‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 78 sur 170 · A. M.-E., vol. 556 A Ta-tsien-lou, 27 avril · texte numérisé non relu

A. M.-E., vol. 556 A Ta-tsien-lou, 27 avril

ET D’APOSTOLAT

chrétienne. Le gouvernement de Lhassa et les trois grandes lamaseries feignirent de croire à cette invention et d’en être très alarmées. Comme rien d’important ne peut se traiter sans l’autorisation du résident impérial chinois, ils lui envoyèrent une députation pour lui exposer Ja gravité de la situation créée par nous à Bathang et lui demander avec instance d’autoriser notre expulsion immédiate.

» Le commissaire impérial leur répondit : « Que si des événements aussi graves se passaient à Bathang, les lamas de Bathang devaient en avertir le vice-roi du Su-tchuen ; que lui, résident impérial, chargé du royaume de Lhassa, n’avait rien à voir dans les affaires de Bathang qui n’était pas de son ressort, et il défendit en même temps au gouvernement ^indigène de Lhassa de s’occuper des pays qui ne lui étaient pas soumis. » Cette réponse était pour nous un nouveau triomphe ; elle frappait du même coup, et le gouvernement de Lhassa, qui nous fut toujours hostile, et la lamaserie de Bathang, qui avait tramé ce nouveau complot. »

Le Tsong-li-yamen pensa peut-être aussi que l’issue du procès avait été heureuse pour les missionnaires ; car, en écrivant sur ce sujet à la légation de France, il ajoutait ces mots qui n’annonçaient pas une grande bienveillance pour l’avenir :

Le vice-roi Tin, afin d’accentuer d’une façon exceptionnelle son bon vouloir, et contrairement à l’usage qui veut que celui qui est chargé de la recherche des criminels ne puisse être rendu personnellement responsable des pertes subies par les victimes, a condamné les chefs de Bathang à rembourser aux missionnaires le montant des objets volés ; aussi, nous tenons à établir que cette façon de procéder ne saurait pour l'avenir constituer un précédent.

Ut

Revue des différentes stations chrétiennes.

Bathang. — Yerkalo. — Yaregong. — Tse-kou. — A-ten-tse. — Siao-ouy-si. — Petites chrétientés. — Ta-tsien-lou. — Cha-pa. — Padong. — Conversions. — Installation des chrétiens. — Procès. — Chrétiens esclaves. — Honneurs rendus à Mgr Biet.

Grâce à la bonne volonté des mandarins chinois et àl’action du ministre de France à Pékin, qui amenèrent assez promptement l’heureux résultat que nous avons signalé, le massacre de M. Brieux n’eut pas sur la situation de la mission du Thibet l’influence néfaste qu’on eût pu craindre. Les lamas et les ennemis des chrétiens, voyant que ce crime était sévèrement puni, jugèrent prudent de rester tranquilles et d’attendre une occasion plus favorable pour satisfaire leur haine.

Les missionnaires, dont le nombre s’était un peu augmenté et devait

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s’augmenter encore par l’arrivée de Marie- Bénigne- Alexandre Couroux 1 et de Antoine Léard 2 en 1879, de Pierre-Marie Bourdonnec 3 en 1882, de Jean-André Soulié 4 et Annet Genestier 5 en 1885, sans compter ceux qui allaient rejoindre Desgodins dans l’Inde, continuèrent leurs travaux sans éprouver plus de difficultés qu’à l’ordinaire. Nous allons les suivre dans chacun de leurs postes en commençant par les pays tbibétains :

Bathang demeurait à peu près immuable dans sa stérilité. Le missionnaire, A. Biet, n’avait d’autre consolation que de travailler à traiter, avec les mandarins chinois et tbibétains, les difficultés qui pouvaient naître dans les stations dépendant de leur juridiction.

A Yerkalo, Couroux, aidé par Bourdonnec, avait construit l’église de Notre-Dame du Sacré-Cœur, l’ancienne chapelle étant devenue trop petite pour contenir les fidèles.

« Afin de ne pas blesser l’orgueil des païens, écrivait le missionnaire, ma chapelle n’aura aucune ornementation extérieure; mais, à l’intérieur, elle sera belle et grande-».

En 1885, Giraudeau, précédemment chargé de Yerkalo, réussit à s’installer à Yaregong, village situé à trois journées de marche de Yerkalo et à égale distance de Bathang. Cette station permettait aux missionnaires d’éviter la route trop souvent fréquentée par les brigands Sanguen. En 1887, elle était assez florissante, et Mgr Biet en parlait en ces termes : « M. Giraudeau a pu acheter au premier chef thibétain de Bathang des terrains incultes ou abandonnés en quantité assez considérable pour y installer une vingtaine de familles. Déjà, les travaux ont été poussés avec vigueur, trois maisons ont été construites, les terrains nouvellement défrichés promettent une bonne récolte aux dix nouveaux chrétiens qui, nous l’espérons, ne tarderont pas à avoir de nombreux compagnons. M. Giraudeau est en bons rapports avec la lamaserie de Tchronagun, voisine de la propriété, et spécialement avec le Bouddha vivant de cette lamaserie. »

Dans la partie de la mission qui appartient à la province du Yun-nan, nous trouvons Tse-kou, A-len-tse et Siao-ouy-si.

Dubernard met tout son cœur et son activité à construire l’église de Tse-kou, placé sous le vocable du Sacré-Cœur et la plus belle de la mission.

1. Marie-Bénigne-Alexandre Couroux, né à Saint-Broingt-les-Fosses (Haute-Marne) le 18 avril 1856, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 14 septembre 1876, prêtre le 20 septembre 1879, parti le 29 octobre suivant.

2. Antoine Léard, né à Jarrier (Savoie) le 24 juillet 1853, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 24 février 1877, prêtre le 20 septembre 1879, parti le 29 octobre suivant.

3. Pierre-Marie Bourdonnec, né à Ploumiliau (Côtes-du-Nord) le 18 juin 1859, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 14 septembre 1878, prêtre le 23 septembre 1882, parti le 8 novembre suivant.

4. Jean-André Soulié, né à Saint-Guéry (Aveyron) 3e 7 octobre 1858, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 13 septembre 1884, prêtre le 5 juillet 1885, parti le 7 octobre de la même année.

5. Annet Genestier, né à Chambon (Puy-de-Dôme) en avril 1858, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 11 septembre 1883, prêtre le 5 juillet 1885, parti le 7 octobre suivant.

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U fut généreusement aidé par Goutelle, qui lui ouvrit sa bourse, et fit le plan du temple qu’il se réjouissait d’élever au vrai Dieu. Les deux missionnaires allèrent eux-mêmes à la montagne pour couper les cent soixante pièces de bois nécessaires, et afin de les amener sur le chantier, Dubernard ouvrit une route et fit fabriquer des chariots; puis, pendant que la charpente se montait, lui-même fabriquait des tuiles. Un moment on craignit que celte église n’attirât trop les regards et n’excitât quelque hostilité. Le missionnaire avait pris ses précautions : du côté de la façade, elle était en contrebas et, par derrière, un mur en terre, s’élevant jusqu’à la véranda, la masquait en partie.

Goutelle finit, non sans peine, par s’installer à A-ten-tse. Après la mort du Bouddha vivant de la lamaserie de cette ville \ qui avait toujours traité les prédicateurs de l’Évangile avec quelque considération, son successeur et les lamas de son couvent résolurent de chasser le missionnaire.

Comme toujours, les turbulents et les pacifiques formèrent deux camps : les uns étaient pour, les autres contre l’expulsion. On jeta les sorts afin de connaître le parti à prendre ; ils ne furent pas favorables aux turbulents : ce qui les retint un peu, sans néanmoins calmer leur haine et arrêter leurs menaces. Les chrétiens étaient dans l’épouvante, et plusieurs néophytes thibétains n’osaient plus prier. Un petit mandarin chinois, profitant de la guerre du Tonkin pour être insolent, vint encore aggraver la situation. 11 força tous les néophytes qui étaient soldats à apostasier ou à être privés de leur solde.

Au moment le plus critique, on vint proposer à M. Goutelle un emplacement assez vaste et assez convenable pour presbytère, chapelle, école et jardin ; on convint du prix, on fixa les limites, mais bientôt les vendeurs, effrayés par les menaces des lamas et de quelques chefs indigènes, n’osèrent signer l’acte de vente, et les belles espérances de l’apôtre disparurent plus vite qu’elles n’avaient grandi. Cependant, parmi les lamas, se trouvait un créancier du vendeur qui comptait sur le prix d’achat pour recouvrer sa créance. Il alla trouver un chef indigène qui était le principal opposant : « Si tu ne veux pas que mon débiteur vende aux Européens, lui dit-il, je te forcerai à me payer toi-même. » La menace obtint son effet, et le missionnaire put acheter la propriété qu’il désirait et en prendre possession. A-ten-tse comptait alors quatre familles chrétiennes formant un total de 27 personnes.

A peu près à la même époque, Goutelle acheta deux maisonnettes et quelques arpents de terre à Siao-ouy-si. 11 avait été aidé dans la fondation de ce poste par la famille Song, de Into, composée de neuf personnes. Autrefois fervente, puis tombée dans l’indifférence, cette famille se réveilla à la voix du vieil apôtre et se chargea d’instruire les catéchumènes, dont Léard fut le premier pasteur en 1884.

Quelques années plus tard, en 1887, ce même missionnaire agrandira la modeste propriété par l’achat d’un petit terrain, qu’il paiera bien cher,

1. Ou plus exactement de Dong, à une heure de marche d’ A-ten-tse.

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« mais, ajoule-t-il *, je suis content quand même, car il me fait un bel emplacement de maison. »

Léard fit plusieurs tentatives pour convertir les Lyssous ; elles ne furent pas toutes sans succès, mais elles demandaient à être conduites avec beaucoup de prudence pour ne pas exciter les susceptibilités des Chinois et des Mossos. Ceux-ci en effet grugent les pauvres Lyssous, qui sont des ignorants, ils les trompent sur la valeur de l’argent ou des marchandises, sur les poids et sur les balances, et bien entendu ils désirent que cet état de choses dure le plus longtemps possible ; mais ils craignent, ce qui d’ailleurs arriverait, que devenus catholiques, les Lyssous n’apprennent des missionnaires à se défendre contre leurs fourberies et ils sont prêts, pour les en empêcher, à exciter des troubles dont pâtiraient certainement les paroisses existantes.

Autour de ces stations principales, gravitaient de petits postes formés de deux, trois, quatre familles chrétiennes ; ainsi, de Tse-kou dépendaient Tsie-y, Tsedjrong, Dolong, Yantsa; de Siao-ouy-si et de Ouy-si, Ma-ly-pin, Kampou, Ghapatakiao, Tchroula, Into, Palo, Petantong, Lokikou et Koulong ; de Yerkalo, Kiong-long etDachu.

Dans la province du Su-tchuen, Ta-tsien-lou ne se développait que fort lentement. Les Thibétains s'acclimatent difficilement dans la ville et, en dehors, sur le territoire soumis au roitelet, les habitants avaientla défense absolue d’embrasser le catholicisme.

Le district de Cha-pa était divisé en cinq stations : Cha-pa, Len-tsy, Mo-sy-mien, Cha-ouan et Oua-se. Chaque station avait un chrétien influent remplissant le rôle de catéchiste, et quatre de ces stations avaient un lieu de réunion où le missionnaire pouvaiL résider pour l’administration des fidèles.

Le Thibet-sud ne possédait encore que la station naissante de Padong, où l’on ne comptait qu’une seule famille de catéchumènes.

Chaque année, dans ces différents postes, le nombre total des conversions était fort modeste; il contribue à nous redire l’importance des obstacles contre lesquels se heurtait l’évangélisation au Tliibet. Voici la statistique des baptêmes d’adultes de 1881 à 1885 : 27 en 1881, 33 en 1882, 39 en 1883, 55 en 1884, 31 en 1885.

Ces néophytes se recrutaient généralement, pour ne pas dire toujours, dans la classe pauvre; c’étaient quelques familles dont le missionnaire avait payé les dettes, quelques esclaves rachetés, comme celui que M.Dubernard avait, en 1878, payé 10 houles de thé, 28 livres de tabac, une roupie, 10 mesures de riz et un sabre 2.

1. Le vendeur fut le maître de l’auberge où logeaient les missionnaires de passage à Siao-ouy-si.

Le prix d’achat fut de 33 taëls, 2 tsien. Les autres frais furent les suivants :

Oppignorations des mêmes champs, que nous avons été obligés d’accepter 3 t. 42 (ce sont quelques champs que le propriétaire avait oppignorës et qu’il nous a

transmis) 3l 42

Champs ensemencés et dont la récolte nous a été cédée 0, 80

Récompense au vendeur et aux médiateurs 7, 08

(A. M.-E., vol. 556 M. Léard à Mgr Biet, 24 janvier 1887.)

2. A. M.-E., vol. 556 e. M. Dubernard à Mgr Biet, 20 octobre 1878.

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Quant aux baptêmes d’enfants de païens, s’ils n’augmentaient guère le nombre des chrétiens de la mission, étant presque tous administrés à de petits malheureux près de mourir, ils peuplaient le Ciel d’élus ; nous en trouvons 2377 en 1881, 2787 en 1882, 2274 en 1884, 1086 en 1885. La diminution dans cette dernière année provient des troubles qui avaient agité le Vicariat, et des craintes très grandes que les menaces des lamas avaient fait concevoir, mais aussi, croyons-nous, d’un changement dans la conduite des baptiseurs qui, en voyageant moins que précédemment sur le territoire de la mission du Su-tchuen occidental, trouvaient moins d’enfants à baptiser.

En parcourant les lettres qui datent de cette époque, nous avons lu avec édification quelques récits de conversions; ils sont, hélas! trop rares dans cette histoire pour que nous les passions sous silence.

En voici un, écrit par M. Giraudeau L « Dans un de ses voyages àDachu, village du district de Yerkalo, Ago, ancien esclave racheté par M. Renou, devenu baptiseur et catéchiste, trouva un homme déjà âgé, qui était sur le point de mourir de la variole! Le malade pouvait à peine de temps en temps entr'ouvrir les yeux ; un sang noir et corrompu coulait de sa bouche, de son nez et de ses oreilles ; la mort paraissait imminente. La femme du malade était sortie pour aller chercher quelques racines et empêcher ses quatre enfants dépérir défailli. L’aîné de ceux-ci, âgé de 13 à 14 ans, était resté auprès de son père comme garde-malade ; mais l’horrible état du moribond lui inspirait une telle frayeur, qu’il se disposait lu imème à quitter la maison, pour n’être pas témoin de la mort de son père.

» A la vue d’une si profonde misère, Ago se sentit ému de compassion ; il donna quelques soins au malade, et lui prêcha l’espérance d’une vie meilleure pour quiconque veut détester ses péchés et adorer le vrai Dieu.

» — Oui, dit le malade, je crois que votre religion est la véritable religion ; j’en ai déjà beaucoup entendu parler, mais moi je suis un grand pécheur. Qui effacera jamais les péchés de ma vie passée?

» — Mon ami, répondit Ago, Dieu qui veut sauver les hommes est si bon qu’il pardonne les péchés à qui se repent, et il a institué un moyen très facile pour cela, c’est le baptême.

» — S'il en est ainsi, baptise-moi bien vite, car je vais mourir, s’écria le malade.

» Ago, voyant d’aussi bonnes dispositions et un tel désir du baptême, se •mit à instruire son converti des vérités fondamentales de la religion, puis il lui dit, sans doute pour éprouver sa constance :

» — Je reviendrai après-demain, et si tu continues à croire en Dieu, je te baptiserai.

» — Non, non, répondit le malade, baptise-moi vite, sans quoi je vais en enfer.

» Ago, on le comprend, se rendit à ses instances, lui donna le baptême, puis, prenant sa croix, il la mit au cou du nouveau baptisé en lui disant : « Sur cette croix est attachée l’image de notre Dieu, Jésus-Christ, qui a

1. Compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères, année 1882, p. 32.

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puis l'humanité afin de souffrir pour les hommes ; offre-lui tes souffrances et espère en Lui. »

» Deux jours après, notre médecin-catéchiste retourna au même village ; le néophyte n’était pas mort, au contraire, il était presque guéri ; il tenait continuellement sa croix dans ses mains, et se faisait répéter par son fils ce que Ago lui avait dit de la religion. Le père baptisé, l’enfant ■n’avait plus eu peur; il était resté auprès du malade pour l’aider à bien mourir, car il n’avait plus d’espoir. »

Voici maintenant, racontée par le même missionnaire, la conversion d’une femme à l’article de la mort.

« Cette femme se nommait Teundjrou Djreuma, sœur de Senamtso et de Pontsedjrou.

» Le 28 septembre 1880, quelques habitants de Tsachu vinrent accuser Pontsedjrou de leur avoir volé un mulet. Pontsedjrou répondit qu’il n’avait pas volé le mulet, et aussitôt la rixe commença entre accusateurset accusé. Djreuma, entendant le tapage, accourut pour secourir son frère ; celui-ci s’arracha comme il put des mains des habitants de Tsachu, évita les coups de sabre et prit la fuite. Alors un de ces sauvages s’avança vers la sœur de Pontsedjrou et lui plongea son couteau dans le cœur. Après cet exploitées assassins s’en retournèrent tranquillement à Poutigne.

« Peu après, Senamtso et sa mère vinrent me raconter l’histoire et me prièrent d’aller voir la victime, afin de lui donner quelque remède.

» Je les suivis; la pauvre femme était étendue dans sa maison, essayant d’arrêter de ses deux mains les entrailles qui s’échappaient de sa blessure. Je dis à ses frères, qui arrivaient, que si on pouvait rentrer les entrailles, il y aurait peut-être quelque espérance de la sauver ; mais je ne pouvais me charger de cette opération. Du reste la malade courait risque de mourir pendant qu'on l’opérerait.

» Je déclarai le danger à Senamtso, et lui demandai si sa sœur savait déjà quelques mots de notre religion, et ne désirait pas se faire chrétienne pour mourir.

» Senamtso répondit que sa sœur voudrait certainement mourir chrétienne, qu’elle connaissait déjà plusieurs points de la religion, qu’il suffisait de la préparer un peu.

» Senamtso, Pontso et Pelgun, se rendirent donc auprès de la malade et lui demandèrent si elle voulait mourir catholique.

» La réponse fut affirmative. On lui fit alors faire un acte de foi sur lesvérités fondamentales, et Pelgun accourut aussitôt me dire qu’il fallait lui donner le baptême, qu'elle montrait d’excellentes dispositions.

» A mon arrivée, je trouvai la maison remplie de païens, hommes et femmes. Je demandai à la malade si elle croyait à Dieu, seul maître du monde, notre créateur et rédempteur, si elle pardonnait à ceux qui l’avaient frappée, etc.

» Elle répondit affirmativement à toutes mes questions et demanda à recevoir le baptême. Après une exhortation, je la baptisai devant les païens de Yerkalo à peu près tous réunis là et gardant le plus religieux, silence.

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» La cérémonie accomplie, les païens demandèrent si on ne pouvait pas lui remettre les entrailles.

» Je répondis que l’opération était difficile et dangereuse, que si eux voulaient la faire, ils étaient libres.

« — Essayons, fit alors une païenne.

» Mais la malade, qui avait toute sa connaissance, me demanda alors si cette opération la guérirait.

» Je lui répondis qu’il n’y avait rien de certain. Sur ce, elle déclara qu’elle voulait mourir comme cela, et défendit qu’on touchât à sa blessure.

» Ma tâche était remplie, je retournai à la maison en bénissant la miséricorde infinie du bon Dieu envers cette pauvre femme.

» Dans la soirée, j’allai encore une fois voir la malade. Je la trouvai priant le Dieu qu'elle venait d’apprendre à connaître.

» Elle était disposée à vivre ou à mourir, selon la volonté divine ; il ne lui en coûtait pas de quitter la terre.

» Le lendemain, on essaya de lui faire l’opération, devant laquelle on avait reculé la veille ; elle mourut entre les mains de ceux qui la soignaient. »

Citons maintenant un fait, extrait des lettres de M. Dubernard:

« Parmi les malades arrivés à Tse-kou, il y avait une femme dont lemari était mort de la variole noire. Dès le lendemain de son arrivée, elleet sa fdle, âgée de cinq ans, étaient alitées; la fille s’envola la première, baptisée à l’insu de sa mère. Je me décidai alors à prêcher cette femme ; le lendemain elle fut baptisée, et donna des signes non équivoques de ses bonnes dispositions ; à quelqu'un qui lui parlait de son bien :

» — Laissez-moi tranquille, dit-elle, qu’on me parle de Dieu, j’ai si peu à vivre.

» Elle avait des amulettes au cou, elle n’eut pas de repos qu’on ne les. eut ôtées et brûlées ; le soir de son baptême, elle partit pour le Ciel. »

Terminons nos récits par une page de M. Couroux rapportant la conversion d'un jeune païen de Yerkalo :

« Tchrapalodjreu s’était mis au service du démon par des liens assez forts et assez nombreux, pour que l'ennemi de tout bien pût le regarder comme sa proie assurée.

» Mais un jour la toute-puissante grâce de Dieu vint frapper à la porte de ce cœur et en forcer pour ainsi dire l'entrée.

» Le 1er janvier 1885, Tchrapalodjreu se prosternait au pied de la croix pour la première adoration ; depuis, sa conduite a été tout autre; il semble s’efforcer de se modeler sur les bons chrétiens. Un jour même, il me disait :

« — Père, j’ai été le plus mauvais des hommes, j’ai commis beaucoup et de grands péchés; maintenant, j’ai la volonté de devenir bon, et je m’y exerce avec l’espérance de réussir.

» Sa conduite confirme ses paroles. Le démon, voyant sa proie lui échapper de plus en plus, fit un suprême effort.

» C’était le samedi 2 mai. Tchrapalodjreu descendait de la montagne où il avait passé une semaine en compagnie de quelques chrétiens, tous

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occupés à couper des arbres pour une petite chapelle que la nécessité nous oblige à construire.

» Après avoir pris ensemble leur repas du soir chez nous, chacun d'eux se rendit à sa maison. Tchrapalodjreu chantait quelques refrains.

» Il s'était écoulé à peine une heure, que Assam, son second frère, âgé de vingt-trois ans, alors encore païen (depuis il a adoré), arrive tout effrayé :

« — Père, dit-il, mon frère aîné vient de tomber subitement malade, mais d'une maladie terrible, effrayante.

» Je me proposais pour aller le voir. Assam me dit :

« — Je crois qu'il est inutile que le Père vienne.

» Je me contentai donc de donner des remèdes anodins; mais bientôt Assam revient avec son plus jeune frère, Tembakianpy, baptisé il y a un peu plus d’un an. Tous deux m’invitent à aller voir leur frère, ajoutant :

« — Notre ainé est devenu si terrible, si effrayant, que nous avons eu peur tous les deux et nous nous sommes sauvés. Et, dit Tembakianpy, je prié le Père d'apporter de l’eau bénite. — S’il est nécessaire de donner le baptême à l’article de la mort, l’eau non bénite suffit, lui répondis-je.

» Mais il insista, il avait compris la cause de la maladie et n'osait le dire. Je pris de l’eau bénite, et nous nous rendîmes à la hâte près du malade. Aussitôt arrivé, je crus reconnaître les indices non équivoques d’une intervention diabolique. Le malade poussait de temps à autre des cris de bête fauve, son regard était affreux, sa langue sortait d’une longueur démesurée, il ouvrait la bouche plus grande qu’on ne peut le faire naturellement, il aboyait comme un chien ; de temps en temps il s’élancait avec fureur pour mordre les païens présents, même sa mère et son frère non baptisés, et il n'a pas jeté un seul aboiement contre moi, qui avais la figure près de la sienne, et qui lui saisissais la tète dans mes bras lorsque la fureur le prenait.

» De temps en temps, il tombait à la renverse et restait comme mort ; avant de tomber, il montrait son cou de la main et balbutiait que quelqu'un l’étranglait. Alors je dis aux chrétiens présents : « Prions, c’est au démon que nous avons affaire. »

» Je priai un instant avec eux ; à diverses reprises je jetai de l’eau bénite et j’exhortai le possédé à invoquer Jésus, Marie. D’abord il ne pouvait prononcer ces saints noms, puis il se mit à crier d'un ton et d'une voix sataniques :

« Gloire à Jésus ! »

» Je défendis au démon de se moquer ainsi de Jésus-Christ et il se tut. Finalement, craignant une mort imminente, je suggérai au malade quelques pieuses invocations et je lui rappelai les principaux mystères, afin de le baptiser en cas de nécessité.

» Quand je l’exhortais à invoquer Marie, à l’appeler à son secours, le démon le tourmentait davantage. Je lui disais : «Prononce simplement le nom de Marie. » Il me répondit: «Je ne puis pas dire cela. »

» Alors je fis réciter le chapelet par les chrétiens, et je commençai les prières des exorcismes. Enfin le malade put prononcer le saint nom de

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Marie, et le démon lâcha prise. Lorsque la délivrance commença, j’engageai Tchrapalodjreu à prier Jésus, Marie, à ne pas craindre le démon, qui sera impuissant à lui nuire s’il prie bien. 11 me répondit:

« Oui, très bien,, mais il faut parler bas, car il n’est pas loin, il entendrait ; voyez comme il m’a mis le cou en plaies, et il m'a déchiré les entrailles. »

» Vers onze heures et demie du soir, la délivrance était complète; mais le malheureux fut pendant quelques jours dans un état de prostration entière des forces. Pendant dix jours environ, il avait les yeux troublés et le regard inquiet. Quand il vint me trouver, il me dit :

« — Si le Père n’était venu à mon secours, le démon m’aurait emmené tout vivant dans l’enfer. Ce n’était pas un seul démon, je voyais un grand nombre de personnes à l’aspect terrible, qui toutes me menaçaient, et plusieurs m’ont frappé au côté avec des épées. Gloire à Marie ! Merci, mon Père, il faut désormais que j’observe bien la religion, sans quoi je suis perdu. » Et il pleurait.

» J’eus beau chercher à donner une explication et une cause naturelle à ce fait, je n’y pus réussir, et je restai convaincu que c’était une véritable intervention diabolique. »

Les missionnaires firent tous leurs efforts pour installer leurs nouveaux chrétiens sur des terrains appartenant à la mission ou à des propriétaires amis. C’est ainsi que près de Ta-tsien-lou, une montagne fut achetée par la mission qui y établit huit familles. Malheureusement elle n’appartenait pas au Chinois qui l’avait vendue en se disant propriétaire, mais aux lamas voisins. Ceux-ci laissèrent les familles chrétiennes défricher le sol, puis quand il fut en plein rapport et que les maisons furent constrùites, ils montrèrent leurs titres de propriété et sommèrent les catholiques de se retirer. Ces derniers refusèrent ; alors les lamas leur intentèrent un procès et le gagnèrent. Forts de cet arrêt, ils firent aux chrétiens menace sur menace ; ils allaient venir incendier leurs maisons, les chasser eux-mêmes avec leurs femmes et leurs enfants, etc.

« Cependant, raconte Mgr Biet, les lamas outrepassaient leurs droits, car, d’après une coutume locale, ceux qui ont, à leurs frais, défriché une montagne, sans opposition ni protestation du propriétaire, ne peuvent être évincés tant qu’ils paient la redevance d’usage. Nous accusâmes donc les lamas, et le mandarin chinois était disposé à rendre justice aux chrétiens ; mais il céda devant les clameurs de nos ennemis, qui vinrent en foule au prétoire pour obtenir un jugement favorable, ce à quoi ils réussirent. Malgré cette décision, arrachée par la violence, les catholiques ne quittèrent pas la montagne, et un nouveau procès commença. Il serait trop long de raconter par le détail toutes les péripéties de cette affaire ; qu’il nous suffise de dire qu’après beaucoup de menaces de la part des lamas et une résistance absolue de la part des chrétiens, le mandarin rendit un jugement qui terminait le procès. Il décida qu’on démolirait la plus belle maison des chrétiens, que la famille la moins pauvre quitterait la montagne, et que les autres catholiques resteraient fermiers des lamas, en leur

Mission du Thibet. — II.

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payant chaque année la redevance d’usage. Celte justice boiteuse ramena la paix troublée pendant de longs mois. »

Quelquefois il était impossible d’acheter ou de louer des terres pour y installer les chrétiens, qui devaient s’en aller au loin chercher des champs, dont la culture leur permit de gagner leur vie. Telle fut la famille dont Mgr Biet raconte l’histoire 1 :

« Cette famille, originaire des environs de Tse-kou, était à la recherche de terrains. Elle arriva dans ce but au Méli, appelé par les Chinois Hoanglama. Cette région thibétaine est située entre le Kien-tchang, le pays de Lithang et celui de Ta-tsien-lou. Les Chinois qui veulent traverser la contrée doivent payer aux lamas un droit de passage. Nos braves chrétiens furent très bien reçus au Méli, et on leur offrit de bons terrains à cultiver, ils acceptèrent; mais, après quelques mois, on leur ordonna d’abandonner leur religion. Ces pauvres gens comprirent alors qu’ils étaient tombés dans un piège, et voulurent prendre la fuite ; on leur déclara qu'ils étaient esclaves à vie ; on enchaîna les parents, on rasa la tète à l’aîné des enfants pour en faire un lama ; bref on leur fit subir le plus dur esclavage.

» Averti de ce qui passait, j’écrivis au supérieur des lamas, lui demandant de mettre en liberté les huit chrétiens déclarés injustement esclaves par un de ses subalternes ; il ne tint aucun compte de ma lettre. Deux ans s'écoulèrent ainsi, je n’avais plus l’espoir de délivrer cette famille. Or notre petit roi de Ta-tsien-lou vient de marier son fils aîné, son futur successeur ; à cette occasion, il convoquai Ta-tsien-lou les quarante-huit chefs thibétains qui gouvernent ses districts ; les noces durèrent un mois. Le second jour, je fus invité à un grand repas donné pour moi seul, et, pendant le repas, le roi thibétain ordonna à quelques-uns de ses sujets de danser devant moi : c’était le plus grand honneur qu’il pouvait me faire. Ces honneurs nous laissent bien indifférents ; ils n’ont de prix que s’il en résulte quelque bien pour la religion. A ce point de vue, on devait parler au loin de ce repas si solennel donné au chef de la religion du Maître du Ciel. Je voulus en profiter. Le lendemain, j’appelai le chef qui gouverne le district voisin du Méli, situé à douze journées d’ici ; je lui parlai de mes huit chrétiens devenus esclaves et le priai de porter de ma part une lettre au Grand Lama, gouverneur du pays ; en remettant ma lettre, ce petit chef fit connaître quels honneurs on rendait à Ta-tsien-lou aux prédicateurs de la religion chrétienne. Ses paroles produisirent l’effet désiré ; le Grand Lama craignit de se compromettre et ordonna de mettre en liberté nos huit chrétiens, leur donna du viatique pour la route et les expédia sur Ta-tsienlou. C’est ainsi qu’un repas de noces délivra de l’esclavage une famille chrétienne composée de huit personnes. »

1. Compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères, année 1382, p. 35.

ET D APOSTOLAT

Œuvres d'instruction et de charité

Écoles. — Orphelinais. — Séminaire. — Soin des malades.

Du récit de ces faits qui éclairent un peu la physionomie de la mission du Thibet, passons à l’exposé des œuvres.

La seule œuvre que nous offrent les diverses paroisses dont nous avons parlé, depuis Ta-tsien-lou jusqu’à Siao-ouy-si, est l’instruction ; encore les écoles où on la donne sont-elles fort modestes ; mais comment pourrait-il en être autrement dans des stations où les chrétiens sont peu nombreux et les maîtres rares ?

En 1885, les deux écoles deTse-kou comptaient 22 élèves ; celle des filles était dirigée par une chrétienne nommée Clara « qui, dit M. Dubernard ', n’est guère plus savante enthibétain que les petites filles, mais elle étudie tous les jours, et dans quelques mois elle saura lire, ce qui suffit pour leur enseigner la lettre du catéchisme et les prières. Les filles sont séparées des garçons ; elles ont un petit jardin, et je tâcherai aussi qu’elles apprennent à filer et à coudre. L’année dernière, quelques-unes ont filé le vêtement qui les couvre. »

L’école d’A-ten-tse avait 5 ou 6 élèves, parfois 2, et aussitôt que les bruits de persécution se répandaient, il n’y en avait plus aucun.

Le district de Siao-ouy-si possédait trois écoles : celle de Siao-ouy-si qui était fort intermittente; elle était tenue en 1886 par une vierge nommée Philomène ; celle de Into avec 6 élèves dirigée par un chrétien médiocre, qu’il fallut congédier, en même temps que, faute de ressources, les élèves furent licenciés; et celle de Ouv-si, qui ressemblait fort aux deux autres.

Cha-pa avait un orphelinat et uné petite école.

L’école de Ta-tsien-lou comptait une trentaine d’enfants trop éloignés ou trop pauvres pour retourner chaque jour dans leurs familles ou être entretenus par elles ; ils demeuraient à la charge de la mission, qui les nourrissait et souvent les habillait. Ils apprenaient à lire, à compter, parfois à écrire et surtout à prier; ils étudiaient chaque jour le catéchisme, et se confessaient chaque mois.

Quand les orphelines avaient 18 ou 20 ans, on les mariait à des jeunes gens de famille chrétienne; quelques-unes semblaient parfois préférer le célibat, moins peut-être par vertu que par une certaine indolence ; elles trouvaient plus commode de vivre paisiblement à l’orphelinat que d’entrer dans une famille où elles seraient obligées de travailler comme des mercenaires.

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