Le Thibet , par C. II. Desgodins, p
2. Prosper-Bernard Delpech, né à Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne), le 9 avril 1827 ; entré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 25 septembre 1850 ; parti pour être directeur au Collège général de Pinang, le 22 octobre 1851 ; directeur au Séminaire des Missions-Étrangères en 1855 ; supérieur de cette maison de 1807 à 1880 ; procureur à Rome de la Société des Missions-Étrangères de 1880 à 1883 ; supérieur du Séminaire de 1883 au mois de juillet 1895 ; de nouveau supérieur depuis le 10 février 1896.
3. Seminario delle Missioni Estere, Via S. Calocero, n° 7, Milano, 9 février 1883.
DU TUIBET-SUD.
travaux et de sacrifices et où, grâce à Dieu, les fruits n’ont pas manqué. Maintenant, permettez-moi de vous rappeler ce qui eut lieu dans les réunions tenues à Rome par les Vicaires apostoliques des Indes le 29 mars et 5 avril 1870. Le très illustre Mgr Charbonneaux, président, et le digne Mgr Laouënan secrétaire, après avoir soutenu que le Bengale central devait être définitivement séparé de l’occidental, confié aux Pères Jésuites, et avoir sa constitution indépendante, représentèrent qu’il y avait là un territoire très sufîisantpour établir deux missions distinctes et entièrement indépendantes, si on leur ajoutait des territoires qui, jusque-là, n'avaient été confiés à personne, parmi lesquels ils font mention du Boutan. Je cite leurs paroles textuelles : « -4° l’espace et les peuples à évangéliser ne manquent pas d’ailleurs pour former deux missions très vastes. En effet, outre les provinces actuellement comprises dans les missions du Bengale occidental et central, il reste dans le gouvernement du Bengale un grand nombre d’autres provinces qui, jusqu’à présent, n’ont été confiées à personne ; les unes sont situées au nord et à l’est du Bengale central ce sont : Dingpore, Rampour, Coocb-Behar, Boutan, Assam, qui pourraient naturellement être ajoutées aux six provinces qui constituent la mission du Bengale central » (ce qui fut, en effet, décrété par la Propagande le 19 juillet 1870). Cela étant, j’ai peine à croire que deux Vicaires apostoliques, si instruits et si bien au courant des affaires des Indes, aient pu ignorer que le Boutan appartint jusqu’à cette époque au Tbibet, et aient pu affirmer si nettement que jusqu’à présent il n’avait été confié à personne.
Je suis donc convaincu, Révérend Procureur, que vous trouverez juste et raisonnable le délai de ma réponse sur ce point, ce qui du reste n’enlève rien aux sentiments d’estime, de respect et d’affection que j’ai toujours éprouvés et que j’éprouve pour vous et pour la société si méritante des Missions-Étrangères de Paris.
Il n’est pas besoin de savoir lire bien clairement entre les lignes pour comprendre que Mgr Marinoni ne désirait céder aucune portion de territoire ; c’est là un sentiment dont nous n’avons rien à dire. Mais la lettre du vénérable supérieur appelle quelques observations.
Tout d’abord, le P. Pozzi n’avait pas excédé ses pouvoirs, car il n’avait fait aucune cession, mais avait simplement déclaré qu’il ne voyait aucun inconvénient à la cession dont M. Desgodins l’avait entretenu. En outre, les motifs, sur lesquels Mgr Marinoni appuyait son refus, nous paraissent contestables. « Il nous faut, disait-il, un pays plus salubre. » Or, outre que le Boutan n’est pas fort salubre et que l’accès en est fort difficile, un pays très sain avait été donné au Bengale central en 1881 : c’étaitle Sonada où elle avait établi le sanatorium d’IIopetown.» Les Vicaires apostoliques, et particulièrement Mgr Cbarbonneaux et Mgr Laouënan ont, en 1870, déclaré que le Boutan ne faisait partie d’aucune mission, ajoutait Mgr Marinoni ; j’ai peine à croire qu’ils aient pu ignorer que le Boutan appartint au Tbibet. » L’argument était fort aimable pour les deux évêques, mais il était insuffisant. Les évêques de l’Inde, dans leurs réunions des 29 mars et 5 avril 1870, s’étaient trompés, car le Boutan faisait partie intégrante du royaume et par conséquent de la mission du Tbibet. La preuve a été longue à chercher, mais elle est brève à exposer :
En Chine et au Tbibet, le Boutan n’est pas regardé comme un royaume, ni comme une principauté, et la preuve en est, que ni le Darmah Rajah, roi spirituel, ni le Dalé Rajah, roi temporel, dont les ouvrages anglais parlent
FONDATION DE LA MISSION
beaucoup, ne sont obligés d'aller tous les cinq ou dix ans à Pékin présenter leurs hommages et le tribut à l'empereur comme tous les autres princes. Le Boutan n’est considéré que comme un grand district de la province centrale du Thibet proprement dit. Les deux prétendus rois ne sont, l'un qu'un chef de secte, l’autre qu'un gouverneur général ayant sous lui des debas (préfets) et des djongpan (sous-préfets). Quand il y a des affaires civiles et politiques, importantes à traiter au Boutan, ce sont des envoyés thibétains de Lhassa ou même des mandarins chinois de Guioursan qui vont les régler.
Les Anglais cherchent à faire croire aux Boutaniens qu’ils sont indépendants, sans doute, mais il ne s’ensuit pas de là qu’ils le soient réellement. Si, dans le décret de la Sacrée-Congrégation de la Propagande, érigeant le Thibet en Vicariat apostolique, il n’est pas fait mention spéciale du Boutan, c’est que la Sacrée-Congrégation ne nomme que les grandes divisions de territoire et non les petites subdivisions, à moins que celles-ci ne soient spécialement attribuées à une autre mission ’.
Telle est l'exacte vérité : c’était donc plutôt une rétrocession qu’une cession, que la mission du Thibet sollicitait; mais la réponse de Mgr Marinoni ne permettait pas de l’espérer ; quant à la partie est du district de Darjeeling, sur laquelle le Bengale central n’avait aucun droit, on crut bon de continuer les négociations.
En même temps que cette correspondance s’échangeait, M. Desgodins recevait le 18 mars une lettre de Rome, lui disant que la Propagande ne se contentait pas des déclarations faites précédemment par les supérieurs des missions de Patna et du Bengale central, mais « demandait un consentement par écrit et authentique. » Le missionnaire s’empressa de le solliciter. Le P. Pozzi, qui connaissait à ce moment les sentiments de son Supérieur général, répondit qu’il ne pouvait rien décider. Mgr Pesci parut d’abord hésiter. Cette hésitation troubla quelque peu M. Desgodins. cv Ayant appris, dit-il, que l’évêque était à Darjeeling, je recommandai ma pauvre hutte à la Providence, aux domestiques, au maire, à la police, et partis le 10 mai pour aller traiter l’affaire directement avec Monseigneur. En passant à Kalimpong, je trouvai au bureau de poste la déclaration authentique qu’il m’adressait à Padong. » Cette pièce fut aussitôt envoyée à Rome avec une lettre dans laquelle Desgodins, laissant pour l’avenir la cession du Boutan et du Sikkim, appuyait principalement sur la demande du territoire situé dans le district de Darjeeling à l’est de la Tista qui « n’appartient certainement pas, disait-il, à la mission du Bengale central. » M. Delpech fit une nouvelle démarche, dans ce sens près de Mgr Marinoni, sans se prononcer sur l’étendue de la juridiction du Bengale central. Le Supérieur des Missions-Étrangères de Milan répondit que le territoire désiré par M. Desgodins était nécessaire à ses prêtres pour aller au Boutan.
1. On pourrait prouver cette affirmation par beaucoup de faits, qu’il suffise de dire que le décret d’érection de la préfecture du Bengale central ne nomme pas Jailpigurie, mais seulement Rangpore.
DU TILIBET-SUD.
Il appartenait au Souverain Pontife de juger en dernier ressort ; il le fit par un décret du 25 juin 1883, dont voici la traduction 1 :
Le Rév. Père et Seigneur Biet, évêque de Diana et Vicaire apostolique, ayant exposé à la Sacrée-Congréga.tion de la Propagande que, pour faciliter l’évangélisation de sa mission, il serait très expédient d’ajouter au Vicariat apostolique du Thibet la partie du district civil de Darjeeling située à l'est de la Tista (rivière), et ensemble les vallées nommées vulgairement Chumbi ou Phari-Dzong et Towang, dans l’audience du vingt-cinquième jour de juin de l’année 1883, accordée au Révérend Père et Seigneur Dominique Jacobini, archevêque de Tyr et secrétaire de ladite Congrégation, Sa Sainteté N. S. P. Léon, parla divine Providence Pape, treizième du nom, a daigné consentir avec bonté à la requête qui lui était présentée et a ordonné d’expédier le présent décret.
Jean, Cardinal Simeoni, Préfet.
Par cet acte, la partie du district civil de Darjeeling était donc adjointe à la mission du Thibet. Pour plus de clarté et pour éviter toute difficulté, la même chose était spécifiée pour les vallées de Chumbi et de Towang 2.
Ce décret parvint à M. Desgodins le 8 août 1883 ; il lui causa la joie la plus vive. Sans avoir obtenu tout ce qu’il avait demandé, le vénérable missionnaire voyait ses travaux et ses voyages récompensés par la fixation d’un territoire rattaché au Vicariat apostolique du Thibet, et propre à l’établissement du poste d’avant-garde qu’il était venu fonder. C’était une grande partie des rêves de Mgr Chauveau et des instructions de Mgr Biet réalisés. La situation géographique du pays accordé à la mission du Thibet offrait, en effet, de grands avantages sur lesquels M. Desgodins s’était, dès avant l’obtention du décret, longuement étendu, et que nous nous reprocherions de ne pas exposer, car ils prouvent que le choix du missionnaire avait été fort heureux :
« 1° A l'est de la Tista, les missionnaires vivent sur territoire anglais, ils y jouissent de toute la liberté désirable, soit pour prêcher, soit pour fonder les établissements nécessaires à une mission, procure, écoleséminaire, résidence, correspondance, etc.