A. M.-E., vol. 5ü6s 12 octobre
NOUVELLE DÉLIMITATION DE LA MISSION
et la souffrance, ne quittant sa retraite que pour aller au Séminaire des Missions-Etrangères faire quelques ordinations.
Ceux qui l’ont connu sont unanimes à louer sa piété, sa douceur, sa science de l’Ecriture Sainte et des Saints Pères, sa facilité et l’élégance de sa diction, sa grande dignité de maintien. On a dit avec raison que son intelligence, belle et élevée, était plus théorique que pratique ; dans une mission calme, déjà organisée, il eût rempli non sans honneur la charge de Vicaire apostolique. La tâche qui lui fut donnée ne convenait ni à son âge, ni à son tempérament ; il eut le courage de l’accepter, mais il n’avait pas la force de l’accomplir ; il le sentit bientôt lui-même sur les âpres sentiers des montagnes du Thibet. Les mandarins chinois et la diplomatie achevèrent ce’ que la fatigue physique avait commencé, et le premier Vicaire apostolique de Lhassa vint mourir dans son pays natal, le 25 janvier 1869, en priant pour ceux qui demeuraient encore sur le champ de bataille où des défaites écrasantes avaient succédé à des triomphes rares et chèrement achetés L
1. Nous extrayons de la A otice sur Mgr Thomine-Desmazures , par M. l’abbé Mabire, pp. 64-69, les passages suivants, racontant les derniers jours et les funérailles du vénérable prélat :
« La cérémonie de l’administration des derniers Sacrements fut fixée au 18 décembre. Ce fut M. l'abbé Ducellier, doyen du Chapitre, qui fut chargé par Mgr Hugonin de le remplacer en cette circonstançe solennelle. Les témoins de la cérémonie furent singulièrement édifiés de la piété touchante et de l'humilité profonde avec lesquelles Mgr Thomine reçut le saint Viatique et l’Extrême-Onction : ils ne le furent pas moins du ton pénétrant de charité et de gratitude dont fut empreinte sa réponse aux paroles pieuses et émues que lui adressa M. le Doyen. Après la cérémonie, le malade, retrouvant un instant sa vigueur, parla d’une voix ferme à la foule empressée qui avait accompagné le Saint-Sacrement. 11 ne croyait pas avoir donné de scandale ; mais il témoigna hautement la crainte d'avoir pu mal édifier quelqu’un de ceux qui avaient connu les détails intimes de sa vie. Il exhorta les assistants à conserver précieusement la foi, qui a conduit les saints au ciel, parce qu'elle est la source des vertus chrétiennes, et quelle est en même temps le fondement solide de l'espérance et le principe de la charité, le seul lien qui puisse unir les hommes entre eux et avec Dieu.
L'émotion de cette journée épuisa ce qui restait de forces au pieux malade. Depuis lors, sa vie ne fut plus qu’une suite de crises pénibles, qui se succédèrent presque sans interruption. Le plus léger mouvement lui causait de cruelles suffocations, pendant lesquelles on le vit quelquefois plusieurs heures de suite dans l’impossibilité de reprendre haleine, malgré le soin que l’on prenait de faire circuler abondamment l’air autour de lui. Dans une de ces crises, M. le curé de Tourville lui dit un jour :
« Monseigneur a toujours désiré le martyre ; mais les souffrances qu'il endure en ce moment peuvent bien être estimées quelque chose. — Aussi, répondit le malade, de sa voix entrecoupée, je suis loin de m’en plaindre ; et je serais fâché que le Seigneur m’épargnât une seule de ces souffrances ; tout ce que je lui demande, c’est la patience, pour ne pas perdre le mérite. »
Malgré ces crises et la violence du mal qui le consumait, il demanda tous les jours à se lever, et ce ne fut qu’à partir du quatrième jour avant sa mort, qu'il consentit à ne plus quitter son lit, ce qui lui fut un nouveau sacrifice. Jusqu’à la fin, il lourna sa pensée vers les missions, et il resta jusqu’au dernier jour, de cœur, ne pouvant plus l’être de l’action et de la parole, l’apôtre de la Chine et du Thibet. Le lendemain du jour où il fut administré, il eut la consolation de pouvoir s’entretenir avec M. Rousseille, l’un des vénérables directeurs des Missions-Étrangères, qu’il avait prié de venir passer près de lui quelques instants. 11 lui remit tout ce qu’il avait en sa possession de pièces intéressantes pour l'œuvre des missions.
Si Mgr Thomine aimait l’œuvre des missions d’un amour de prédilection, il avai aussi pour l’Eglise et pour le Chef de l’Eglise Une affection singulièrement vive et profonde. La défense des droits et des prérogatives du Saint-Siège fut, tant qu’il put
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Avant le bref du 9 septembre et le Consistoire du 22 du même mois, qui 1’étabïissaient Vicaire apostolique du Thibet, Chauveau avait appris, par des lettres venues de France, que l’on songeait à lui imposer cette charge ; il s'en était vivement ému, et son historien vamême jusqu’à affirmer qu’il eut la pensée de revenir en France pour se soustraire au fardeau, mais cette pensée ne fit que traverser son esprit, qui ne s’y arrêta jamais sérieusement. En tous cas, le prélat crut devoir demander conseil et il écrivit à Mgr Ponsot, à Mgr Desflèches, à M. Libois et à quelques missionnaires
travailler, l'objet, préféré de ses études ; et il se déclarait volontiers, dans les questions restées libres en théologie, pour les doctrines qui favorisent le plus l'autorité du Souverain-Pontife, abandonnant en ce point ce qu’il appelait les erreurs de sa première éducation. C'est pourquoi, voyant approcher sa fin, il voulut témoigner de sa foi à tout ce que l'Eglise croit et enseigne, et aussi de son tendre respect pour le Saint-Père, et de son obéissance filiale au Saint-Siège apostolique ; et, recueillant ses forces, il dicta, en latin, une lettre à l’adresse du Souverain-Pontile, dans laquelle on retrouve, jointes à l’ardeur du zèle et de la foi catholique, une facilité et une dignité de langage qui témoignent hautement de son respect pour la langue de l’Eglise, et du soin religieux qu'il ne cessa de mettre à la cultiver. Cette lettre, plusieurs fois interrompue par les souffrances des deux dernières semaines de sa vie, ne fut pas écrite de sa main ; il y apposa seulement sa signature.
La lettre est datée du 13 janvier 1869. Le Souverain-Pontife, ému jusqu’aux larmes à la lecture de cette touchante profession de foi, envoya le 20 janvier au vénérable mourant sa bénédiction apostolique.
Les deux dernières semaines de cette vie, depuis si longtemps vouée à la souffrance, furent particulièrement douloureuses. Se sentant défaillir, il demandait à son confesseur si le dernier moment n’était pas enfin venu pour lui. M. le curé de Tourville, répondant un jour à cette question, lui demanda s’il s’ennuyait de souffrir, lui représentant que les souffrances acceptées avec résignation étaient, au jugement de Dieu, la matière et l’occasion la plus sûre du mérite. « Oh ! reprit, cette fois encore, le » pieux mourant, je serais bien taché que Dieu me retranchât la moindre des souf- » franees qu'il est dans ses desseins que j’endure ! » — « Mieux vaut, ajouta-t-il, faire » mon purgatoire ici que dans l’éternité. C’est peut-être de l’égoïsme ; car, il sera » ainsi moins rude et moins long. »
La journée du samedi 23 janvier fut l’une des plus pénibles de toute cette longue maladie. Dans la nuit du samedi au dimanche, Monseigneur reçut la sainte Communion comme il avait coutume de la recevoir depuis qu'il ne pouvait plus célébrer la Sainte Messe.
Au point du jour, une crise plus violente que les précédentes fît craindre au malade et à la personne qui veillait près de lui que ce ne fût enfin la dernière heure. 11 était, en effet, tout près de mourir. M. le curé de Mouen et M. le curé de Tourville, mandés l'un et l’autre, se hâtèrent d’arriver. Le mourant voulut, au milieu d’angoisses inexprimables, se confesser une dernière fois, ce qu’il n’avait jamais manqué de faire tous les huit jours avec la foi et la piété la plus vive. Il demanda ensuite l’indulgence de la bonne mort, qu’il reçut avec les sentiments les plus touchants d’humilité. Puis, quoiqu’il eût reçu dans la nuit la sainte Eucharistie, comme le danger était imminent, on lui apporta le saint Viatique. Cette dernière visite de Notre-Seigneur, à cette heure suprême, lui procura la plus fortifiante consolation. 11 l’exprima dans quelques paroles, où il répandit son cœur devant les personnes réunies autour de lui. Les deux prêtres qui l’assistaient lui demandèrent, agenouillés au pied de son ht, une dernière bénédiction, qu'il leur donna en formant pour eux et pour leurs paroissiens les vœux les plus touchants. Dans le cours de la journée, il bénit aussi ses serviteurs et les divers membres de sa famille ; puis, après ce dernier acte de pieuse bienveillance, il se recueillit en Dieu pour ne plus penser qu’à l'éternité. 11 demanda, vers le soir, qu’on lui récitât les prières de l’agonie ; le moment n’était pas encore venu, il continua de prier ; bientôt sa voix et sa mémoire commençant à s’altérer, il fit signe qu’on l’aidât à retrouver et à prononcer la suite des versets de l’Ecriture, qu’il ne commençait plus que d’une voix péniblement entrecoupée. La mort approchait; il priait toujours, essayant encore de faire le signe de la croix, qu'il ne pouvait achever.
Au milieu de la nuit du dimanche au lundi, l’agonie commença, douce et calme, en comparaison des douleurs qu’il endurait depuis plus d’un mois. « Nous récitâmes, dit
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du Tliibet pour leur exposer les craintes que lui inspirait ce projet, et les obstacles que présentaient, disait-il, sa santé et ses défauts ’.
Mgr Ponsot. plus intéressé dans la question, puisque le départ de Mgr Chauveau lui eût fait perdre un coadjuteur, lui conseilla de ne pas accepter ; les autres lui répondirent que si la charge lui était imposée, il devrait la prendre. 11 eut également la pensée d’écrire directement à la Propagande ; mais, craignant que les bruits répandus sur sa nomination au Thibet ne fussent faux, il préféra prier un de ses amis, Mgr Gallot, camérier du Pape, de s’enquérir de leur exactitude et, s’ils étaient vrais, de faire son possible pour que la Propagande changeât d’avis. Sa lettre est du 29 février 1864 2 :
J’ai reçu en partage, disait-il, quelque chose de ce qui brille, mais le solide, le réel m’ont été refusés. Nos bons Messieurs de Paris ont été
M. le curé de Tourville, témoin fidèle de ses souffrances et de ses dernières angoisses, les prières des agonisants, et nous le vîmes s'éteindre doucement vers 4 heures du matin, le lundi 25 janvier. »
Le jour où Dieu l'appelait à lui était précisément le jour de la conversion de saint Paul, le grand modèle des missionnaires ; l'heure était celle où bientôt, dans tout le monde catholique, les prêtres allaient dire à l’autel ces paroles qui commencent l’introït de la fête : « Scio oui creclidi. » Mgr Thomine avait pris ces paroles pour devise, la veille de son sacre. Elles avaient pour lui, en ce moment-là même, leur accomplissement dans le sein de Dieu.
Les obsèques de Mgr Thomine ont eu lieu, le 1er février, en l’église Saint-Julien de Caen, avec toute la pompe que réclamaient la dignité du défunt et la vénération due à ses héroïques vertus. Mgr de Baveux a présidé toute la cérémonie. Ses deux Vicairesgénéraux, archidiacres de Bayeux et de Lisieux, l’accompagnaient à l’autel. Les fonctions de diacre et de sous-diacre ont été remplies par M. le Curé de Saint-Jean et M. le Curé de Vaucelles. M. l’abbé Duvelleroy, chanoine titulaire, secrétaire-général, et M. le Curé de Saint-Sauveur étaient prêtres-assistants. Mgr l’évêque de Coutances avait voulu, par sa présence, témoigner ses sympathies pour un collègue et un apôtre. 11 avait à ses côtés M. le Proviseur et M. l’Aumônier du Lycée, l’un et l’autre chanoines hono raires de Coutances. Le Chapitre de Bayeux était représenté par une députation de deux de ses membres, MM. d’Hérembert et Perrée ; le Séminaire des Missions-Etrangères, par notre compatriote, M. l’abbé Tesson, l’un de ses directeurs. Les coins du poêle étaient tenus par M. l’abbé Tesson, M. le Curé de Saint-Pierre de Lisieux, M. le Curé de Saint-Ouen et M. l'abbé Do. Un très grand nombre de prêtres remplissaient le chœur, et tous n’avaient pu y trouver place. La nef et les bas-côtés étaient insuffi sants pour contenir la multitude des fidèles qui s'y pressait dans l’attitude de la prière et du recueillement. Chargé de prononcer l’oraison funèbre, M. le Curé de Saint-Pierre de Caen avait trouvé un cadre des plus heureux, en comparant le vénérable Défunt à l’holocauste de la loi ancienne, sa vie aux principales circonstances du sacrifice mosaïque. La préparation à Caen et à Bayeux, l’offrande au Su-tchuen, la consommation dans la solitude de Mouen : voilà les trois parties d’une existence si saintement dévouée et les trois divisions d’un discours remarquable par la chaleHr, le mouvement et l’élévation des pensées. La cérémonie funèbre, qui avait commencé à onze heures et demie, s’est terminée vers trois heures seulement. Après les cinq absoutes, une imposante procession, parcourant la promenade Saint-Julien, au milieu d’une affluence énorme de spectateurs, s’est dirigée vers la chapelle des Dames Bénédictines, où les restes mortels du Prélat ont été déposés dans un caveau souterrain. Mgr Thomine portait à cette Communauté, voisine de son berceau, une affection particulière, et l’une de ses nièces s’y est consacrée à Dieu. »
1. « Je dirai seulement, avait-il écrit le 30 septembre 18G4, que mon ignorance de la langue est un motif d’exclusion péremptoire; Mgr de Sinople a été blâmé d’avoir accepté la supériorité d’une mission dont il n’entendait pas la langue, et ce reproche est légitime. Ne m’y exposez pas, je vous prie. »
2. Vie de Mgr Joseph Chauveau, évêque de Sebastopolis, Vicaire apostolique du Thibet, par l’abbé Ferdinand Baudry. Un vol. in-12. Luçon, Bideaux, imprimeur, p. 124.
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victimes d’une illusion qui en a trompé bien d’autres. Ils m’ont supposé certaine capacité, parce qu’en effet j’en avais les apparences ; ils n’ont pas compris que j’avais les apparences seulement, mais non la réalité, l’ombre et non pas le corps. Je le dirai à Son Eminence le cardinal Préfet de la Propagande ; mais comme mon témoignage est suspect et doit l'être, puisque je parle de moi, il est évident que je ne serai pas cru. Je le dirai à ces Messieurs de Paris, qui riront de ma simplicité, et j’en serai quitte pour mes frais d’écriture. J’ai cependant parfaite conscience de la vérité que j’exprime à mon sujet. Si Mgr de Sinople qui, à la science des savants et à la vertu des saints, joignait une grande expérience et des hommes et des choses, a échoué presque au sortir du port, quel naufrage ne devrait-on pas attendre si je devenais pilote du navire ? Ce serait une véritable catastrophe. Si les chênes sont renversés, que deviendront les roseaux? A mon avis, puisque le Thibet a des missionnaires capables, il faudrait choisir le Vicaire apostolique parmi eux.
Abordant ensuite la question de sa santé, Chauveau fait observer qu'il est infirme, attaqué de la goutte, depuis dix à douze ans, genre d’infirmité dont on ne guérit pas, et qui lui interdit toute contrée froide et humide :
Mettez donc cet homme, disait-il, sous ce ciel de plomb, dans ces neiges et ces glaces du Thibet, au milieu de ces brouillards éternels; c’est le condamner à des souffrances pires que la mort. Ainsi, en toute hypothèse, je deviens inutile au Thibet, à charge à la mission, à charge aux chrétiens, à charge à mes confrères, à charge à moi-même ; malade à la maison, malade en voyage, ennuyeux partout, et toujours bon à rien. Je vous avoue que cette perspective m’effraie beaucoup plus que la mort.
Il priait son ami de soumettre ses observations au Préfet de la Propagande dans la forme la plus convenable, de l’assurer qu'il reconnaîtrait la grâce accordée « par plus de ferveur, plus de zèle et plus de dévouement » ; enfin de conjurer le cardinal de remettre à un autre « et l’honneur de sa confiance, et le poids d’une mission aussi difficile. »
Toutefois, il ajoutait : <> Je n’oserais pas désobéir à un ordre du Saint- Siège et même à un simple désir, quelque sacrifice qu'il dût m’en coûter. »
Cette lettre n’arriva à Rome qu’au mois d’octobre 1864, c’est-à-dire un mois après que Pie IX eut signé le bref de transfert, et quelques jours après le Consistoire. Mgr Gallot crut cependant devoir la remettre au Préfet de la Propagande. Celui-ci, tout en faisant la part de l’humilité qui les avait dictées, s’étonna des appréciations que le prélat émettait sur lui-même, et il prit en considération les mauvaises nouvelles qu’il donnait de sa santé ; le 26 novembre, il demanda de nouveaux renseignements à M. Albrand, qui répondit le 19 décembre suivant :
Que l’Evêque de Sebastopolis ne jouisse pas de la vigueur d’un jeune homme, nous le concédons volontiers ; mais que ses infirmités l’aient rendu si faible qu’il n’ait ni mémoire, ni science d’administration, cela nous semble, de la part du Révérendissime Prélat, une pieuse exagération et des paroles inspirées par son humilité. En effet, le pieux évêque n’a pu dire toutes ces choses de lui en pleine vérité ; car, ce que nous affirmions de lui dans notre lettre du 4 mars 1863, était appuyé sur le
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témoignage de l’évêque de Sinople, sur les paroles de l'évêque de Sinite, et de M. Goutelle, provicaire du Thibet.
Cependant, Chauveau ne s’était pas contenté delà lettre qu’il avait écrite à Gallot, et qui devait être présentée à la Propagande ; il avait lui-même, le 6 août 1864, écrit au cardinal Préfet et répété le même expose, qu’il terminait en assurant que, « par suite de mille circonstances, il n’avait pas plus d’expérience de l’administration que la veille de son sacre ».
Le Cardinal en référa encore à M. Albrand, qui, le 20 mars 1865, lui répondit :
Nous avons vu et lu attentivement les lettres de Votre Eminence, et, après les avoir comparées mûrement avec celles de l’évêque de Sebastopolis, nous nous en tenons à cette même opinion que nous avons exprimée, le 19 décembre 1864, à la Sacrée Congrégation. Outre les raisons de penser ainsi, que nous avions à cette époque, nous en avons aujourd’hui une autre plus sérieuse encore : Le Révérendissime Prélat a pris le gouvernement de la mission du Thibet, comme nous l’avons appris par les lettres qu’il nous a adressées, et par celles qu’il a écrites au Très-Saint Père et à la Sacrée-Congrégation. Maintenant il est sur les frontières de sa mission si déjà il n’y est entré.
En face de cette diversité d’affirmations, le cardinal hésita longtemps, espérant que des renseignements nouveaux pourraient lui permettre de porter un jugement définitif. Ne recevant rien, il se décida, au mois d’avril 1866, comme il le dit lui-mème dans une lettre à Mgr Chauveau, à exposer l’affaire au Souverain Pontife :
Sa Sainteté, après avoir pris connaissance du rapport de cette affaire, déclara qu’Elle laissait pleine liberté à Votre Grandeur de prendre un parti.
Vous pourrez, après avoir mûrement réfléchi à la chose devant le Seigneur, juger ce qu’il y a de plus expédient et choisir : ou de laisser la mission du Thibet à laquelle vous êtes nouvellement promu, en retenant la charge de coadjuteur du Vicaire apostolique du Yun-nan, ou, abandonnant celte dernière charge, prendre le gouvernement de la mission du Thibet.
En ce qui me concerne, je m’empresse de vous faire connaître cette décision de Sa Sainteté.
D’après ces paroles, Mgr Chauveau pouvait donc, s’il le voulait, resterai! Yun-nan, en qualité de coadjuteur de Mgr Ponsot ; mais ces pourparlers avaient pris beaucoup de temps. Chauveau avait été nommé par le Souverain Pontife le 9 septembre 1864, préconisé le 22 du même mois ; le cardinal avait reçu ses observations par l’intermédiaire de Mgr Gallot au mois d’octobre suivant, puis sa lettre du 6 août 1864, dans le courant du mois de mars 1865 ; il avait attendu plus d’une année avant de prendre une décision, et c’était seulement le 23 avril 1866 qu'il transmettait au prélat l’autorisation que lui donnait Pie IX de choisir entre le Yun-nan et le Thibet.
Or, à cette époque, Chauveau était rendu au Thibet depuis plusieurs mois. Voici en effet comment les choses s’étaient passées : le 23 mars 1865,
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l'évêque avait appris, par les lettres et les journaux d'Europe, sa nomination officielle à la tête du Vicariat apostolique de Lhassa. Dans une lettre, écrite à ce sujet, M. Albrand lui disait : « Vous alléguez mille et une raisons pour décliner le fardeau ; vous en allégueriez dix mille qu’on ne les écoutera pas. » Quelque temps après, arrivaient les pièces officielles de Rome et de nombreux témoignages de joie de la part des missionnaires du Thibet. Page, Desgodins lui avaient écrit; Goutelle lui avait adressé cette ardente supplication 1 :
Je compte sur votre courage, sur votre dévouement, sur votre amour pour Jésus-Christ, sur votre désir ardent de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, enfin sur l'affection bien connue que vous avez toujours eue pour notre pauvre mission. Ah ! Monseigneur, je vous en supplie, au nom de tous mes confrères, qui n'ont pas d’autres sentiments que les miens, je vous en supplie ; au nom de Jésus en croix, de Marie Immaculée, de Notre-Dame des Sept-Douleurs, notre patronne, n’allez pas rejeter une épouse abandonnée, désolée, chargée de chaînes et déjà teinte du sang de ses enfants martyrs. Pourriez-vous voir ses larmes couler avec tant d’abondance sans en être attendri? Pourriez-vous songer à sa détresse sans, vous sentir le désir de voler à son secours? Non, votre cœur est trop tendre et votre charité trop grande.
De telles paroles ne pouvaient laisser l'évêque insensible.
L’affaire était terminée, écrira-t-il plus tard, je ne devais plus insister. Je n’ignorais pas que mon sort était entre les mains de Dieu, que seul je n’étais pas plus sage que tous les autres, et que si je pouvais me tromper dans mes raisonnements, je ne le pouvais en obéissant au Souverain Pontife, à qui le Suprême Pasteur des pasteurs a remis toutes les brebis du monde. Après de nombreuses réflexions de ce genre, je pris sur mes épaules le fardeau de la mission du Thibet comme m’étant imposé par la Volonté divine. Je le pris non avec joie, non de bon gré ; je le pris malgré ma raison et mon cœur, mais en pleine connaissance, librement, obéissant pleinement à la voix de la foi ; je le pris pour toujours sans aucune pensée de retourner en arrière.
Le 4 août 1863, le prélat adressa au Pape sa lettre d’acceptation ; il profita du même courrier pour instruire la Propagande de sa résolution et, le 18 septembre suivant, il se mit en route pour Long-ki, où il fit ses adieux à Mgr Ponsot et à la mission du Yun-nan.
« La chaîne qui me liait à ce pays n’était pas d’or, dit-il à ce sujet 2, et cependant il m’en a coulé pour briser des liens formés depuis plus de vingt ans et que j’avais cru longtemps ne devoir casser qu’à la mort. J'appartiens maintenant au Thibet, au moins je l’espère, pour le reste de ma vie. Je lui donne peu ; mais s’il plaisait à Notre-Seigneur de se servir de moi pour lui donner la paix, l’ordre et la liberté, je serais consolé de toutes mes peines. » De Long-ki l’évêque se rendit à Su-tcheou, où il rencontra Mgr Pichon,Ie Vicaire apostolique du Su-tchuen méridional; il visita en passant les mandarins de Ya-tcheou, « qui furent assez polis »,
1. A. M.-E., vol. 536 e. M. Goutelle à Mgr Chauveau, 9 mars 1865.
■2. A. M.-E., vol. üSG'C Mgr Chauveau à M. Goutelle, 6 novembre 1865.
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et arriva à Ta-lin-pin vers la fin du mois de novembre ; il y demeura plusieurs semaines arrêté par la maladie. Enfin il put repartir, et il parvint à Ta-tsien-lou le 21 décembre 1865, par une vraie tempête de neige. Connaissant fort bien les habitudes et les idées chinoises, il avait eu soin de ne pas oublier le cérémonial : il avait une chaise verte à quatre porteurs qu’escortaient trente cavaliers.
Ce fut dans cette ville qu’il reçut la lettre du cardinal Barnabo lui transmettant ^autorisation du Souverain Pontife de rester au Yun-nan. Cette autorisation rappela dans l’esprit de Mgr Chauveau les pensées qui l'avaient agité l’année précédente. En recevant ses brefs, il avait cru devoir obéir; maintenant qu’on le laissait libre, il se demandait ce qu’il avait à faire. Le plus simple et le plus naturel eût été, sans doute, de s’en tenir à l'acceptation adressée à Rome le 4 août 1865 ; le prélat envisagea la chose différemment, et il répondit au préfet de la Propagande en répétant une partie de ce qu'il avait déjà dit de sa santé, de la situation difficile de la mission du Thibet. Il terminait par ces mots d’obéissance qui, en réalité, ne tranchaient pas définitivement la question 1 :
Je me trouve bien perplexe et je me croirais coupable de témérité si, dans une situation d’où peuvent résulter de si grandes conséquences, j’osais seul prendre une décision. Que Votre Eminence décide, je l’en supplie, et je promets de lui obéir. Mon cœur est prêt, oui, il est prêt à obéir jusqu’au bout.
Ainsi, après tant de pourparlers, hésitations, questions, acceptations, résolutions diverses, Chauveau ne semblait encore être que provisoirement Vicaire apostolique du Thibet. Disons tout de suite, pour n’y plus revenir, que ce provisoire cessa en 1868 ; après deux années passées au Thibet, après s’être heurté à des difficultés de toutes sortes, l’évêque jugea que son devoir était de ne pas quitter ce poste; il en prévint la Propagande par la lettre suivante 2 ;
Les circonstances où se trouve la mission du Thibet, et qui vont s’aggravantde jour en jour, paraissent nous imposer l’obligation d’unir nos forces, et non de nous séparer à un moment où la tempête devient menaçante. Je n’insiste donc plus, en présence de ces raisons et de bien d’autres, sur mon retour au Yun-nan. Dieu veut que j’apporte au Thibet le faible concours d’une expérience déjà longue à la vérité, mais que des forces épuisées rendent à peu près inutile. Je ne dois pjs trop m’en affliger.
1. A. M.-E., vol. 356rf, cité dans une lettre de Mgr Chauveau aux directeurs du Séminaire, 30 décembre 1866.
2. A. M.-E.. vol. 536^. Mgr Chauveau au cardinal Préfet de la S. C., 9 avril 1868.
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Détails sur Mgr Chauveau.
Naissance de Mgr Chauveau. — Sa jeunesse. — Ses vicariats. — Au Séminaire des Missions-Étrangères. — De France au Yun-nan. — Consécration au Sacré-Cœur. — M. Chauveau au Yun-nan. — A Macao. — Coadjuteur. — Ses travaux littéraires et historiques.
Après avoir conduit le nouveau Vicaire apostolique du Thibet jusqu’à la ville qui, désormais, sera sa résidence principale, après avoir raconté son acceptation définitive du fardeau qui lui semblait si lourd, arrêtons un instant le récit des événements pour donner quelques détails sur lui.
Joseph Chauveau était né à Luçon (Vendée), le 25 février 1816, d’une famille profondément chrétienne, dont plusieurs membres avaient, pendant la Révolution, sauvé, au péril de leur vie, de nombreux prêtres proscrits : « Fort jeune encore, dit son biographe *, il assistait en ville aux cours bruyants de l’école communale. Il se trouvait là dans son élément, ■car il était vif dans ses allures, hardi et résolu, et ne marchandait pas avec une espièglerie, surtout quand elle était faite adroitement et ménageait une surprise.
» Sa physionomie était agréable. A une grâce naturelle, il joignait un certain air de dignité qui prévenait en sa faveur. A dater de sa première communion, qu'il fit avec une vive piété, il devint plus sérieux. 11 se proposa dès lors d’embrasser l’état ecclésiastique ; il entra au Petit-Séminaire de Chavagnes comme élève de septième au mois d’octobre 1827, pour en sortir cinq ans après, au mois d’août 1832. Les notes laissées sur lui par ses professeurs ont été réunies le 13 avril 1878 par le P. Eudes 1 2 en ces termes : « Pendant tout le temps de son séjour à Chavagnes, on fut très content de sa conduite et de sa piété. Il mérita même, durant son année de troisième, des éloges publics pour son amour du chant et de ce qui avait rapport à la religion. 11 avait d’heureuses dispositions, et il fut loué plusieurs fois pour son émulation et pour l’intérêt qu’il portait à la classe. Il commença à travailler plus sérieusement en cinquième, et, depuis lors, ses succès furent d’abord satisfaisants, puis très satisfaisants, et, en dernier lieu, sensibles. Son caractère était bon et ouvert, mais un peu léger. Il mérita une seule fois le réproche public de dire trop facilement sa façon de penser sur le prochain ; il fil aussitôt son possible pour s'en corriger; ses efforts furent couronnés de succès. »
Il acheva ses études au Petit-Séminaire des Sables d’Olonne. « Doué