‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 69 sur 170 · Voir le texte à l'appendice XXXIV · texte numérisé non relu

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2. « Quant aux deux petites vallées de -Chumbi (en thibétain de Pharidzong), situées entre le Sikkim et le Boutan, et la vallée de Towang, située à l’est du Boutan entre ce pays et les sauvages, il est absolument certain qu’elles n’ont jamais appartenu ni au Sikkim, ni au Boutan, mais qu’elles sont de simples districts de la province centrale du Thibet.

» La vallée de Chumbi est administrée par le Dzongpeun ou préfet thibétain de Pharidzong envoyé par Lhassa. Le Rajah du Sikkim y possédait une maison de campagne près de la ville de Chumbi, mais uniquement par concession du gouvernement thibétain, et non du gouvernement du Boutan, et c’est dans le but de le détacher de plus en plus de toute soumission de Lhassa que les Anglais ne lui permettent plus de demeurer que trois mois d’été à Chumbi, au lieu de neuf qu’il y passait tous les ans avant de s’être placé sous la protection anglaise. Le Boutan n’avait donc rien à voir dans cette vallée.

» Quant à celle de Towang, les catalogues les plus détaillés de toutes les villes et villages du Boutan ne mentionnent pas les localités de cette vallée. Les Anglais qui, pour flatter la vanité des chefs indigènes et se les attirer, leur prodiguent le titre de Rajah, le donnent à celui de Towang ; mais, en réalité, il n’est qu’un simple préfet ou sous-préfet de la province centrale du Thibet. »

(A. M.-E. vol. 556-C M. Desgodins au P. Pozzi. Padong, 19 mars 1883.)

FONDATION DE LA MISSION

» 2° Ce pays est à la porte (le Darjeeling, d’où viennent la protection et les ressources ; duSikkim indigène, de la vallée de Chumbi, qui fait partie du Thibet et du Boutan, pays thibétain.

» 3° Ce territoire est traversé de l’ouest à l’est par la grand’route anglaise, qui, depuis 1877, réunit Darjeeling au Jalep-la à la frontière sudest de la vallée de Chumbi. Cette route est destinée par le gouvernement anglais à relier plus tard Darjeeling à Lhassa et à Trachilumbo, les deux capitales du Thibet, en suivant la vallée de Chumbi. En s’établissant à Kalinpong, on ne serait qu’à deux jours de marche du Jalep-la et du Thibet proprement dit. En s’établissant à Peudom ou au Heinoch, dans la partie est, on n'en serait qu’à un jour de marche, et à quelques lieues du Sikkim et du Boutan.

» 4° La partie orientale, Peudom, Heinoch et Daling-fort, est peuplée surtout de Boutaniens et de Thibétains.ll y a environ 100 ou 130 familles parmi lesquelles on pourrait de suite commencer l’évangélisation et préparer les éléments qui serviront plus tard à évangéliser Chumbi, le Thibet et le Boutan. Il est vrai que la partie occidentale sur les bords de laTista et de la Billie, près de Kalimpong, est peuplée principalement de Népaliens, de Lepchas, de Paharis, formant environ 12 ou 13.000 familles, auxquelles sont mêlés un petit nombre de Boutaniens. Cette multiplicité de races et de langues est un inconvénient, il est vrai, mais ce n’est pas un obstacle au-dessus du dévouement des missionnaires catholiques. D’ailleurs, le langage Pahari domine tellement, qu’en le sachant, on peut se tirer d’affaire.

» 5° Ce pays n’étant pas encore occupé par les Européens et par leurs serviteurs Indous et Mahométans, les indigènes y sont plus simples; généralement agriculteurs actifs et industrieux, ils s’occupent peu de commerce, et par conséquent sont moins corrompus.

» 6° Les terrains pour bâtir et pour cultiver y seront obtenus avec sécurité du gouvernement anglais, à des prix bien moins élevés que dans la partie ouest.

» 7° Dans tout ce pays, les lamas sont peu nombreux et n’ont qu’une influence médiocre sur le peuple, comme dans tous les pays non soumis aux Anglais. Il y a seulement trois ou quatre petites lamaseries, de sept ou huit lamas chacune. Tout ce qui n’est pas boutanien de race ne s’occupe pas d’eux, et les Boutaniens eux-mêmes pourraient se soustraire à leur influence, sans le moindre inconvénient.

» 8U Enfin, le pays étant peu étendu, deux missionnaires dans le commencement. et trois plus tard, suffiront pour s’occuper activement de ce district et préparer les voies à l’évangélisation du Boutan, du Thibet et du Sikkim, dès que les circonstances permettront de pénétrer et de s’établir dans ces régions. »

11 restait maintenant à établir la station qui serait la première parmi celles que les ouvriers apostoliques souhaitaient, plus qu’ils ne l’espéraient peut-être, nombreuses et prospères 1 * * 4.

1. Dans une lettre du S mai 1887, M. Desgodins soumettait à M. Cottin, directeur au Séminaire des Missions-Étrangères, les idées suivantes sur une nouvelle expansion de la mission du Thibet:

« Mgr Pozzi, évêque du Bengale central, m’écrit de Berhempour le 30 avril 1887. (Il écrit en anglais, je traduis fidèlement) :

« Peut-être savez-vous qu’à Allahabad, le Délégué Apostolique a proposé aux évêques assemblés une pétition au Saint-Siège pour l’érection d'Assam, en préfecture apostolique indépendante, qui serait confiée à une autre Congrégation. La préfecture comprendra aussi Cachar et Sylhet qui appartiennent à la Mission de Dacca.

» Maintenant, ce serait le temps pour vous d’avoir tout le Thibet, Boutan et Assam.

DU TDIBET-SUD.

Fondation de Padong.

Recherche d’une propriété. — Sanction du gouvernement. — Départ de M. Mussot. — Constructions.

Pendant que cette question avait été étudiée à Rome, et avant même qu’elle ne fût tranchée, M. Desgodins et son compagnon, M. Mussot, avaient continué d’entretenir de bonnes relations avec les hauts fonctionnaires anglais : le lieutenant-gouverneur, M. Rivers Thomson, et ses deux secrétaires, MM. Mac Donnel et Mac Aulay, le colonel Tanner, successeur du capitaine Harman, qui était allé mourir à Nice d’une phthisie contractée dans les glaciers de l’Himalaya. Ils avaient profité de ces rapports, empreints de grande courtoisie, pour obtenir de s’installer dans le village de Padong, dont ils voulaient faire le centre de leurs travaux, quand Rome aurait adjoint à la mission du Thibet la partie est du district de Darjeeling telle qu’ils la demandaient.

Desgodins a raconté la fondation de ce poste dont le choix seul lui avait déjà coûté tant de labeurs ; nous ne pouvons mieux faire que de le laisser parler 1 :

Quant à moi, j'ai remercié le Délégat, parce que sa proposition étant mise à exécution, il en résultera beaucoup de bien pour la propagation de l'Evangile. »

» Voici, maintenant, mon avis particulier. Ce serait, en effet, pour nous, le moyen propice d’obtenir de la Sacrée-Gongrégation de la Propagande le Boutan, que j’avais demandé en 1882-83, et que Mgr Marinoni a préféré conserver. Mes raisons sont actuellement les mêmes qu’à cette époque :

» 1° Le Boutan qui appartenait à la mission du Thibet avant juillet 1870, lui reviendrait; 2° Comme le pays est soumis au Thibet, il est entièrement thibétain ; sous tous les rapports, il conviendrait qu’il soit réuni à la Mission du Thibet, et à elle seule ; 3° Si, dans l’avenir, le Boutan vient à être ouvert aux Européens, et il le sera probablement avant le Thibet proprement dit, il deviendrait, pour notre mission du Sud, une large base d’opération pour pénétrer ensuite au Thibet proprement dit ; 4° Le Boutan étant, sous tous les rapports, un pays différent des peuples d’Assam et de l’Inde, ne peut être qu’une gêne pour les missionnaires chargés de la Préfecture d’Assam ; 5° Il ne peut leur être utile, même comme sanatorium, d’abord parce qu’actuellement les Européens ne peuvent y pénétrer, bien moins s'y établir ; ensuite, parce que même si le Boutan venait à s’ouvrir, la Préfecture d’Assam a un sanatorium aussi salubre et tout à fait central, à Shilong, sur les monts Mashia.

» Vous voyez que je ne parle que du Boutan seul et pas du tout d’Assam, ni de Cachar, ni de Sylhet, etc.... Ces pays, n’étant nullement thibétains et n’ayant presque aucune relation avec le Thibet (si ce n’est aux foires annuelles qui se tiennent. sur la frontière sud de Boutan dans une éclaircie de la forêt), ne pourraient être d’aucune utilité à la mission du Thibet, et pour administrer les très rares chrétiens qui s’y trouvent, il faudrait plusieurs missionnaires qui seraient très séparés les uns des autres, et beaucoup d’argent car tout est à créer.

» Mon avis se résume donc ainsi : Accepter, si possible, le Boutan seul, mais refuser Assam. Je vous soumets humblement ces quelques idées. »

1. A. M.-E., vol. 556 f. Rapport de M. Desgodins, Darjeeling, 24 juin 1884.

FONDATION DE LA MISSION

« Ne prévoyant aucun obstacle de la part des autorités ecclésiastiques, et la saison des pluies étant encore une fois passée, nous crûmes le moment venu de présenter au deputy commissioner de Darjeeling une première supplique en autorisation d’aller à Padong choisir un emplacement convenable à nos vues de mission, d’école et autres établissements religieux, remettant à plus tard, quand le choix serait fait,' la supplique officielle au lieutenant-gouverneur dont la sanction était avant tout nécessaire. La réponse favorable du deputy commissioner par intérim nous fut remise le 2 novembre 1882. Le 8, notre caravane était prête quand arrive Mgr Pesci. Il me renouvelle de vive voix la bonne réponse qu’il m’avait déjà faite par écrit, et de plus s’olïre à nous aider à obtenir le Sikkim indigène s’il peut nous être utile, ce dont je le remerciai de tout cœur. Le 9, la caravane était en route; le 10, en passant le pont de la Tista, nous nous arrêtâmes un instant au milieu et je m’écriai : «Si c’est la volonté du Pape et de la Société des Missions-Étrangères de Paris, je prends possession de ce territoire à l’est de la Tista et l’offre au Sacré-Cœur de Jésus. » Le 11, en attendant mieux, nous étions installés dans une vieille et branlante maison boutanienne, louée au gouvernement et décorée du titre de bungalow.

» Le fusil sur l’épaule, la raquette à papillons à la main, nous parcourons le vallon dans tous les sens et pendant bien des jours pour trouver un bon gîte. Ceux qui nous semblent les meilleurs appartiennent, hélas! à la lamaserie. Nous cherchons encore. Enfin le P. Mussot, en se faufilant à travers les arbres, les épines et les grandes herbes, non loin du bungalow, du poste de police, du maire, de la place du marché et sur le bord de la grande route, découvre un emplacement très convenable et suffisant, arrosé par une petite source pendant une bonne moitié de l’année. Notre choix est arrêté ; nous en avertissons le deputy commissioner, qui nous promet de venir nous voir et de visiter le terrain de notre choix vers la mi-décembre, avant de faire sa demande officielle au gouvernement. Nous l’attendons en étudiant le patois thibétain du pays. Le 12 décembre, M. Wace arrivait; le 13, il voyait le terrain et approuvaitle choix, faisait son rapport dans lequel il appuyait et recommandait notre supplique, et nous accordait 3 acres (135 ares) de terrain aux mêmes conditions que celles faites aux missionnaires protestants de Kalimpong, c’est-à-dire une rente annuelle de quatre francs soixante-dix centimes et quelques menus frais de bureau. Nous ne pouvons sous-louer, ni employer le terrain en entreprises commerciales, mais seulement pour notre usage personnel et nos œuvres de mission ; cette première location est faite pour vingt ans, mais renouvelable à la volonté des missionnaires. — Bien persuadé que notre supplique serait favorablement accueillie en haut lieu, M. Wace nous permet de vive voix de commencer les travaux d’une installation provisoire, -ajoutant en souriant que l’autorisation de bâtir nous serait donnée plus tard par écrit.

» Du 15 décembre 1882 au 6 février 1883, nous déblayâmes le terrain de ses épaisses jungles, nous aplanîmes un endroit pour la grande hutte provisoire. Nous amassions les bois bruts et les bambous de cette construc-

DU THIBET-SUD

tion, nous l’élevions à la hâte et pouvions à la rigueur, malgré ses imperfections, nous y installer le 6 février. Le 19 janvier, notre établissement à Padong avait été sanctionné en Conseil par le lieutenant-gouverneur ; le 5 février, nous en recevions la nouvelle officieuse, mais la pièce officielle n’arrivait que le 1er mars. Hélas ! nous ne devions pas longtemps jouir ensemble du bonheur de ce succès ! Le P. Mussot, appelé par ses supérieurs à exercer son zèle et ses talents dans un autre poste qui réclamait sa présence d’une manière urgente, me quittait le 8, deux jours seulement après notre installation dans cette grande butte qu'il avait tant travaillé à édifier. Je regrettai vivement ce cher compagnon qui m’avait si bien secondé et sur lequel je pouvais me reposer pour l’avenir. »

Le motif qui avait forcé Mgr Biet à appeler Mussot du côté de la Chine, était la maladie de M. Carreau qui devait mourir bientôt, le 2 septembre 1883, et la mort de M. Brieux, dont la disparition laissait certaines stations chrétiennes trop isolées.

M. Ilervagault 1 alla prendre la succession de M. Mussot ; il arriva à Calcutta le 8 août 1883, le jour même où M. Desgodins recevait à Padong le décret du 25 juin qui terminait l’affaire de la délimitation.

Avec ce nouveau compagnon, le vieux missionnaire continuera ses travaux d’installation.

« Du 24 septembre au 3 octobre, écrit-il 2, je fis un voyage à Darjeeling pour soumettre à un architecte le plan de maison que le P. Mussot et moi avions tracé, et qui dormait dans les cartons depuis le départ du cher Père. Le plan était approuvé, et les achats relatifs à la construction étant faits, je revins au plus vite. Le 9 octobre, les travaux commençaient ; le 18, le P. Hervagault bénissait la première pierre, et les murs du rez-de-chaussée s’élevaient sur des fondations que les voleurs n’auront pas la tentation de creuser. Le manque de bois de construction nous força ensuite d’interrompre les travaux, les scieurs de long étaient bien à la forêt, mais ils se hâtaient tout doucement et les bois n’arrivaient pas, puis il fallait leur donner le temps de sécher. Pendant ces délais, nous fîmes entourer toute la propriété d'une bonne clôture en bambous, défricher un grand champ. Ce fut aussi le P. Ilervagault qui dirigea la plantation du jardin qui se trouve devant la maison. En janvier 1884, je retournai à Darjeeling engager deux menuisiers chinois, qu’il faut payer cher, mais qui travaillent bien, vite, et ne donnent jamais de soucis. Ils mettaient la main à l’œuvre le 15 février ; le 7 avril, nous arborions au sommet de la charpente de la toiture une grande croix, portant, en gros caractères thibétains, cette inscription : « Sacré-Cœur de Jésus, veuillez bénir ce peuple. » C’était notre déclaration de guerre au bouddhisme du Sikkim, du Boutan et du Thibet, que la croix regarde en face du haut de son piédestal élevé de vingt pieds. Que le Seigneur, fléchi par les prières ferventes des catholiques du monde entier, fasse régner la croix du Sacré-Cœur de Jésus son

1. Jean-Marie Hervagault, né le 15 novembre 1856 à Erbrée (Ille-et-Vilaine), entré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 1er avril 1881, prêtre le 19 mai 1883, parti pour l’Extrême-Orient le 22 juin suivant.

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