‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 77 sur 170 · Nom chinois de M. Brieux · texte numérisé non relu

Nom chinois de M. Brieux

ET D’APOSTOLAT

risquer sa position pour si peu. Cette proposition d’ailleurs lui donnait une nouvelle preuve delà complicité de la lamaserie; il fit donc répondre, que, Pékin nous reconnaissant le droit d’habiter Bathang, il nous protégerait contre les lamas ; que si dans deux jours les assassins n’étaient pas livrés, il donnerait ordre d’attaquer et de brûler la lamaserie. Les lamas, malgré neuf cents hommes armés de sabres et de fusils, n’osèrent bouger, et le supérieur livra à la justice deux coupables.

» Après trois interrogatoires, un lama et un laïque gardien de route, les deux espions qui avaient suivi le missionnaire, convaincus d’avoir amené les meurtriers et d’avoir frappé M. Brieux à coups de sabres et de pierres, furent décapités à Bathang ; l’autre riche lama et un laïque livrés également par la lamaserie, furent envoyés enchaînés à Ta-tsien-lou ; ils sont dans la prison des condamnés à mort, en attendant la décision du viceroi. Les autres assassins se sont tous réfugiés chez les Sanguen. Un édit chinois et thibétain en faveur de la religion a été affiché sur les portes de la lamaserie, dans la ville de Bathang, à Yerkalo et dans les autres principales localités du territoire. Les chefs indigènes et la lamaserie, convaincus de complicité, ont été condamnés à nous indemniser : on nous a rendu cinq mulets et 1935 taëls, somme qui équivaut à nos pertes. L’exécution de cette clause m’a permis de donner l’écrit de fin de procès pour être envoyé à Tchen-tou et à Pékin L »

Quoique l’évêque déclarât le procès terminé, la justice n’avait pas encore rempli son mandat tout entier. En effet, dix des meurtriers de M. Brieux restaient en liberté ; ils s’étaient réfugiés chez les Sanguen, et, de là bravaient les foudres des autorités chinoises. Le vice-roi du Su-tchuen donna l’ordre à Ky-tche-ouen d’obtenir l’extradition des assassins et dans ce but, de lever des soldats thibétains. Les lamas, pour détourner d’eux la honte dont la sentence des Chinois les avait couverts, et aussi pour

1. Cette pièce est la répétition de ce que nous venons de raconter ; nous la donnons cependant à titre de document :

« Je soussigné Félix Biet, Evêque de Diana, Vicaire apostolique du Thibet, déclare le procès terminé. Le 15 de la 7e lune (8 septembre 1881), M. J. -B. Brieux, missionnaire, se rendant de Bathang aux Salines, où il accompagnait un convoi de quatorze mulets chargés d’argent et d'effets pour les diverses stations de la mission, fut subitement attaqué pendant la nuit par quatorze malfaiteurs, lamas de Bathang, hommes du peuple de Bathang et San-ngay. Ces malfaiteurs massacrèrent le missionnaire, volèrent les mulets et les chevaux, l’argent et les effets. De suite je portai accusation. Le Tsiang-kuin-lo et le préteur Tin déléguèrent avec bienveillance les mandarins Lytchong-tsin, Yang-kong, Ky-tche-ouen, Lin-tchan-kong, qui se rendirent à Bathang pour saisir les assassins. Le 7 de la 12“ lune (27 janvier 1882), le principal assassin, Kentong-kembo et un lama, furent décapités après interrogatoire. Quant au pillage des effets, mulets et argent, on ne restitua que cinq mulets, mais les deux débas de Bathang et le supérieur de la lamaserie de Bathang, ont reçu l’ordre de restituer mille neuf cent trente cinq taëls, sept tsien, un fen. somme équivalant à nos pertes, déduction faite des cinq mulets restitués. Ky-tche-ouen a livré à M. Alexandre Biet, missionnaire à Bathang, un écrit muni de son sceau lui donnant droit à recevoir cette somme dès qu’elle sera arrivée. Par bienveillance des délégués susdits, un édit fut affiché dans toute la région de Bathang proclamant la liberté de la religion chrétienne, et ordonnant au peuple de vivre en paix avec les chrétiens. Pour déclarer le procès terminé, je livre cette pièce signée de ma main et munie de mon sceau. »

Fait à Ta-tsien-lou en la 7“ année de Kouang-siu, le 27 de la 12“ lune (15 février 1882).

t Félix Biet, Evêque de Diana, Vicaire apostolique du Thibet.

(A. M.-E., vol. 556 s.)

TRAVAUX D’ADMINiSTRATIOX

obtenir par le pillage une compensation à la somme qu’ils venaient de payer, offrirent 1.000 lamas en armes, réunirent 2.000 hommes du peuple, et ces 3.000 soldats improvisés partirent pour le pays des Sanguen. A la nouvelle d’un tel déploiement de forces, les brigands proposèrent euxmèmes de se soumettre à la Chine, de livrer les assassins du missionnaire, à condition qu’on respecterait leur pays.

Ky-tche-ouen était sur le point d’obtenir leur soumission, sans avoir tiré un coup de fusil, lorsqu’un ordre contraire du vice-roi arriva à Bathang le 19 avril, enjoignant au mandarin de licencier ses troupes et lui imposant tous les frais de l'expédition.

Mgr Biet avertit aussitôt le ministre de France de cette étrange conduite 1 :

La retraite des troupes de Ky-tche-ouen dans de telles circonstances, disait-il, sera une véritable défaite pour le gouvernement chinois; j’espère que la soumission des Sanguen et l’extradition des meurtriers auront lieu avant que le peuple ait eu connaissance de cette contradiction du vice-roi. La conduite du magistrat de Bathang, Ky-tche-ouen, est vraiment digne d’éloges; depuis trois ans qu’il gouverne Bathang, son dévouement, ses bonnes dispositions à notre égard ne se sont jamais démentis.

Cette démarche n’eut pas le succès qu’on en espérait ; le vice-roi du Su-tchuen ne rétracta pas ses derniers ordres, et les Sanguen restèrent les bandits qu’ils avaient toujours été.

Malgré cet échec, la mission du Tliibet avait eu gain de cause, et Mgr Biet avait raison de tirer cette conclusion dans une lettre du 2 mai 1882 :

« Le but que je me proposais est atteint; je devais moins rechercher la punition des coupables que la sécurité des missionnaires et de nos œuvres. Dix meurtriers, il est vrai, restent impunis, mais ils ont pris la fuite, et pourvu qu'ils n’osent pas revenir à Bathang et se vanter, cela suffit; le peuple sait désormais que les lamas ont beau promettre protection lorsqu’il s’agit de nuire, ils doivent s’incliner eux-mêmes devant la justice. L'illusion n’est plus possible. En 1874, personne ne fut châtié pour l’incendie de nos maisons ; le gouvernement chinois paya l’indemnité ; les lamas et les chefs indigènes, quoique convaincus d’avoir ordonné ces incendies, ne subirent aucun dommage. Cette fois ce sont eux qui paient l’indemnité ; on a appliqué la loi à plusieurs. Le procès est donc terminé d'une façon équitable, et de manière à garantir davantage notre sécurité.

» De leur côté, les lamas de Bathang avaient essayé d’en appeler à* Lhassa ; ils avaient député plusieurs des leurs pour donner au roi et aux trois grandes lamaseries de la capitale les nouvelles les plus alarmantes. Ils annoncèrent que les mandarins chinois, les chefs indigènes et tout le peuple de Bathang, rejetant la religion de Lhassa, avaient embrassé le christianisme; que, si l’on n’obtenait pas promptement notre expulsion et celle de tous les chrétiens, nous avions le projet de chasser de leur monastère les 1.800 lamas qui l’habitent, et de convertir la lamaserie en église

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