FONDATION DE LA MISSION DU TIIIBET-SUD
Envoi de missionnaires du Thibet dans l’Inde.
M. Desgodins part pour l’Inde. — Réclamations du vice-roi du Su-tchuen. — Premiers travaux de M. Desgodins. — Relations avec les Anglais. — Publications. — Entrevue avec le vice-roi. — Arrivée de M. Mussot. — En route pour Calcutta. — Relations avec les autorités ecclésiastiques. — Lettre du P. Bénédict.
Avant la conclusion de cette affaire, et dès que le calme eut succédé à l’effervescence populaire parmi les païens et la quiétude à la crainte parmi les chrétiens, Mgr Biet se mit en devoir d’exécuter le projet de Mgr Chauveau, d’envoyer des missionnaires dans l’Inde, afin de tenter de ce côté, sinon de pénétrer dans le royaume de Lhassa, du moins d’installer des postes d’attente sur les frontières et d’être prêt à toute éventualité.
Il apporta cependant une modification au plan de son prédécesseur. Au lieu d'envoyer avec Desgodins M. Déjean, il garda près de lui ce dernier qui lui servait de secrétaire, et était chargé du poste de Ta-tsienlou, et il pria le Séminaire d’envoyer directement dans l’Inde un jeune missionnaire qui se joindrait au vétéran du Thibet. Cette demande fut agréée.
M. Desgodins quitta définitivement Ta-tsien-lou le 31 mai 1880, muni d’une pièce officielle qui le nommait pro-vicaire et le déléguait « pour explorer la frontière sud du Thibet, afin de voir s’il est possible de fonder des établissements ou des stations chrétiennes, soit dans le Thibet proprement dit, soit sur les territoires voisins compris dans le Vicariat apostolique du Thibet. » Une autre lettre d’instructions détaillait la manière de remplir cette mission. Qu’il nous suffise de dire que le but principal devait rester caché sous les apparences d’une exploration et surtout d’impression d’ouvrages thibétains, car le missionnaire devait faire imprimer
FONDATION DE LA MISSION
à Calcutta ou ailleurs des livres chrétiens formant une modeste bibliothèque de sept volumes
Desgodins était parti sans bruit, pas assez secrètement cependant pour que le vice-roi du Su-tchuen, Tin-kong-pao, ignorât son voyage ; aussi l'accusa-t-il à Pékin d’avoir traversé la Chine sans passeport, à quoi Mgr Biet répondit, qu’en 1865 les Thibétains avaient pillé et brûlé Bonga, où se trouvait Desgodins, et que si on voulait juger le procès de Bonga on verrait si le passeport avait été brûlé ou volé. Afin de paraître avoir le dernier mot et sans répondre directement à la réplique de l’évéque, le vice-roi ordonna la révision de tous les passeports. Cette opération n’eut d’ailleurs aucun résultat, ni bon, ni mauvais, et n’influa- en rien sur l’expédition de Desgodins qui arriva le 5 septembre 1880 à Calcutta, où le Vicaire apostolique, Mgr Goethals *, lui donna l’hospitalité.
Obéissant aux ordres qu’il avait reçus, le missionnaire se donna comme délégué pour diriger l’impression des livres thibétains : « Des amis désintéressés, écrit-il, me vantèrent les systèmes nouveaux et savants d'imprimerie, depuis la plume électrique jusqu’à la colle forte. Je les vis fonctionner. Aucun ne répondant à l’entreprise que j’avais en vue, je m’adressai aux lithographes européens, qui me demandèrent des prix exorbitants. Il faut bien que les pratiques paient le luxe de ces Messieurs, je n’en avais pas le moyen. Je m’adressai alors aux indigènes, auxquels je fournissais le modèle écrit de ma main sur papier autographique. Les premiers me gâchèrent toute la besogne sans résultat. Enfin j’en trouvai un qui me promit de faire l’ouvrage bien promptement à un prix relativement modéré. Promettre et tenir parole, c’est bien différent pour un païen et un Indou. En six mois, il ne put m’imprimer à mille exemplaires que l’alphabet des écoles, cahier de 36 pages, et le petit catéchisme de 40 pages. Et quel ouvrage, grand Dieu ! mais cela pouvait passer à la rigueur. » Entre temps M. Desgodins étudia la collection des rapports officiels sur les relations du gouvernement anglais avec le Népal, le Sikkim, lé Boutan et les sauvages du nord de l'Assam. Son but était, nous le savons, de choisir un territoire pour s’y installer; seulement ce territoire devait offrir plusieurs conditions : 1° être situé en pays anglais ou du moins être sous la protection de l’Angleterre afin que la sécurité y fût complète ; 2° être, autant que possible, habité par des Thibétains afin que les missionnaires pussent au moins évangéliser quelques individus de la nation qui leur était confiée ; 3° être proche des frontières thibétaines afin qu’on pût les franchir quand l’occasion se présenterait ; 4° être cédé à la mission du Thibet s’il dépendait déjà d’un autre A’icariat, et, s’il ne dépendait d’aucun, lui être concédé par la Propagande pour éviter toute difficulté de juridiction.
A son grand regret, Desgodins trouva les relations entre les pays frontières et le Thibet, bien moins avancées et moins cordiales qu’il ne l'espérait, excepté avec le Sikkim. Il ne trouva absolument rien qui indiquât
1. Paul Goethals, de la Compagnie de Jésus, évêque d’Evarie et Vicaire apostolique du Bengale Occidental le 3 décembre 1877, archevêque d’Hiérapolis, et dans le consistoire du 17 mars 1887, nommé archevêque de Calcutta.
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des rapports diplomatiques ou amicaux avec le Tliibet proprement dit ; quelques pages remplies de chiffres sur les importations et exportations commerciales et ce fut tout ce que lui fournirent les publications officielles. Il eut alors recours aux relations des voyageurs presque toujours inexorablement arrêtés à la frontière et éconduits plus ou moins poliment.
Peu à peu le bruit se répandit dans Calcutta, qu’un ancien missionnaire du Thibet était en ville. Des curieux, des commerçants, des savants, des employés du gouvernement vinrent le voir ; à tous il donna les renseignements qu’ils pouvaient désirer. Parmi les connaissances qu'il lit alors, la plus utile fut celle du lieutenant-général Walker, chef du service trigonométrique dans l’Inde *. « Si les renseignements que je lui donnai lui firent plaisir, dit le missionnaire, ceux que je recueillis près de lui m’étaient infiniment précieux, et à l’aide des cartes les plus récemment publiées par son administration et qu’il m’offrit en cadeau, mes idées devinrent claires et précises sur les limites entre le gouvernement anglais, les petits États des montagnes et le Thibet. » A la prière du général, M. Desgodins fit, le 2 décembre, une conférence à la Société asiatique de Calcutta, sur la frontière entre le Thibet proprement dit et les principautés thibétaines annexées à la Chine, sujet entièrement nouveau qui parut intéresser la savante société, puisqu’elle fit imprimer le manuscrit dans son bulletin mensuel.
Ensuite, il publia dans « l’Indo-European Correspondent » nombre d’articles sur les mœurs et coutumes thibétaines : musique, chants, danses, justice, lamaseries, etc... « Je ne signe pas mes articles, dit-il à son évêque, et je ne dis rien dans le texte qui fasse supposer que je suis à Calcutta même, de sorte que mon demi-incognito n’est pas violé 1 2. Je commence, comme vous voyez, par des sujets bénins ; un peu plus tard, je pourrai traiter des sujets plus sérieux ; ce sera un moyen de ramener l’attention sur le Thibet, qu’on semble avoir bien oublié depuis la guerre de l’Afghanistan. »
11 publia trois longues lettres sur la fabrication spéciale du thé indien pour le Thibet, son commerce avec la Chine, ses débouchés possibles par l'Inde et les moyens d’attirer par là le commerce thibétain vers les marchés de l’Inde 3. Ces lettres furent remarquées ; l’année suivante, le lieutenant-gouverneur du Bengale les réunit en brochure et les distribua aux planteurs; M. Mac-Aulay en fit une seconde édition, en 1882. Mais, si les planteurs s’intéressaient aux statistiques données par le mission-