A. M.-E., vol. 556 -A Pékin, 4 mai
TRAVAUX D'ADMINISTRATION
d’observer les traités conclus avec les étrangers, de protéger les prédicateurs de l’évangile et les chrétiens qui demeuraient tranquilles chez eux.
En 1885, à Siao-ouy-si, M. Léard vit souvent samaison entourée par des bandes hostiles, qui lançaient des pierres et proféraient des menaces de mort. « Généralement, dit-il 1 , je me contentais de faire partir une allumette : peu à peu la peur du revolver dissipait les bandits. Un soir qu’il faisait très sombre, je voulus voir la fin. Aussitôt qu’on lança les premières pierres, je me levai sans bruit; puis, à la faveur des ténèbres, j’allai me blottir derrière la porte de la cour, de manière à n’être pas atteint par les flèches empoisonnées. Après les petites pierres, les malfaiteurs en jetèrent des grosses ; ensuite ils se servirent des arbalètes ; le vacarme dura pendant deux heures. Personne ne bougea dans le village ; enfin les voleurs, craignant que je ne les attendisse avec des armes à feu, n’osèrent pas entrer et s'éloignèrent.
» A cette époque, le chef avait déjà reçu l’ordre de me protéger. Le lendemain, j'ordonnai à mon domestique de lui porter ma carte et de lui dire: « Maintenant, le Père sait clairement que les gens de Siao-ouy-si et le chef font société avec les voleurs; s’il arrive quelque chose, toi, chef du pays, tu en répondras. Depuis, j’ai été relativement tranquille. »
A Ta-tsien-lou, les riches et nombreuses familles de Lao-chan, que l’on nomme les J-uifs de la Chine, cherchèrent à se venger, sur les établissements catholiques, du manque de commerce causé par la guerre ; ils avaient résolu de brûler la résidence épiscopale, le séminaire et les orphelinats, cependant en vrais Chinois qui ne veulent agir qu’à bon escient et se compromettre le moins possible, ils attendirent de Tchong-kin le signal du pillage et des destructions ; mais un incendie, dû à la malveillance, réduisit en cendres tout leur quartier ; ils n’eurent plus le temps de penser aux missionnaires après cette dure épreuve qui les surprenait en plein hiver.
Lorsque la paix fut rétablie, après le décret impérial du 13 avril 1885 et le traité du 9 juin 1885, le Tsong-li-yamen fit encore les mêmes remarques au sujet des passeports demandés par M. Cogordan 2 pour MM. Soulié et Genestier 3 :
La ville de Bathang, dépendant de la province du Su-tchuen, se trouve au delà de Ta-tsien-lou, et les lamas thibétains n’ont pu jusqu’ici y vivre en paix avec les missionnaires. Puisque MM. Soulié et Genestier doivent se rendre aujourd’hui dans le Su-tchuen, à Ta-tsien-lou, Bathang, etc., nous devons prier Votre Excellence de vouloir bien faire savoir à ces missionnaires qu’ils aient à redoubler de prudence, à retarder leur voyage si celui-ci peut être retardé, et, dans le cas où les autorités locales leur
1. A. M.-E., vol. 556 f. Lettre à Mgr Biet, Siao-ouy-si, 31 mai 1885.
2. Georges Cogordan, né le 16 mai 1849, attaché au contentieux en 1844, rédacteur au Cabinet en 1880, sous-directeur au contentieux en 1880, à la direction politique en 1882, envoyé en mission en Chine pour la conclusion d’un traité de commerce le 5 août 1885, chargé de la légation de France à Pékin le 15 octobre 1885, chargé de la conclusion d’un traité d’amitié et de commerce avec la Corée (mai-juin 1886), chargé de la sous-direction du Nord à la direction politique en 1886, etc.
3. A. M.-E., vol. 556 f. Extraits d’une lettre du Tsong-li-yamen à M. Cogordan, plénipotentiaire de France, en date du 15 novembre 1885.
ET D’APOSTOLAT
conseilleraient de s’arrêter, à ne pas s’aventurer imprudemment, dans l’intérêt de leur sécurité.
Ces sentiments de prudence étaient compris et partagés par Mgr Biet, qui, en exposant les motifs pour lesquels il désirait que le nom de Batliang fût inscrit dans les passeports de ses missionnaires, renouvelait sa déclaration déjà faite, plusieurs fois, de n’avoir nullement l’intention, dans les circonstances actuelles, de pénétrer dans le royaume du Thibet :
« 11 faut bien donner à nos passeports une formule générale, disait-il \ et si le nom du territoire de Batliang se trouve sur tous nos passeports, il ne s’ensuit pas que nous nous rendions tous à Bathang. On désigne dans nos passeports Ta-tsien-lou, Bathang, etc., et autres lieux limitrophes dépendant du Su-tchuen. Cette formule générale est nécessaire pour me donner la liberté de placer mes missionnaires, de les changer selon leurs aptitudes, selon les besoins de diverses stations. Ce que l’on veut à Pékin, c’est que nous ne pénétrions pas sur le territoire directement gouverné par Lhassa. Dans les circonstances présentes, je me garderai bien de commettre une pareille imprudence qui mettrait en danger l’existence même de notre mission. On peut donc être tranquille à Pékin. »
Les événements qui nous restent à raconter vont prouver combien cette prudence était nécessaire et, hélas ! ils démontreront aussi qu’elle n’était pas suffisante pour protéger la mission du Thibet et calmer la haine de ses ennemis.
1. A. M.-E., vol. 556 . Lettre à M. Chapuis, Ta-tsien-lou, 28 juin 1883.