apprenant le départ de la mission étrangère, se retirèrent sur Kiangka, en passant par Mang-ly, où se trouve un établissement catholique ; à l’aide de leurs armes ils en brisèrent les portes et fenêtres, ils jetèrent aux quatre vents les objets et meubles qu’ils trouvèrent, puis ils s’en allèrent en poussant de grandes clameurs ; aussitôt après le départ de ces soldats, les habitants thibétains des environs de Mang-ly, voyant ces objets à terre, en ramassèrent une faible partie composée d’ustensiles en bois.
Tel est le récit exact des troubles dont se rendirent coupables les soldats thibétains, alors qu’ils se retiraient vers le fleuve, après le départ de Bathang pour le Yun-nan de l’étranger Ma-kia. Toute cette enquête m’a été difficile, car d’abord je ne suis arrivé à mon poste que le mois suivant, et ensuite les soldats et les Thibétains compromis dans cette affaire sont au nombre de plusieurs milliers. Les populations thibétaines du territoire de Mang-ly sont composées d’étrangers qui nous sont soumis. Comment ont-ils osé profiter des troubles qui venaient d’avoir lieu? Leur conduite
1. Jules Patenôtre né le 20 avril 1845, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, professeur de l'Université de 1807 à 1871, attaché à Athènes en 1872, .à Téhéran en 1873, Secrétaire à Buenos-Ayres en 1876, secrétaire à Pékin le 7 décembre 1878, chargé d'affaires en Chine le 20 avril 1879, ministre plénipotentiaire à Stockholm le 16 octobre 1880, à Pékin le 12 septembre 1883, chargé d’une mission spéciale en Annam et au Tonkin en avril 1881, actuellement (1902) ambassadeur à Madrid.