Surveyor général
2. Le secret n’était pas fort bien gardé, car M. Desgodins étant allé quelque temps après voir le lieutenant Harman, du service trigonométrique, et l’ayant prié de ne pas parler de son séjour au Thibet oriental : « Mais, lui répondit le lieutenant, le fait est bien connu. »
A. M.-E., vol. 536. Lettre à Mgr Biet, Darjeeling, 31 mars 1881.
3. M. Desgodins apprit plus tard comment les Anglais entendaient le commerce avec le Thibet. Dans une visite que le Deputy Commissioner de Darjeeling, M. Oldhone, lui fit en 18S4, il eut ce mot typique à propos du commerce: « Nous ne tenons pas autant à recevoir leurs marchandises qu’à écouler les nôtres chez eux. » (M. Desgodins à Mgr Biet. Padong, 12 novembre 1884).
FONDATION DE LA MISSION
naire, ils ne faisaient aucune tentative pour envoyer leurs marchandises au Tliibet, et par conséquent pour en ouvrir la route.
Tout en se livrant à ces diverses occupations, M. Desgodins continuait son principal travail, qui était de se renseigner sur les régions limitrophes du Tliibet, et il pouvait juger que la pénétration dans ce dernier pays était au même point qu’en 1857.
« Je ne puis envoyer aucun explorateur européen, lui disait le général Walker, et même il m’est très difficile d’envoyer des explorateurs indigènes ; on se défie d’eux, toutes les routes sont gardées. — Mais, répartit le missionnaire, ne pourraient-ils passer par le Haut Assam et par les territoires Michemis. — Non, la route est surveillée par un fort détachement de troupes. »
Le lieutenant-gouverneur du Bengale, sir Ashley Eden, et son secrétaire, M. Power, lui dirent la même chose, ainsi que le capitaine Harman, du service trigonométrique, grand explorateur du pays des Abors et du nordest de l’Assam, et le second du général Walker pour la triangulation des Himalayas.
Le 3 mars, grâce à une recommandation du duc de Norfolk, il obtint une audience du vice-roi des Indes, qui écouta ses projets avec bienveillance, et, quelques semaines plus tard, lui fit adresser, par son chapelain, la lettre suivante 1 :
Révérend et cher Monsieur,
Relativement à l'objet de votre entrevue avec le vice-roi, le secrétaire privé me prie de vous annoncer, qu’ayant communiqué vos intentions au secrétaire (ministre) des relations étrangères et au gouvernement du Bengale, il trouve que voyager au Sikkim ne présente aucun danger. Il n’y a donc aucune objection à ce que vous alliez dans ce pays, mais vous ne devriez pas essayer de traverser les passages conduisant au Tliibet.
Votre très sincèrement,
H. S. Kerr.
« Je suis persuadé, conclut M. Desgodins, que le P. Kerr n’a écrit cette lettre officielle que pour nous mettre en mains une preuve que le gouvernement approuve notre exploration et nous la facilitera. J’ai donc répondu immédiatement pour remercier et rassurer sur nos intentions dans les circonstances présentes. En tout cas, cette lettre prouve bien aussi que la route est loin d’être ouverte aux Européens pour entrer, et que les Anglais ne songent ni à l’ouvrir, ni à la forcer. »
Le 21 février 1881, arriva à Calcutta M. Henri Mussot 2, le jeune missionnaire qui devait être le compagnon de M. Desgodins dans ses explorations à travers les Himalayas. Ce dernier ayant pu juger d’après tous les renseignements qu’il avait recueillis, que le pays le plus propre à ses projets était la partie du district de Darjeeling située à l’est de la Tista,
1. Palais du gouvernement, Simla, 31 mars 1881. — Citée dans une lettre de M. Desgodins à Mgr Biet. Darjeeling, le 14 avril 1881.
2. Henri-Georges Mussot, né le 26 juin 1864, à Ouge (Haute-Saône), entré au Sémiminaire des Missions-Étrangères le 22 octobre 1879, prêtre le 17 octobre 1880, parti de France le 19 janvier 1881.
DU THIBET-SUD
tous îes deux allèrent visiter cette région et quittèrent Calcutta le 23 mars 1881.
Le lendemain, ils étaient rendus à Siliguori, au pied de la masse imposante des Himalayas, dont les pics neigeux brillaient aux rayons du soleil levant. Là, un petit chemin de fer de montagne leur fait gravir, par des pentes et des lacets uniques au monde, jusqu’à 7000 pieds d’altitude, et les dépose à Sonada vers deux heures. Des voitures les emportent au galop jusqu’à Darjeeling, où ils arrivent vers trois heures et demie L Les Capucins de Darjeeling, comme les Jésuites de Calcutta, reçurent bien les prêtres des Missions Étrangères. Précédemment d’ailleurs, M. Desgodins avait rencontré Mgr Tosi, le Vicaire apostolique de Patna, de qui dépendait alors Darjeeling. « Je lui avais, écrit-il 2 à Mgr Biet, donné la lettre de recommandation que vous m’aviez remise pour lui. Après l’avoir lue il me dit que, dernièrement, il avait reçu de la Propagande une lettre, le priant de recevoir, dans une de ses maisons, d’aider et protéger les missionnaires qui pourraient venir par Darjeeling pour aller à Lhassa; il avait répondu qu’il était tout à notre disposition, il me l’assurait de nouveau, et me promit une lettre pour ses missionnaires de Darjeeling, afin qu’ils nous reçoivent et traitent comme des frères. Je le remerciai, et lui déclarai que je ne venais pas lui disputer la possession de Darjeeling, mais que je désirais seulement y aller comme dans un poste d’observation et d’étude pour le Thibet3. En cette même circonstance, le missionnaire questionna l’évêque sur les limites du Vicariat de Patna, et appelant son attention sur un point spécial, il lui demanda si ce Vicariat englobait le territoire situé à l’est de la 'l’ista, dans le district civil de Darjeeling. Le prélat répondit qu’il avait bien entendu parler de ce petit pays, mais qu’il n’était pas fixé sur la juridiction dont il relevait.
Lors de l’arrivée de M. Desgodins à Darjeeling, Mgr Tosi n’était plus Vicaire apostolique de Patna, mais du Punjab ; le supérieur de Patna était le P. Benedict, et ce fut à lui que M. Desgodins écrivit pour lui présenter ses hommages, et le prier de ratifier les bonnes paroles de Mgr Tosi. Il ne lui demandait d’ailleurs aucun pouvoir et lui disait en substance : « Nous ne serons en rien à charge aux Capucins, et nous ne voulons nous mêler en rien de leur administration 4. »
À cette communication, le P. Benedict répondit par une lettre, dont voici la traduction 5 :
Révérend et cuer Monsieur,
En réponse à votre honorée lettre du 21 mars, je suis peiné de vous
1. C’est seulement le 4 juillet suivant qu'eut lieu à Darjeeling l’inauguration solennelle du chemin de fer.
2. A. M-E., vol. 556e. M, Desgodins à Mgr Biet. Calcutta, 14 octobre 1880.
3. Voici la raison de cette réponse : A ce moment, les Capucins pensaient que les Jésuites de Calcutta voulaient s’établir à Darjeeling à leur place, et ils craignaient le même désir chez les missionnaires du Thibet, ce qui n’était pas. Darjeeling appartient aujourd’hui à l’archevêché de Calcutta, administré par des prêtres de la Compagnie de Jésus.
4. A. M-E., vol. 556e. M. Desgodins à Mgr Biet, 14 avril 1881.