LÉON XIII PAPE
Vénérables Frères et Très chers Fils, Salut et Bénédiction Apostolique.
Ce Nous est assurément un grand soulagement dans Nos angoisses, Vénérables Frères et Très chers Fils, de voir que l’on porte aux nations assises à l'ombre de lamortle nom de Jésus-Christ et la lumière de l'Evangile, tandis que plusieurs, parmi les chrétiens, conspirent contre ce saint nom et s'efforcent de faire disparaître sa religion. Les travaux que vous accomplissez, les ennuis et les alllictions que vous endurez dans ce but, raniment Notre courage, et le zèle empressé avec lequel vous vous êtes réunis en Synode, pour obtenir, par des conseils mutuels, plus abondants et plus faciles les progrès de votre œuvre, Nous rend pour ainsi dire plus légère la sollicitude de toutes les églises dont Nous sommes chargé. Quoique Nous connaissions avec quelle force vous ôtes attachés à ce Siège Apostolique, et avec quelle soumission vous exécutez Nos ordres et Nos conseils, Nous avons cependant trouvé une complaisance toute particulière, dans cette nouvelle preuve si agréable que vous Nous en donnez. Et Notre joie provient non seulement de ce que c’est un magnifique témoignage de l’unité catholique, mais aussi parce que cette conformité d’esprit mettra votre ministère à l’abri de toute erreur, et lui attirera une plus grande abondance de la grâce céleste. En etfet, Notre-Seigneur au cœur plein de bonté, voyant que pour faire connaître son saint nom, propager son culte, et Lui gagner des âmes qu’il a rachetées de son sang, vous avez tout quitté, vous supportez toutes les souffrances, vous ne tenez aucun compte des dangers, vous affrontez les persécutions, vous êtes même prêts à donner votre vie ; voyant que vous lui êtes si attachés par cette Chaire de Pierre, Notre-Seigneur, disons-Nous, ne pourra pas manquer de vous assister d’une manière toute particulière, et de féconder la semence évangélique que vous jetez. C’est pourquoi, dans l’exercice de votre ministère apostolique, suivez avec joie les traces des Apôtres, faites connaître aux esprits aveugles la lumière de la vérité, amenez à la voie étroite du salut ceux qui sont sur la voie large de la perdition, efforcez-vous défaire avancer le royaume du Christ sur la terre, car plus vous sauverez d’âmes, plus aussi vous vous préparerez des places brillantes pour l’éternité. Nous demanderons au Ciel tous les secours dont vous avez besoin pour une si grande œuvre, et spécialement cette vertu de la grâce d’En-IIaut, qui rendra vos travaux plus efficaces.
Une question longuement traitée dans les réunions, mais dontles actes ne parlent pas, parce qu'aucune décision n’avait été prise, fut celle de l’opium. Pouvait-on permettre de cultiver le pavot nécessaire à sa fabrication, de recevoir de l'opium en paiement ou en échange de marchandises, de le vendre, de l’affermer, de le fumer ? Plusieurs opinions furent en présence. La première, principalement appuyée sur les principes, permettait de cultiver le pavot, de recevoir de l’opium en paiement, et même de le fumer avec modération et dans certaines conditions. La seconde, que soutenait Mgr Biet, se basant sur le scandale produit par les chrétiens et sur les graves inconvénients qui résulteraient des permissions données, pronom-
Mission du Thîbet, — II.
TRAVAUX D’ADMINISTRATION
çait une défense absolue contre chacun des actes indiqués. Après avoirétudié avec soin les motifs allégués, les Vicaires apostoliques écrivirent à Rome un mémoire pour demander une ligne de conduite. La question avait déjà été posée, plusieurs réponses avaient été faites, et Rome ne jugea pas à propos de renouveler à ce moment des conseils d’une application fort difficile.
Au mois de novembre 1880, Mgr Biet était de retour à Ta-tsien-lou ; la teneur du Synode étant encore secrète, il attendit pour en parler à ses missionnaires que la Propagande l’eût approuvé en 1883, et alors il recommanda à tous ses prêtres de se conformer aux décisions prises et de les relire une fois chaque année.
Massacre de M. Brieux.
Voyage de M. Brieux. — Attaque. — Attestation de M. A. Biet. — Recherche des coupables. — Résistance des lamas. — Appel à la légation et au Tsong-li-yamen. — Culpabilité des lamas. — Ordres pour juger le procès. — Punition des coupables. — Campagne contre les Sanguen. — Conséquences générales.
L’administration du Vicariat du Tliibet fut calme jusque dans les derniers mois de l’année 1881.
A cette époque, le 9 septembre, à une heure du matin, le missionnaire de Bathang, M. A. Biet, apprit par un chef muletier accouru en toute hâte, que M. Brieux 1 venait d’ètre massacré à quelques lieues de la ville.
La nouvelle était attristante et grave. Aussitôt prévenus, les mandarins de Bathang montèrent à cheval et partirent accompagnés de soldats vers le lieu du crime. Ils trouvèrent M. Brieux mort, le visage ensanglanté, l’os du poignet droit brisé et le poignet gauche blessé.
Que s’était-il donc passé ? Le voici, d’après les lettres de Mgr Biet, de M. Déjean, les dépositions de M. A. Biet et le procès-verbal fait par le premier mandarin chinois de Bathang, Ky-tche-ouen.
Tous les ans, un missionnaire de Bathang doit accompagner les objets et l'allocation que la mission envoie à ses prêtres, dans leurs postes de Yerkalo, de Tse-kou et d’A-ten-lse. Comme les routes ne sont pas sûres et que les brigands et les pillards sont nombreux, ce missionnaire se fait parfois escorter par des satellites ou par des soldats, que lui fournissent
1. Jean-Baptiste-Honoré Brieux, né à Bonboillon (Haute-Saône) le 6 février 1845, fit ses études classiques au Petit Séminaire de Marnay, entra au Grand Séminaire de Besançon d’où il sortit simple clerc pour être employé pendant six ans comme auxiliaire au collège de Notre-Dame de Mont-Roland, à Dole, dirigé par les Jésuites ; il fut ensuite précepteur dans la famille de Buyer à Besançon, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères le 1" octobre 1876, il fut ordonné prêtre le 15 juin 1878, et partit pour le Thibetle 11 juillet suivant.
ET D’APOSTOLAT
les mandarins; plus souvent, il se joint à une caravane. En 1881, cette tâche, avait été confiée à M. Brieux, qui résolut d’aller avec une caravane de plus de 100 Thibétains devant se mettre en route le 8 septembre. Après s’être confessé et avoir célébré la sainte Messe, il partit au jour fixé, à la tombée de la nuit, suivi de ses domestiques : un Chinois et deux Thibétains. Malheureusement retardée, comme il arrive souvent, par de nombreux préparatifs, la caravane était restée à Bathang et ne devait se mettre en route que le lendemain. A quatre lieues à peine de la ville, le missionnaire et ses compagnons fixèrent leur tente dans un endroit écarté, en face du village de Chisongong dont ils étaient séparés par le fleuve Bleu. Ils furent réveillés dans leur premier sommeil par un cri parti du milieu de la montagne. Ils se lèvent, ce qui fut vite fait puisqu'ils dormaient tout habillés. N’entendant plus rien, ils se recouchent. Tout à coup, une vingtaine de Thibétains envahissent la tente ; M. Brieux est frappé de<plusieurs coups de sabre ; il tombe et meurt. De ses trois domestiques, le Chinois est emmené par les brigands, qui le relâchent après avoir coupé sa tresse de cheveux, un des Thibétains s’enfuit dans la montagne, et l’autre, le chef muletier, parvient à rompre ses liens et court à Bathang, d’où il ramène des secours.
Le corps du missionnaire fut rapporté à Bathang où il demeura exposé pendant deux jours ; le troisième jour, il ne répandait aucune mauvaise odeur, il ne présentait aucun signe de décomposition, et, chose fort remarquée des païens, il était souple.
Après avoir constaté le meurtre, il s’agissait de connaître les coupables, auteurs ou instigateurs du cfime. Le mandarin de Bathang, Ky-tche-ouen, voulut d’abord dégager sa responsabilité et celle de ses collègues, et il pria M. A. Biet de lui donner une pièce constatant que M. Brieux n’avait pas demandé à être accompagné par des soldats ; c’était la vérité. Le missionnaire rédigea et signa donc l’écrit suivant 1 :
Bathang, le 16 septembre 1881.
Je soussigné prêtre missionnaire à Bathang, atteste que quand mon confrère et compagnon, M. Brieux, me quitta le 8 du mois courant, pour accompagner les charges de la mission, il devait dans ma pensée, la sienne et celle de tout le monde, faire route avec une grande caravane de Tchraya-oua 2 dont le nombre assurait sa rouLe ; c’est pour ce motif que nous crûmes tous inutile de demander une escorte au prétoire. C’est en précédant un peu trop ses co-voyageurs que M. Brieux s’est trouvé exposé seul à l’attaque nocturne d’un parti de 15 brigands. Les autorités du lieu et surtout le mandarin civil alors éloigné de deux étapes et demie, n’ont nullement été coupables de négligence; tous deux ont au contraire montré beaucoup d’empressement à nous rendre service.
En foi de quoi je signe pour affirmer ce qui précède.
A. Biet.
Ky-tche-ouen s’occupa ensuite de rechercher les assassins. Dès que le crime fut connu, les chefs indigènes et les lamas donnèrent des marques