CHAPITRE NEUVIEME
NOUVEAUX MALHEURS 1885 - 1887
Tentatives des Européens pour pénétrer au Thibet.
Le major Tanner. — Les pandits. — Mac-Aulay. — Craintes des lamas. — Politique chinoise. — Retraite de Mac-Aulay.
L’isolement dans lequel se complaisait le Thibet devenait de plus en plus extraordinaire, à une époque d’expéditions géographiques et militaires, qui jetaient l'Europe à travers les continents jusqu’alors les plus mystérieux et les plus fermés ; il devenait aussi plus difficile à conserver, en face de la Russie s’enfonçant dans le Turkestan chinois et dans la Kashgarie, de l’Angleterre s’annexant peu à peu les tribus et les petits royaumes perdus dans les Himalayas. Les autorités religieuses et civiles de Lhassa voyaient, avec terreur et haine, les étrangers s’approcher de leurs frontières, les franchir, diriger leurs pas vers la ville des dieux ; afin de leur barrer la route, elles tentaient tous les moyens que leur suggérait la ruse et que la force pouvait employer. Pour réussir, elles s’appuyaient sur la Chine dont le concours ne leur faisait jamais défaut. Nous avons vu MM. Cooper, Gill, Mesny, le comte Bêla Széchinyi et ses compagnons, Prjévalski, arrêtés dans leur marche et forcés de rebrousser chemin.
Il en fut de même en 1884, du major Tanner qui pénétra au Thibet par la passe de Lipulek, haute de 51:20 mètres, à l’extrémité nord-ouest du Népal, et qui, reconnu et pris à Pomangdzong ou Taklakar, dut regagner l’Inde.
Seuls, quelques pandits, dontle premier, Nain Singh, avait été envoyé en 1865 par le capitaine Montgomerie de l’armée anglaise, purent arriver à Lhassa ; encore étaient-ils obligés, comme ils le firent en 1872, en 1876 et en 1878, de cacher leurs projets d’exploration, de voyager sous les dehors de marchands, de domestiques ou de pèlerins *.
1. Nain Singh retourna au Thibet de 1875 à 1877. — Le pandit Krishna pénétra à Lhassa en septembre 1878 et y demeura une année.
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Les difficullés ne faisaient qu’exciter l’ardeur des explorateurs. Le gouvernement anglais entra lui-mème en lice ; il voulut essayer de rééditer les ambassades de Bogie et de Turner, qui avaient réussi à la fin du XVIIIe siècle. Un des agents supérieurs de l'administration de l'Inde, M. Colman Mac-Aulay *, résidant à Katmandou dans le Népal, avait, en 1884, fait un voyage d’exploration dans le pays thibétain de Tracbilumbo, et avait été très bien reçu par le peuple et par les lamas. On assure, il est vrai, mais nous serions porté à croire qu'il s’agit là d’une simple fantaisie de journaliste, on assure qu’il se présenta comme délégué parla reine d’Angleterre, déesse de la sagesse, pour aller prendre des nouvelles de son parent, le Bouddha vivant, lui-même dieu de la sagesse.
Fort de ce bon accueil, il engagea les chefs du pays à entretenir des relations commerciales avec l’Inde, et par là même avec l’Angleterre. Ceux-ci montrèrent les meilleures dispositions, « seulement, dirent-ils, nous ne pouvons rien régler sur ce point sans la permission du gouvernement de Pékin. »
De retour aux Indes, Mac-Aulay fut chargé d’une mission diplomatique près de la cour de Chine, dans le but d’ouvrir le Thibet au commerce anglo-indien. 11 se rendit à Pékin en 1885, obtint toutes les concessions désirables et, comme tous les explorateurs précédents, repartit avec des passeports en règle, lui donnant le droit d’aller au Thibet et à Lhassa. On lui demandait seulement, comme on l’avait fait dans la convention de Tche-fou, de temporiser quelques mois, afin qu’on eût le temps de lui préparer la route et de disposer les lamas en sa faveur.
A Calcutta, Mac-Aulay fit les préparatifs de son ambassade ; il acheta de magnifiques présents pour les autorités religieuses et civiles de Lhassa ; il fit dire par les journaux que son voyage n’avait rien d’officiel, que l’Angleterre ne l’avait chargé d’aucune mission, et que l’Empereur de Chine lui avait accordé toutes les autorisations nécessaires pour visiter le Thibet. Malgré ces précautions, à la nouvelle du projet de l’Anglais, les lamas de Lhassa entrèrent dans une véritable fureur ; ils jurèrent de tuer tout étranger qui aurait l’audace de souiller de sa présence la terre sacrée des Esprits ; dans leur surexcitation, ils déclarèrent qu’on les massacrerait eux-mêmes plutôt que de les faire changer d’avis. Non contents de ces protestations, ils prirent les armes au nombre de plus de dix mille, firent garder les frontières, construisirent quelques forts, en particulier à Langtou, empêchèrent
1. Voici ce qu’écrivait M. Desgodins le 18 décembre 1881 au sujet du voyage et des sentiments de l’explorateur anglais. « Je suis allé visiter M. Mac-Aulay, qui dernièrement a fait une expédition dans le Haut Sikkim jusqu’à la frontière thibétaine ; il en est enchanté : 1° parce qu’une route de commerce peut être faite en remontant la Tista jusqu’à sa source, et il la poussera tant qu’il pourra dès qu’elle sera approuvée par le gouvernement; 2° parce que les magnifiques cadeaux qu’il a envoyés au régent de Trachilumbo ont été reçus avec joie et reconnaissance ; 3° parce que ce régent se montre très bien disposé envers les Anglais, et que lui, Mac-Aulay, croit s’être fait des amis dans ce pays ; 4° parce que ces nouveaux amis lui ont assuré que tout le peuple serait très heureux d’avoir des relations avec les Anglais et d'en être aidés contre les trois grandes lamaseries de Lhassa qui les oppriment. La conclusion est qu’il va faire tous ses efforts près du nouveau vice-roi et du gouvernement de Londres, pour qu’une expédition officielle soit envoyée au Thibet et même à Lhassa e.n vertu de la convention de Tche-fou.
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les échanges commerciaux ordinaires, et mirent le trouble dans tout le Thibet en ordonnant des levées en masse ; ils écrivirent aux lamaseries et aux chefs des pays indépendants de Lhassa, pour les menacer de la colère des dieux s'ils ne faisaient pas cause commune avec eux contre les Occidentaux.
Instruit de ces faits, M. Desgodins s’empressa d'en avertir le deputy commissioner de Darjeeling qui, assez peu au courant de la situation, lui répondit qu'il n’y avait aucune crainte à concevoir et que tout se passerait pour le mieux.
Pendant ce temps, la Chine prenait ses précautions. Croyant l'Angleterre absolument décidée à pénétrer au Thibet et sachant qu’elle ne pourrait le faire sans livrer bataille aux lamas, ce qui serait sans doute le signal de l’annexion totale du Thibet aux Indes, elle résolut de prévenir cette conséquence redoutée, et elle envoya, dit-on, au roi du Thibet et aux mandarins chinois et thibétains de nouveaux sceaux, sur l’exergue desquels elle avait fait graver une formule plus impérative de son pouvoir que la précédente qui l'était déjà beaucoup, comme nous l’avons expliqué. Dans ce changement, qu'en d’autres circonstances ils eussent peut-être accepté, les lamas virent un empiètement voulu par les étrangers, et la cour de Pékin se heurta à une opposition plus vive qu’elle ne l’avait pensé.
Le roi de Lhassa, un lama, refusa d’accepter le sceau que lui présenta le commissaire impérial ; il est vrai qu’il mourut peu de temps après, au mois de mai suivant ; mais les grandes lamaseries de Lhassa ne se montrèrent pas plus disposées à accepter ce changement pacifique et elles levèrent des troupes thibétaines contre les Chinois et surtout contre les Européens dont elles craignaient la venue. Au début, le vice-roi du Su-tchuen sembla ne pas vouloir céder, et fit construire à Ta-tsien-lou des greniers pour les approvisionnements des troupes. Au mois de septembre 1886, 100 caisses de poudre européenne et 10.000 boisseaux de riz y étaient placés en dépôt ; on annonçait l’arrivée de 4000 soldats chinois. Ces préparatifs de guerre excitèrent les lamas de Lythang qui, quoique soumis à la Chine, se déclarèrent pour Lhassa.
De son côté, le gouvernement impérial envoya au Thibet un nouveau commissaire, qui était accompagné de Ky-tche-ouen, l’ancien mandarin de Bathang, ami des missionnaires. Celui-ci, en passant par Ta-tsien-lou, alla rendre visite à Mgr Biet. « Ky, écrivait l’évêque *, nous a assuré que sa mission et celle du commissaire était d’ouvrir le Thibet au commerce anglais. Si les lamas font opposition, on ne s’occupera que des pays thibétains indépendants : Tse-kou, Yerkalo, Bathang, le Degué, etc... en permettant aux Anglais de venir dans cette région par Assam et la région des Michemis. Mais si peu que les Anglais se montrent menaçants, ajoutait le prélat, je crois qu’ils emporteront la pièce et que le Thibet et Lhassa leur seront ouverts. »
Quant à la question religieuse, Ky-tche-ouen fut beaucoup moins affirmatif. « Pour le commerce, c’est bien, disait-il, croyez-moi, je ferai tous mes efforts, je veux que les Anglais viennent au Thibet, je veux aussi que
1. A. M.-E., vol. 556 . Lettre à M. Martinet, Cha-pa, 31 janvier 1887.
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la Chine fasse du commerce avec le monde entier, c’est son salut. Mais la religion, ah ! la religion, c’est difficile, très difficile; tenez, vous le savez, je suis votre ami, et bien, vrai, je crois que c’est impossible. » Et à toutes les paroles pressantes de Mgr Biet, le mandarin répondait : « Oui, oui, je sais, je vous connais, je suis votre ami, mais les autres... personnen’y consentira, c’est difficile, très difficile, je crois que c’est impossible. »
Pendant ce temps, Mac-Aulay, invité par le Tsong-li-yamen à différer son voyage, envoya à la frontière voisine de Darjeeling un officier accompagné de coolies indiens ; mais partout où cet officier se dirigea, il trouva des lamas et des soldats thibélains qui lui intimèrent l’ordre de se retirer, sous peine d’être empalé, lui et les hommes de sa suite ; il dut obéir.
Deux autres officiers anglais tentèrent d’entrer au Thibet par l’Assam, en suivant la route frayée trente-cinq ans auparavant par MM. Krick et Bourry. Ils ne furent pas plus heureux, les lamas les arrêtèrent.
Sur ces entrefaites, l’Angleterre, ayant conquis la Haute-Birmanie, avait rencontré devant elle la Chine, avec laquelle elle avait dû commencer des négociations relatives à la délimitation des frontières de ses nouvelles possessions. Les diplomates chinois profitèrent de la circonstance pour demander au gouvernement anglais de supprimer la mission Mac-Aulay dont la présence exciterait certainement des troubles au Thibet. Afin de prouver ses sentiments pacifiques, le cabinet de Londres s’empressa d’y consentir, à condition que le gouvernement de Pékin signerait un traité reconnaissant l’autorité anglaise sur toute la Birmanie, qu’il participerait à une commission mixte pour la rectification des frontières, et s’engagerait à faire un traité relatif au commerce entre la Chine et la Birmanie, le Thibet et l’Inde.
Ces conditions furent acceptées. Aussitôt prévenu, Mac-Aulay s’éloigna des frontières du Thibet. La retraite des Anglais fut saluée par les autorités de Lhassa comme une victoire qu’elles complétèrent en s'emparant du rajah du Sikkim et en le retenant sur le territoire thibétain.
Alors, l’orgueil des lamas ne connut plus de bornes et leur haine contre l’étranger se donna libre carrière ; elle se tourna naturellement contre les missionnaires, les seuls Européens dont ils n’eussent pas définitivement triomphé. « Maintenant que nous avons vaincu et chassé les Anglais de notre frontière de l’Inde, répétaient-ils, chassons aussi les Européens prédicateurs de religion, qui sont à notre frontière de l’est, qu’avonsnous à craindre d’eux ? »
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Ruine de Bathang.
Conduite des missionnaires. — Menaces contre les missionnaires de Bathang. — Premières attaques. — Indifférence des mandarins. — Pillage de Selenong. — Approche de l'ennemi. — L’attaque. — Cachettes des missionnaires. — Pourparlers. — Embarras des chefs. — Denys. — Nouveaux pourparlers. — Fuite des missionnaires. — A Ilo-keou. — A Ta-tsien-lou.
Avant de commencer le récit des événements qui vont suivre, il ne nous paraît pas sans utilité de les faire précéder des réflexions suivantes.
Pour bien comprendre dans quelle situation critique se trouvent les ouvriers apostoliques au moment des attaques dont ils seront les victimes, il faut se les représenter au fond de l’Asie, sans autre soutien que Dieu, dans des postes à peine formés, entendant les clameurs des bandes ennemies, •entourés de quelques dizaines de catholiques en pleurs, d’une population païenne, timide ou malveillante, qui les presse de s’éloigner parce que leur présence va attirer sur elles les plus grands malheurs. Il ne faut pas oublier la responsabilité qu’ils sentent peser sur eux, soit vis-à-vis des catholiques ou des bouddhistes, soit vis-à-vis de la mission que leur conduite peut compromettre tout entière et jeter dans un avenir d’inextricables difficultés. Ils auraient certainement préféré, et plusieurs l’ont dit et répété, ils auraient préféré la mort à l’expulsion ; mais au Thibet on ne tue pas, du moins fort rarement, on chasse. On a chassé Renou, Fage, Desgodins, A. et F. Biet ; seuls Durand et Brieux ont été frappés, encore est-ce par la balle d’assassins et non par des autorités régulièrement constituées, agissant à découvert, la loi en main. En effet, parmi leurs ennemis ou parmi leurs amis très timorés, il y a généralement des chefs saisissant mieux que le vulgaire la gravité politique d’une condamnation juridique ou d'un meurtre ayant une apparence de légalité. Ceux-ci voient ou croient voir qu’à cette occasion la cour de Pékin, pressée par la France, ne s’embarrasserait guère des promesses de protection faites par ses mandarins et qu’elle frapperait fortement sur les coupables ; alors, ils prennent d’autres moyens pour arriver à leur but : les menaces, les supplications, les mensonges, tout ce qu'ils peuvent inventer pour rendre la position intenable. C’est vraiment alors le cas de répéter avec Mgr Chauveau : « Que voulez-vous dire ou faire ? Quand on vous tire par les pieds, il faut bien que la tête vienne. »
Pour saisir complètement le côté poignant de ces épreuves que l'on peut vraiment qualifier d’extraordinaires, il ne serait pas trop de les avoir subies. En tout cas, il nous semble que ni de près, ni de loin, on ne doit les assimiler à celles qu'ont eu autrefois à supporter les apôtres de la C.ochinchine et du Tonkin : à peu près rien ne les rapproche, ni le pays
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où il est impossible de se cacher, ni la population chrétienne presque nulle, ni les païens beaucoup plus timides et plus assujettis aux autorités, ni la situation politique, puisque des complications pourraient naître qui engageraient la France plus qu'il ne lui conviendrait de l’être.
D'ailleurs en subissant le seul parti qui leur restera, l’éloignement, les missionnaires gardent l’espoir, pour ne pas dire la certitude, du retour ; on les a chassés tant de fois déjà, et chaque fois ils sont revenus ; alors, pensent-ils, mieux vaut encore user de patience et de modération que de pousser les choses à des extrémités auxquelles personne ne voit d'issue.
Au mois de mai 1887, les grandes lamaseries de Lhassa donnèrent des ordres aux lamaseries de Bathang, d’A-ten-tse, etc... pour L’expulsion des prédicateurs de l’Évangile.
« Un lama de Lagongun, ami de l'un de nos chrétiens, est allé le voir à Yerkalo, raconte M. Giraudeau, et lui a fait la confidence suivante : « Il y a quelque temps, il est arrivé à notre lamaserie un écrit du gouvernement de Lhassa nous intimant l’ordre formel de chasser les Européens. Ce sont eux, dit l'écrit, qui sont cause de la sécheresse qui désole le pays et de toutes sortes d’autres maux : « Si vous tolérez plus longtemps les Européens à vos côtés, ajoute cette lettre, il arrivera de plus grands maux encore, il y aura de grands troubles dans le peuple, et même dans les lamaseries ; ils amèneront les étrangers dans notre pays ; c'est à vous leurs voisins de les chasser ; nous vous l’ordonnons, obéissez-nous le plus tôt possible. Nous serons derrière vous et nous vous soutiendrons. »
L’exécution de ces ordres ne se fit pas attendre. Le poste le plus menacé parut d’abord être celui de Bathang. Le mandarin chinois de cette station était alors Tcheou-tchang-ta, le même qui avait été en 1873 cassé de son grade pour avoir favorisé la destruction des établissements de la mission. Il était rentré en faveur et avait été replacé à Bathang en 1884. La leçon qu'il avait précédemment reçue n’avait nullement changé ses sentiments d’hostilité contre les missionnaires et contre les chrétiens. Tous, Thibétains et Chinois, le savaient et par conséquent comprenaient fort bien qu'ils n’avaient rien à redouter de lui.
Cependant, selon leur habitude, les ennemis des missionnaires agirent avec une certaine prudence, et graduèrent leurs attaques afin de voir ce qu’ils avaient à craindre ou à espérer des autorités chinoises. « Dans la soirée du 21 mai, raconte M. Soulié 1 compagnon de M. Giraudeau à Bathang, un coup de pierre, lancé contre la chambre voisine de la mienne, attire mon attention. Le coup de pierre a démoli une partie de la cloison faite en torchis ; je grimpe par-dessus le mur du jardin, et, après quelques moments d’observation, j’aperçois deux Thibétains dont l'un portait l’habit de lama, tandis que l’autre était en laïque. Le lama dirige ses regards du côté de notre maison, eL à peine m’a-t-il aperçu qu'il hâte le pas. 11 a peur d’être reconnu, car il marche en se baissant le long du mur; puis, arrivé à un détour du chemin, il s’arrête, regarde si on l’observe, se baisse de nouveau et répète cette manœuvre jusqu’à trois fois.
1. A. M.-E., vol. 536 A Lettre citée par Mgr Biet écrivant au Séminaire de Paris, 1 1 septembre 1887.
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» Le même jour, nous voyons encore passer devant notre maison un lama et un laïque. Ce dernier, en nous apercevant, se tourne vers son •compagnon, fait un geste de notre côté, et nous lance des paroles d’insulte. Quelques moments après, il a l'audace de venir chercher des remèdes. 11 est bien vite reconnu par M. Giraudeau, et une conversation fort animée s'engage. « Tu viens de nous insulter et maintenant tu oses demander des remèdes. — Je ne comprends pas, répond le lama défroqué. — Ah ! tu ne comprends pas ce que je veux dire ! Ecoute : Ce n’est pas toi qui viens de passer devant notre porte en compagnie d’un lama et qui as prononcé telle parole injurieuse ? — Par le ciel bleu, réplique l’impudent, je ne comprends pas, je n'ai pas insulté le chef. — De quel pays es-tu? demande M. Giraudeau. — Je suis de Lhassa. — Que tu sois de Lhassa ou de Pékin, sache bien que personne n’a le droit de nous insulter chez nous. »
» Le prétendu citoyen de Lhassa comprit qu’il était inutile dejouer plus longtemps la comédie, et il se retira sans parler de remèdes. Notre domestique thibétain nous dit que cet homme n’est pas de Lhassa, mais de Bathang, et qu’il le connaît depuis longtemps.
» Dans la nuit du 23 mai, veille de la Pentecôte, un fracas épouvanLable nous réveille en sursaut. Nous étions loin de penser à une attaque ; aussi notre première pensée est-elle : « 11 y a un tremblement de terre. » Je me lève en toute hâte et me précipite dans la cour avec M. Giraudeau. Le bruit continue et les pierres tombent autour de nous. Un instant de réflexion nous fait comprendre la situation : M. Giraudeau monte aussitôt sur le toit, qu’il traverse en rampant, afin de ne pas servir de point de mire aux lapidateurs qui auraient pu l’apercevoir. Pendant ce temps, je constate que la porte de la cour est déjà enfoncée : il était urgent de prendre la défensive. M. Giraudeau, arrivé au bout du toit, se redresse au risque de recevoir des coups de pierres, et, malgré l'obscurité, distingue à vingt pas de lui un groupe d’assaillants. Il se baisse de nouveau et tire un coup de fusil par-dessus la tête des malfaiteurs afin de les effrayer. Aussitôt, on cesse de jeter les pierres et le calme le plus profond succède comme par enchantement au tumulte ; les brigands étaient dispersés. Nous prenons le parti d’aller prévenir sur-le-champ les mandarins chinois de l’attaque qui vient d’avoir lieu. Accompagné de notre domestique chinois nommé Ouang, je me rends au prétoire du mandarin, qui promet de s’occuper de cette affaire. Il envoie trois hommes, sans doute pour s’assurer que nous ne le trompions pas, et il assure que lui-même viendra au point du jour examiner les dégâts.
» Dans l'intervalle plusieurs Thibétains, de nos voisins, nous ont prêté leur concours au moment où tout danger avait disparu : pendant l’attaque, personne n’avait songé à nous défendre. Les délégués des mandarins chinois font une inspection générale et se retirent ; un groupe de Thibétains entre dans la cour. Nous avons bien vite reconnu le premier chef indigène, précédé d’une escorte armée de fusils, de lances et de sabres. Le coup de feu de M. Giraudeau l’avait réveillé et il accourait à notre secours presque en robe de chambre. Nous l’invitons à prendre place dans la salle de réception et nous répondons aux questions qu’il nous adresse.
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» M. Giraudeau raconte ensuite à notre visiteur les incidents du 21 mai et qui n’étaient sans doute que le prélude des faits plus graves survenus depuis.
» Le chef ne parait pas très édifié de la conduite de ses sujets et nous promet de rechercher les coupables. A l’aurore, nous célébrons la messe et nous prenons nos dispositions afin de recevoir le mandarin qui a promis de nous rendre visite. ïcheou-tchang-ta arriva en effet vers huit heures, accompagné de trois mandarins militaires et d’un chef indigène 1 .
» Ils font une inspection de la maison et constatent que les dégâts sont considérables. La façade de la résidence, située du côté de la rue, a été gravement endommagée, une fenêtre est brisée, la cloison est percée en maints endroits. À l'intérieur des chambres, on a jeté plus de cent grosses pierres. La façade que nous habitons a moins souffert parce que, protégée par les branches d’un gros noyer, elle était plus difficile à atteindre.
» Les constatations faites, les hommes à globule s’en vont en nous disant quelques bonnes paroles. Jusqu'au 3 juin, les choses demeurèrent dans le même état. Nos mandarins ne faisaient aucune recherche ; leur seule préoccupation était de demander de la pluie. Plusieurs fois par jour, ils allaient tous ensemble en grand costume faire des prosternations aux idoles, d’ailleurs sans résultat aucun. Le 3 juin, nous demandons une entrevue au mandarin chinois, qui nous l’accorde. Au lieu de parler d’affaires, Tcheou-tcliang-ta nous dit qu'il est en très bons rapports avec notre évêque, que l’année dernière, pendant un voyage à Ta-tsien-lou, il avait reçu de lui de beaux cadeaux, etc.... Il ajoute cependant qu’il enverra des ouvriers pour réparer notre résidence, mais quand nous le pressons de traiter nos affaires, il se fâche. « Chaque nuit, s’écrie-t-il, j’envoie des espions et je vais moi-même surveiller dans le village. » Que voulez-vous que je fasse de plus, semble-t-il nous dire ? A la fin de la séance, il ajoute qu’il va convoquer les deux chefs thibétains et leur ordonner de faire des perquisitions, puisque ce sont des Thibétains qui nous ont attaqués ; les chefs indigènes doivent répondre de leurs sujets. Le lendemain, le premier chef vient nous supplier de ne pas pousser ceLte affaire : il nous demande grâce pour les lamas qui ont lancé des pierres à nos chrétiens. Il promet de les faire châtier comme ils le méritent. Nous lui accordons ce qu’il désire ; mais en ce pays l’indulgence et le pardon ont souvent un funeste résultat. Nous devions en avoir la preuve.
» Dans la nuit du 5 juin, nouvelle alerte ; cette fois, les malfaiteurs font leur coup comme à la dérobée, ils lancent des pierres et se sauvent.
» Le 6 juin, quinzième jour de la lune, nous allons saluer les autorités selon l’usage et nous les informons de ce qui vient de se passer. Le mandarin chinois répond : « On s’occupera de cette affaire. » Le chef thibétain ajoute : « C’est quelque chose d’incroyable. »
» Afin de stimuler Tcheou-tchang-ta, nous lui demandons un écrit muni de son sceau, et nous autorisant à organiser la défense. 11 devine notre
1. C’était ce même mandarin militaire qui avait menacé de couper la tête de M. Giraudeau.
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but ; c’est lui qui a le devoir de nous défendre ; livrer un tel écrit serait nous donner des armes pour le battre lui-même. 11 nous assure encore une fois de ses bonnes dispositions à notre égard et il publie un édit dans lequel il menace de la cangue quiconque sera surpris rôdant la nuit autour de la maison des missionnaires. L'édit nous est envoyé et nous le faisons afficher sur le mur de clôture, du côté de la rue. On connaît depuis longtemps la manie de Tclieou-tchang-ta et son amour pour les édits ; à la moindre affaire qu'on lui propose, il répond : « C’est bien, je vais publier un édit » ; il écrase ses ennemis sur le papier avec l’encre et le pinceau. Les édits publiés en chinois, dans ce pays où presque personne ne sait lire cette langue, ne servent à rien. L’édit que nous avions affiché a eu le sort des précédents, et il a été déchiré, malgré la police qui fait sa ronde toute la nuit. Plusieurs fois j’ai pu constater de mes yeux la valeur de cette ronde. Une nuit, je suis réveillé par des bruits de chaînes ; je me dirige du côté d’où vient le bruit, c’est la police ; deux soldats chinois passent dans la rue : le premier ouvre la marche avec une lanterne, le second le suit en secouant des chaînes. Voilà un singulier moyen de surprendre les malfaiteurs.
» M. Giraudeau a été lui-même témoin de celte comédie ; seulement la police comptait une recrue de plus. Le porte-lanterne marchait le premier, suivi d’un satellite agitant des chaînes; à l’arrière-garde venait un troisième limier ne portant rien du tout, pas même sa culotte.
» Le 23 juin *, on afficha dans la ville un écrit thibétain avertissant les autorités que, d’ici au 10 de la présente lune, le peuple des cinq districts de Bathang viendrait chasser les étrangers, dont la présence empêchait la pluie de tomber. On prie les autorités de ne pas s’occuper de cette affaire. Le manifeste avait été affiché pendant la nuit; à onze heures du matin, il l'était encore et une foule considérable était attentive à en faire ou à en entendre la lecture. Étonnés de ce que les chefs n’ordonnaient pas l’enlèvement de cet écrit séditieux, nous envoyâmes avertir le mandarin chinois qui se lit aussitôt apporter la pièce.
» Les deux chefs thibétains furent mandés au prétoire, et de là ils passèrent chez nous. Après quelques réflexions sur le sens et le caractère de l’affiche, nous les interrogeâmes sur ce qu’ils pensaient faire. Ils répondirent que le mandarin chinois devrait prendre l’affaire en main, qu’eux, malgré leur bonne volonté, n’avaient aucune autorité, ni sur les Chinois, ni sur les lamas. Nous leur demandâmes s’ils étaient certains de l'obéissance des Thibétains. Sur leur réponse affirmative, nous les priâmes d’afficher un édit à Bathang et d’en envoyer un autre dans le nord, chez les Dechoudunba où l’on complote fortement contre nous. Ainsi fut fait.
» Si ces chefs sont pour nous, comme ils l’affirment par tant de belles
1. A. M.-E., vol. 556^. Lettre du 27 juillet 1887. Cette première partie de la lettre a été écrite par M. Soulié ; celle qui parle des événements à partir du 19 juillet a été écrite par M. Giraudeau. Mais nous n’avons pu nous rendre compte si le passage qui relate les faits du 23 juin au 19 juillet est de M. Giraudeau ou de M. Soulié, et par conséquent lequel des deux missionnaires est allé à Selenong.
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paroles, il est probable qu’ils pourront arrêter le soulèvement avant qu’on en vienne au tragique, mais Dieu seul sait ce qui se cache sous toutes ces démonstrations. Aussi, après avoir fait, au point de vue humain, tout ce qui est possible pour nous maintenir, tournons-nous nos regards vers le Sacré-Cœur et vers Celle qui est plus terrible qu’une armée rangée en bataille. En prévision d’une attaque nocturne et de graves accidents, nous allons ce soir même réunir dans quelques caisses nos objets les plus pré cieux, pour les confier au premier chef thibétain, dès que le danger sera imminent. Nous avons commencé à passer les nuits sur le toit, afin de n’être pas surpris et d’apercevoir l’ennemi dès son approche ; ce soir nous aurons un peu de renfort. Les mandarins se préoccupent moins que nous ; si nous ne les connaissions pas, nous pourrions prendre leur attitude pour un superbe dédain de l’ennemi...
» Cependant, les édits envoyés par les chefs thibétains produisirent quelque impression, et un calme relatif régna jusqu’au 15 juillet. Pendant la nuit du 15 au 16, une quinzaine d’individus tombèrent sur notre ferme de Selenong, brisèrent les portes à coups de haches et de sabres, ils tirèrent même des coups de fusils, puisqu’une balle a traversé la porte, tuèrent plusieurs chèvres, un veau, blessèrent notre fermier, frappèrent la fermière et dévalisèrent la maison. Ils se retirèrent ensuite par la vallée du nord, emmenant dix-neuf chèvres, deux vaches, et emportant l’orge grillée, la batterie de cuisine, les habits, etc...
» Aussitôt avertis nous portâmes la nouvelle au premier mandarin chinois et aux deux chefs thibétains, et je leur dis, afin de les entraîner avec moi, que je sellais mon cheval et courais à Selenong. Le premier chef riposta qu’il allait m’accompagner, mais après avoir tenu conseil avec son oncle, le second chef, il n’en fit rien. J’attendis longtemps à Selenong, mais personne n’arrivant, je revins à Bathang. Là, le mandarin chinois n’avait pas donné d’ordre ; il voulait d’abord avoir la liste des objets perdus. J’allai la lui porter; je le trouvai toujours aussi indécis que de coutume, disant des balivernes à propos des choses les plus sérieuses. Alors je lui demandai catégoriquement, pour résumer la conversation, s’il voulait oui ou non se charger de régler cette affaire. « Il y a un mois et demi qu’on nous attaque de tous côtés, lui dis-je, qu’est-ce-que le mandarin a fait pour arrêter les troubles? »
» Je n’obtins que de vagues réponses : cependant, le lendemain, Tcheoutchang-ta fit afficher un édit dans lequel il proposait 20 taëls de récompense à qui saisirait un de nos agresseurs et 10 taëls à qui en dénoncerait un. Ce serait bien, si ce n’était pas trop tard.
» Dans la nuit du 17 au 18 juillet, nous fûmes attaqués à coups de pierres et de sabres ; nous dispersâmes l’ennemi qui eut un homme blessé.
» Le 19 juillet 1887, au soir, écrit M. Giraudeau, continuant le récit de M. Soulié, les deux chefs indigènes de Bathang nous avertirent officiellement que nous allions être attaqués.
» Nous demandâmes une garde pour la nuit. On nous donna quatre soldats chinois ; quelques soldats thibétains furent aussi placés sur le toit de la maison voisine.
Mission du Thibet. — II.
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» M. Soulié et moi nous passâmes, à la salle de réception. Le lendemain, de grand matin, je vais avertir les mandarins chinois de l’approche de l’ennemi, et leur demande protection. A ma prière, ils envoient quelques hommes parlementer et dire aux Dechoudunba que les missionnaires demandaient que la cause soit jugée par des hommes en dehors des deux partis. Si nous sommes coupables, nous acceptons d’avance la punition qui nous sera imposée, mais nous n’admettons pas qu’on nous exécute sans jugement. La proposition était trop raisonnable pour être acceptée. Les Chinois et les Thibétains, chargés de parlementer, reviennent bientôt annoncer l’insuccès de leur mission. Il ne restait qu’un moyen de salut : la bataille. Tous les mandarins chinois et thibétains avaient promis de combattre pour nous défendre, c’était le moment de rappeler aux uns et aux autres leurs promesses.
» Le mandarin civil, le colonel et le petit mandarin militaire déclarent qu'ils livreront certainement bataille. Tout n’est pas perdu : quelques soldats déterminés et surtout des mandarins suffisent pour mettre en déroute cette troupe d’esclaves fanatisés par les lamas ; mais pour cela il faut que la défense paraisse sérieuse.
» Je prends avec le colonel des dispositions pour soutenir le siège. Bientôt les guerriers arrivent, drapeau en tète, avec leurs costumes bigarrés; presque en même temps l’ennemi fait son apparition à l’extrémité de la plaine, au milieu d’un nuage de poussière. Nous sommes prêts, mais il est convenu que nous ne commencerons pas. Voici le premier chef thibétain qui arrive à son tour, il est en tenue de guerre, sauf les armes. Vient-il haranguer ses soldats et les ranger en bataille? Nullement. Il se prosterne à nos pieds et nous supplie, M. Soulié et moi, de nous éloigner du théâtre de la lutte. Nous protestons que nous voulons voir de nos yeux comment on défendra notre maison. On nous assure que nous pourrons tout voir de la maison voisine et l’on nous entraîne hors de chez nous. Une fois que nous sommes dans la maison voisine, on ferme toutes les portes et l’on nous conduit vers une chambre retirée. Nous n’en franchissons pas le seuil. Il est évident qu’on veut nous emprisonner poliment et surtout nous cacher la conduite des chefs au moment de l’attaque ; alors nous ouvrons les portes et retournons chez nous. Les mandarins avaient déjà déguerpi, mais dès qu’ils nous virent de retour, ils revinrent sur leurs pas et inventèrent aussitôt une raison plausible de cette absence momentanée. Ensuite, toujours préoccupés de la sécurité de nos précieuses personnes, ces messieurs nous invitent à aller seuls dans une vieille maison du second chef indigène, d’où nous pouvons suivre les péripéties du combat, et même prendre part à la lutte si nous le jugeons à propos. Pour ne pas donner prise à une accusation d’imprudence, nous nous retirons dans ladite maison. Peu confiants dans la bravoure et dans la bonne volonté de nos défenseurs, nous ouvrons vite une fenêtre pour juger de la situation. Tous nos guerriers sont parfis. Probablement ils sont allés chercher des points stratégiques plus conformes à leur tactique. Ilélas ! l’expérience était complète, on ne voulait pas se battre contre l'émeute. Afin de protester jusqu’au bout, nous retournons à notre maison et nous allons nous asseoir sur la terrasse.
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Tout n’est pas désespéré cependant. Les mandarins chinois occupent le toit d’une maison à vingt pas de nous ; à la même distance, à droite, des soldats thibétains tiennent une bonne position. Quelques pelotons de soldats chinois sont assez bien distribués.
» On fait encore semblant de parlementer. Des soldats thibétains se dirigent de temps en temps vers le camp ennemi et font des exhortations parfaitement inutiles, à moins que ce ne soit pour assurer l’ennemi de leurs intentions pacifiques. Nous voyons tout sans rien entendre. Les bandes des Déchoudunba les plus rapprochées sont à quatre ou cinq cents pas de nous, en attendant qu'on décide quelque chose.
» Mais voici que tout à coup on pousse un formidable cri de guerre ; vingt et quelques guerriers arrivent de l’autre côté de l’eau, au grand galop de leurs chevaux ; ce sont les principaux chefs de l’expédition. En un clin d’œil, ils sont à cent cinquante pas de nous, mettent pied à terre et ouvrent aussitôt la fusillade contre nous ; c’était le signal de l’attaque générale. Les piétons se précipitent au pas de course, les mandarins chinois sont là avec leurs soldats armés de fusils et d’arcs. Les Thibétains ont des fusils et des lances, mais c’est probablement pour jouir du spectacle. On ne tire pas un coup de fusil, on ne décoche pas une flèche. Brusquement, la porte de notre cour vole en éclats sous les coups de sabre ; alors, pour protester contre la lâche trahison de nos prétendus défenseurs, je décharge deux coups de fusil l.
» C’était inutile, la trahison était consommée. Nous avions tout vu de nos yeux jusqu’au dernier moment, mais il était temps de battre en retraite, ce que nous fimes, en sautant du toit inférieur dans le jardin du second chef. De là nous pénétrons dans sa maison et l’on nous introduit dans un sombre grenier, au rez-de-chaussée, qu’on ferme immédiatement à clef. A peine sommes-nous dans cette cachette, qu’il se fait un grand mouvement. Nos ennemis poussent encore le cri de guerre; dans la maison on prononce nos noms, on sanglote, on court dans toutes les directions. Nous croyons la maison envahie et notre mort prochaine ; nous nous donnons mutuellement l’absolution et nous entretenons de quelques pieuses pensées, jusqu’à ce que, vaincus par la fatigue, nous cédons au sommeil.
» A une heure très avancée de la nuit, le second chef nous apporte de la nourriture et arrange un peu notre taudis pour le reste de la nuit. Alors nous apprenons que le grand mouvement qui nous avait effrayés provenait de l’incendie de notre presbytère.
» Tout est brûlé, la maison et les objets qu’elle renfermait encore. Les maisons des chrétiens sont également incendiées ou démolies ; nos catholiques sont en fuite, le poste de Bathang n’existe plus. »
Après avoir détruit la chapelle, le presbytère, les demeures des catholi-
1. Plus tard, on raconta que lorsque les missionnaires répondirent à la fusillade de l’ennemi par deux coups de feu, le colonel Ma-ta-tao-yé aurait crié à ses soldats : ■< Tirez ! tirez ! » et s’avança lui-même pour engager le combat. Le mandarin civil, son supérieur, répondit : « Ne tirez pas! » et arracha le fusil des mains du colonel. On raconte aussi que, la cour du presbytère envahie, on mit le feu à la maison sans pénétrer à l'intérieur, oû l’on croyait les missionnaires barricadés ; ceci explique les recherches que l’on fit ensuite pour retrouver leurs ossements dans les cendres.
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ques, les bandits se mirent à la recherche des missionnaires ; ne les trouvant pas, ils pensèrent qu'ils étaient cachés dans les maisons des chefs. Pendant plusieurs jours, ils montèrent la garde et multiplièrent les espions afin de les découvrir.
Mais laissons parler les victimes mêmes de ce brigandage 1 :
« Le 21 juillet, nos persécuteurs viennent en foule pousser leur cri de guerre devant la maison du second chef indigène. Celui-ci, pour tromper l'ennemi ouvre la porte extérieure de sa résidence, bâtie comme une citadelle ; les révoltés se retirent déconcertés et nous croient cachés ailleurs. Le grenier où nous sommes blottis est une véritable prison, les portes sont verrouillées, on nous recommande le plus grand silence, un peu de lumière nous arrive à travers une fenêLre grillée. De temps en temps, des domestiques, épiant le moment où ils ne seront pas aperçus, s’introduisent furtivement dans notre cachette et nous apportent de l'eau chaude pour le thé; depuis la nuit précédente, on ne nous a servi qu’une galette et un peu de beurre. Cela nous suffît cependant, car la fatigue du jour précédent et les inquiétudes de l'heure actuelle nous enlèvent tout appétit. Dans notre fuite, nous avons heureusement emporté un bréviaire et nous trouvons dans la récitation du saint office la consolation que Dieu donne toujours à ceux qui sont persécutés pour lui.
» Le 22 juillet, un peu après minuit, le premier chef, croyant notre retraite connue du dehors, vient nous inviter à nous retirer chez lui. « Yousn’êtes pas en sûreté ici, nous dit-il, il est probable que dans la journée il y aura une attaque dirigée contre vous et la maison peut être envahie facilement. A cette heure, les rebelles sont dans leur campement ; toutes les mesures sont prises pour vous conduire chez moi par un chemin détourné, seulement gardez le plus profond silence pendant le trajet. » Nous acceptons aussitôt la proposition ; une troupe de soldats thibétains, armés de sabres et de lances, nous fait escorte, pendant que d’autres, placés en sentinelles, doivent avertir au moindre signe de danger. Notre voyage nocturne s’effectue heureusement, malgré quelques chutes et quelques bains de pieds dans le ruisseau qui borde la route. Nous passons près de notre demeure qui n’est plus qu’un monceau de cendres. Mais nous voici arrivés à notre nouvelle prison : c’est un vrai cachot, avec sa puanteur et son obscurité ; il est situé au rez-de-chaussée, l’air et la lumière ne pénètrent qu’à travers les fentes de la porte ; dans un coin de la salle on range des planches, on étend nos couvertures’par-dessus et nous y dormons jusqu’au lever du jour. Le régime est convenable, mais la réclusion est de la dernière rigueur; comme dans la précédente cachette, on n’ouvre la porte que pour nous apporter notre nourriture, et on la ferme aussitôt à clef, en nous recommandant à chaque fois le plus grand silence, soit pendant le jour, soit pendant la nuit. C’est seulement à la lueur d’une chandelle que nous pouvons réciter notre bréviaire, écrire et distinguer quoi que ce soit. Lorsque la chandelle est brûlée, nous avons encore la consolation de réciter notre chapelet et de prier pour nos pauvres chrétiens dispersés. L’un d’eux, Podjrou, notre domestique, est venu nous rejoindre la nuit précédente ; il
1. A. M.-E.,vol. 556 /. MM. Giraudeau et Soulié àMgrBiet,Ta-tsien-lou,l" septembre 1887.
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nous annonce qu’après avoir démoli sa maison, les persécuteurs l’ont cherché dans plusieurs endroits où ils le croyaient caché. Nul doute que s’il était tombé entre leurs mains, il eût été massacré. Sa vieille mère et les membres de sa famille ont pris la fuite hors de la ville.
» Notre domestique chinois, réfugié au prétoire du mandarin, parvient jusqu’à nous pendant la nuit. Il nous raconte qu’au moment de l’attaque, poursuivi par les ennemis, il se réfugia chez une famille chinoise. Là, un soldat lui prêta son uniforme et, à la faveur de ce déguisement, il put gagner le prétoire sans être reconnu. Notre maison de Selenong a été incendiée hier, la famille qui l’habitait a pu fuir à la montagne ; les céréales ont été pillées et le reste livré aux flammes ; les quelques animaux échappés au pillage du 17 juillet ont été enlevés.
» Le tombeau du P. Brieux a été renversé, la tombe ouverte, les ossements exhumés ont servi de cible à nos féroces ennemis; le crâne a été criblé de balles, réduit en poussière, puis jeté à l’eau avec le reste des ossements. Ce sont, disait-on, les Dechoudunba qui ont commis ce crime ; ce sont eux qui avaient aidé à l’assassiner ; leur haine ne fut sans doute pas assouvie, puisque, après sept ans écoulés, ils poursuivent notre cher martyr jusque dans le repos de la mort. Les tombes des chrétiens ont été également violées et leurs ossements jetés au fleuve. Un néophyte a été soumis à une cruelle torture ; vaincu par la douleur, il a fini par déclarer où étaient cachés les objets des chrétiens, qui aussitôt ont été pillés.
» Le 23 juillet, au matin, le second chef indigène vient nous supplier de nous éloigner. Il propose de faire conduire l’un de nous à Ta-tsien-lou et de garder l’autre à Raty, dernier village du territoire de Bathang, sur la frontière de Lithang. Nous lui faisons remarquer que, s’il est impuissant à nous défendre à Bathang, la difficulté sera encore bien plus grande à Raty; alors, il consent à ce que l’un de nous reste à Bathang, pourvu que ce soit au prétoire du mandarin chinois ; nous acceptons volontiers cette proposition, afin que l’un de nous puisse se sauver, mais lorsque nous demandons au chef de nous ouvrir la route, il répond que la ville est assiégée de tous les côtés et qu’il cherche en vain le moyen de nous faire évader.
» La journée se passe dans le calme. A sept heures du soir, nous entendons un grand mouvement dans la maison. Bientôt les cris de guerre arrivent jusqu’à nous, peu après la fusillade commence, les pierres volent, plusieurs assaillants sont blessés, ainsi que quelques-uns de nos défenseurs.
» L’issue du combat allait être fatale pour nous et la porte de la maison était sur le point d’être enfoncée, lorsque les lamas, auxquels sont soumis la plupart des révoltés, viennent au secours des chefs indigènes. Voyant la fureur de leurs sujets et ne sachant à quels excès ils se porteraient, ils veulent éviter une trop grande responsabilité et se donnent des airs de pacificateurs. A huit heures du soir, nouveau tumulte : les assaillants reviennent avec des faisceaux de bois résineux pour incendier la maison ; on couvre le toit de bassins remplis d’eau et l'on fait des provisions de pierres pour parer à l’incendie et à une nouvelle attaque ; on nous avertit
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de garder le plus profond silence, car plusieurs individus se sont approchés des murs, cherchant à découvrir l’endroit où nous sommes cachés.
» L'attaque préparée pour la nuit n’a eu lieu qu’au point du jour; le 24 juillet, elle a été repoussée encore une fois. Pendant quel’ennemi lient conseil, le mandarin chinois appelle les deux chefs indigènes et leur ordonne d'éloigner les révoltés, mais ne s’occupe en rien des moyens à prendre pour y réussir. Aujourd’hui, comme les jours précédents, les ennemis demandent qu’on nous livre entre leurs mains avec nos domestiques ; pour forcer les chefs à leur faire cette concession, ils arrivent en masse dans la soirée.
» Les deux chefs thibétains imaginent alors un singulier expédient. Ils se revêtent de leur costume officiel, s’avancent au-devant des révoltés, déposent leurs globules à leurs pieds, font neuf prostrations et les conjurent de retourner chez eux. Ceux-ci, la plupart sujets de la lamaserie, répondent par des cris de guerre. Les chefs insistent et supplient avec larmes, la foule répond : « Livrez-nous les étrangers, sinon nous nous déclarons sujets de Lhassa. »
» Ces deux pauvres chefs indigènes agissent ainsi, non point parce qu’ils craignent de verser le sang du peuple, mais parce qu’ils redoutent les cruelles représailles de la lamaserie, qui ne manquerait pas de venger ses protégés. Ils sont pris entre deux feux ; s'ils laissent massacrer les missionnaires, la Chine en fait retomber la responsabilité sur leurs têtes ; s'ils les défendent par les armes, ils soulèvent contre eux les puissants et impitoyables lamas. Enfin les révoltés consentent à retourner à leur campement pour tenir conseil de nouveau. Les chefs indigènes viennent aussitôt dans notre cachot nousexposer dans quel embarras ils se trouvent; puis ils ajoutent : « Après avoir épuisé tous les moyens de défense, si l’on envahit la maison et qu’on nous saisisse, nous avons des couteaux pour nous couper la gorge. »
» A leur invitation de partir, nous répondons :
« Ouvrez-nous la route, nous consentons à sortir de Bathang, soit de nuit, soit de jour. — Comment trouver un moyen, répondent-ils ? les routes sont gardées et les mandarins chinois ne prêtent aucun secours. »
» La situation s’aggrave, les pourparlers n’aboutissent à rien, l'ennemi nous réclame de plus en plus insolemment. A la nuit, pour la première fois, on ne ferme pas notre cachot à clef. On nous avertit qu’au premier signal, nous devons monter sur le toit et nous réfugier au milieu des soldats thibétains. Nous renouvelons à Dieu le sacrifice de notre vie. Puisse notre sang contribuer à l'affermissement de la chère mission du Thibet et à la conversion de ce pauvre peuple, trompé par des lamas qui nous persécutent sans nous connaître !
» La nuit du 25 juillet se passe sans accident, divers bruits courent parmi nos ennemis. Les uns croient qu’à l’attaque de notre maison, toute issue étant fermée, nous avons péri dans l’incendie ; on fouille le monceau de cendres pour retrouver nos ossements. D’autres accusent le fils du second chef, qui vient d’escorter un des commissaires impériaux à Lhassa, de nous avoir conduits à la frontière. En effet, malgré toutes leurs recher-
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clies, ils ne sont pas parvenus à nous découvrir, et les chefs indigènes ont si souvent usé d’adresse pour les tromper, qu’ils ne savent à quoi s’en tenir.
» Le lendemain, un enfant chétien, le petit Denys, âgé de six ans, arrive dans notre réduit et nous raconte ses aventures. Ne sachant où se retirer après le pillage et l’incendie, il est allé à la porte du prétoire où le neveu du mandarin et le cuisinier l’ont fait entrer. Le pauvre petit passe là six jours, indignement traité ; on lui donne juste ce qu’il faut pour ne pas mourir de faim; les hommes du prétoire ne lui permettent pas de chercher un abri pour la nuit, il fut obligé de coucher dans la cour, sous une table. Son délaissement excite la compassion de deux mandarins militaires, qui lui envoient en cachette quelques petits pains. Bientôt la foule vient pousser le cri de guerre devant le prétoire, elle tire deux coups de fusil dans la porte. Alors, Tcheou-tchang-ta se cache dans le coin le plus reculé de sa maison, et de là, il a le courage d’ordonner qu’on livre l’enfant à la populace ameutée ; c’est une indignité de plus à la charge de ce triste mandarin. Denys est aussitôt remis entre les mains de nos persécuteurs, qui, eux-mêmes, paraissent étonnés d’une telle infamie. Quelques-uns d’entre eux crient, il est vrai : « Tuez-le, tuez-le, coupez-le en morceaux, c’est un chrétien, » mais le plus grand nombre proteste en disant : « C’est un enfant, ce n’est pas lui qui arrête la pluie ; sauve-toi, sauve-toi, disent-ils à Denys, et tu n’auras pas de mal. »
» Après avoir erré quelque temps dans la ville, Denys revint se coucher à la porte du prétoire. Ce matin, le mandarin l’ayant aperçu, est allé luimême le chasser et lui défendre de paraître de nouveau. Denys ignorant où nous étions cachés, ne sachant que faire, est venu à la porte du premier chef. Les soldats thibétains l’ont fait entrer et le chef, après lui avoir donné à manger, nous l’a amené. En entendant cet enfant nous faire cet attristant récit, entrecoupé de sanglots, nous ne pouvons nous empêcher de verser des larmes et de remercier Dieu de nous l’avoir conservé.
» Le ^7 'juillet, notre situation est toujours la même; nous sommes enfermés sous clef et l’on continue à prendre des précautions infinies pour ne pas dévoiler notre retraite. Notre cachot devient de plus en plus infect, nous pouvons à peine respirer ; de temps en temps, nous nous risquons à aller humer un peu d’air à travers les fentes de la porte.
» Le 28 juillet, vers trois heures du soir, on ouvre notre porte et on nous invite à une entrevue avec le premier homme d’affaires du mandarin chinois. Enfin, après huit jours de cachot, nous pouvons jouir un instant de la lumière du soleil et respirer le grand air ; nos yeux, accoutumés aux ténèbres, sont éblouis par la clarté du jour et l’air pur que nous respirons fatigue nos poumons, nous éprouvons quelque chose comme de la défaillance. Le délégué du mandarin nous invite, au nom de son maître, à nous éloigner de Bathang. La demande était prévue ; « Nous avons, répondîmesnous, le droit de rester à Bathang et, d’après les ordres de l'empereur, les mandarins doivent nous protéger ; or, quel secours nous ont accordé les mandarins? » En même temps, nous exhibons un passeport de Pékin. Le délégué en prend connaissance et, sans récuser nos droits, nous dit qu’il
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est difficile de les défendre. Nous répliquons : « C’est au moment du danger et non en temps de paix que le mandarin doit nous protéger, sinon il désobéit à l’empereur et se moque de ses ordres. » .
L’interlocuteur se retire et rapporte nos paroles au mandarin; celui-ci arrive aussitôt en personne, accompagné du colonel. A son invitation de partir, nous rappelons encore nos droits.
« Enfin, nous consentons à nous éloigner, mais nous exigeons un écrit, par lequel le mandarin se déclare impuissant à nous défendre et s’engage à nous ramener à Bathang, dès que le calme sera rétabli ; de plus, nous demandons que nos domestiques nous accompagnent.
» Dans la nuit du 30 au 31 juillet, nous préparons notre départ. Une longue discussion s’élève au sujet de nos caisses de livres et d’ornements, les seuls que nous ayons pu sauver. Nous, nous voulons les laisser chez le chef thibétain et celui-ci veut les faire partir, sinon, dit-il, sa maison sera pillée et peut-être livrée aux flammes. Nous finissons par y consentir. Nous passons sans dormir la nuit du 31 juillet au 1er août. Les chevaux des soldats thibétains sont sellés, nous avons insisté plusieurs fois pour partir, les chefs tergiversent toujours.
» Le soleil est déjà levé depuis longtemps sur la ville ; on selle enfin nos chevaux, et on nous recommande de partir en toute hâte au premier avertissement. Depuis une demi-heure, des bandes de Dechoudunba sortent de la lamaserie et accourent vers la ville ; les uns agitent leurs lances, d’autres préparent leurs fusils ; évidemment nous allons avoir quelque tapage. Nous nous confessons encore une fois et sommes prêts à toute éventualité.
» Le premier chef monte à cheval, ainsi que son cousin, et tous deux se dirigent lentement vers la ville suivis de leur escorte ; c'est pour tromper l’ennemi. A ce moment, le cheval de notre domestique se trouve mal harnaché, le cavalier manque les étriers. Le deuxième chef indigène, chargé de surveiller notre départ, tire son sabre et en assène un coup sur la tête du malheureux qui avait préparé le cheval. Le coup fut presque évité, il devait fendre en deux la tête du pauvre homme, il ne fit qu’une blessure ; l’incident ne dura qu’une minute. Nos domestiques sont à cheval, le deuxième chef vient nous chercher ; avant de mettre pied à l’étrier, nous le saluons et nous partons. Les toits de la ville sont couverts de spectateurs, les rues encombrées par nos ennemis et par un grand nombre de curieux. Le premier chef et plusieurs de ses soldats font semblant de nous attendre sur la place. Quelques serviteurs tiennent nos chevaux par la bride ; arrivés à la porte de la cour extérieure, ils nous dirigent à toute vitesse par une ruelle qui s’ouvre sur la campagne, juste à l’opposé de l’endroit où nous sommes attendus.
» Arrivés dans les champs, nous partons au galop ; l’ennemi, se voyant trompé, se précipite en avant pour nous couper le chemin. Heureusement quelques soldats thibétains poussent une charge sur nos agresseurs qui ralentissent leur mouvement.
» Bientôt nous sommes aux dernières maisons de Kiarinong ; nos assaillants n’ont d'autre ressource que de prendre la même route que nous
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et de lutter de vitesse avec nos chevaux. Nous nous hâtons, il le faut ; un lama, plus agile et peut-être plus furieux que les autres, n’était qu’à quelques pas de nous ; il lança plusieurs grosses pierres qui nous frisèrent les oreilles sans nous atteindre.
» Nous et nos gens étions sortis de la bagarre sans blessures : un soldat chinois fut moins heureux, il reçut au genou un violent coup de pierre qui l’empêcha de chevaucher. L’ennemi, ne pouvant plus songer à nous saisir, s’en vengea en hurlant contre nous toutes ses malédictions et en nous tirant des coups de fusil, qui ne pouvaient pas nous atteindre.
» A une lieue environ de Bathang, le gros des soldats thibétains qui nous escortaient, s’arrêta dans un défilé afin de tenir tète à l’ennemi, au cas où il nous aurait poursuivis. Mais il n’osa pas, et six jours plus tard, escorté de huit soldats thibétains et de quatre soldats chinois, nous arrivions sur le territoire de Lythang.
» De Lythang à Ilo-keou, nous fîmes cinq étapes. Nous croyions trouver dans ce village plus de facilité qu’ailleurs pour mettre nos bagages en dépôt. Notre hôtelier se montra d’abord de bonne composition ; mais le mandarin de l’endroit le fit promptement changer d’avis. Une aussi petite localité, fit-il remarquer, ne pouvait répondre de nos précieux objets, il y avait danger du feu, des voleurs, etc... »
Les missionnaires n’étaient pas résignés à perdre, en arrivant au port, leurs bagages apportés jusque-là avec tant de peines. Le lendemain, à trois heures du matin, en s’entourant des plus minutieuses précautions, M. Giraudeau monta à cheval et partit pour Ta-tsien-lou à l'insu du mandarin. C’était le samedi 13 août ; le 13 août au matin, il avait parcouru les cinq étapes qui séparent Ho-keou du chef-lieu de la mission. M. Soulié, resté à la garde des bagages, ne put cacher longtemps le départ de son compagnon. Le mandarin de Ilo-keou dut se résigner à conserver dans son village un missionnaire ; puis, sans perdre de temps, il se mit à la poursuite de celui qui s’était éloigné et que naturellement il ne put atteindre.
D’ailleurs, son embarras et ses regrets ne furent pas de longue durée ; aussitôt arrivé à Ta-tsien-lou, Giraudeau prit, sur l’ordre de Mgr Biet, des mesures pour organiser le transport des bagages, et Soulié, qui les accompagna, arriva le 22 août à la résidence du Vicaire apostolique.
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Ruine de Yerkalo.
Premières rumeurs. — Ordres des Dechoudunba. — Pourparlers. — Dispositions des chrétiens. — Leur départ. — Instances près de M. Couroux. — Résolutions. — Mort de Djroleu. — Un délégué de Bathang. — Préparatifs du départ de M. Couroux. — M. Couroux qùitte Yerkalo. — Dans les gorges de Zeulong. — M. Couroux à Yerkalo. — Le maire de Napo. — Ordre de chasser les missionnaires. — En route pour A-tentse. — Yerkalo brûlé.
La station de Yerkalo ne fat pas plus épargnée que celle de Bathang. Pendant les mois de mai et de juin, les deux missionnaires, Couroux et Bourdonnec, avaient bien entendu circuler quelques bruits alarmants ; puis le calme s’était fait. On sut plus tard les causes de ces rumeurs et de cette tranquillité trompeuse. Pendant que les lamas avaient préparé leur complot, il y avait eu un certain émoi ; et, malgré le secret dont l’entouraient les conspirateurs, on avait laissé transpirer quelque chose du projet fatal ; puis, le plan bien organisé, on se reposa en attendant le jour et l’heure favorables pour l’exécution, et cette paix, dont on ne connaissait pas le motif, laissa espérer que tout était fini.
« Je ne m’attendais donc nullement à l’annonce d’un désastre, écrit M. Couroux ', lorsque, le 25 juillet, on vient m’annoncer la ruine de Bathang. Une heure à peine s’était écoulée que les deux tiers des chrétiens de Yerkalo se trouvaient réunis dans notre maison. Ils étaient anxieux, la frayeur était peinte sur leur visage. Alors je donnai l’ordre de les appeler tous. Lorsqu’ils furent réunis, je leur fis connaître ce que je venais d’apprendre. Je cherchai à les rassurer de mon mieux et à leur inspirer confiance et force, par les considérations surnaturelles qui pouvaient les toucher davantage. Je ne négligeai pas non plus de leur montrer les espérances humaines que nous avions encore d'échapper au danger. Je proposai une neuvaine publique, qui fut acceptée avec joie et suivie avec fidélité.
» Pendant la neuvaine, h l’exception de deux ou trois, tous les chrétiens eurent à cœur de faire une bonne confession et une fervente communion, pour implorer la protection de Dieu, du Sacré-Cœur de Jésus et de Notre- Dame du Sacré-Cœur, patronne de Yerkalo ; et, si tel était le bon plaisir de Dieu, pour obtenir de souffrir en vrais chrétiens et de mourir en fidèles disciples de Jésus crucifié ».
M. Couroux se rendit ensuite à Poutigne près du sous-préfet et demanda à lui parler en particulier. Immédiatement, celui-ci fit éloigner son entourage, et le missionnaire lui donna communication des tristes nouvelles
1. A. M.-E., vol. 556-/. Rapport de M. Couroux à Mgr Biet, Ta-tsien-lou, 10 janvier 1888.
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qu’il venait de recevoir. Le chef lui affirma les ignorer, et, comme le prêtre l’invitait à chercher les moyens de le .protéger, il lui répondit :
«Je n’ai pas d’ordres de mes supérieurs, les chefs thibétains de Bathang; mais, peu importe, nous aviserons. »
Sa maison étant remplie de lamas et d’hommes du peuple, il proposa de se rendre à Yerkalo le soir même ou le lendemain matin, en observant qu'il serait plus facile de garder le secret sur la manière dont l’affaire serait traitée.
La remarque était juste et la proposition fut acceptée. Alors on décida d’envoyer à Bathang deux chrétiens, qui n’étaient pas connus comme tels, afin de s’informer exactement de la situation, des dispositions du peuple, et de savoir si réellement les Dechoudunba étaient déterminés à venir attaquer Yerkalo.
Tchrapalodjreu et un autre catholique se dévouèrent. M. Couroux leur remit des lettres, des vivres pour la route, et ils partirent vers midi.
Le 27 juillet, arrivèrent deux écrits contradictoires adressés aux habitants de Yerkalo et à tous les villages de la juridiction du sous-préfet de Poutigne.
Le premier était envoyé par les deux chefs thibétains de Bathang. Après avoir brièvement raconté ce qui s’était passé, sans qu'ils eussent pu, disaient-ils, y mettre ordre, ils menaçaient des peines les plus sévères quiconque oserait inquiéter les missionnaires ou leur nuire. Le souspréfet ayant communiqué cet écrit à M. Couroux, celui-ci en prit une copie. La deuxième pièce était adressée non seulement à la sous-préfecture de Poutigne, mais à tous les habitants de la région, c'est-à-dire à un territoire de plusieurs journées de marche ; il était très explicite. En voici la traduction 1 :
Nous, Dechoudunba, pour le plus grand bien du pays, nous avons chassé les Européens prédicateurs d’une religion étrangère, parce que leur présence nous attire de grandes calamités. Nous pensions les anéantir. Mais les lamas et autres étant venus intercéder en leur faveur, en considération des lamas surtout, nous leur avons fait grâce de la vie par miséricorde et les avons renvoyés dans leur pays... Nous avons obtenu un écrit des mandarins chinois et thibétains nous attestant que nous avions bien fait d’agir de la sorte, et que nous ne serions nullement inquiétés dans la suite pour ce fait... A Yerkalo, vous avez aussi deux prédicateurs de religion venus d’Europe... Nous vous ordonnons de les faire disparaître du pays, et de nous faire savoir au plus tôt que vous avez accepté nos ordres... Que si vous ne voulez pas vous associer avec nous ni chasser les Européens, alors vous êtes pour eux et contre nous. Faites-le nous également savoir ; nous sommes prêts à nous rendre à Yerkalo et à faire ce que nous avons fait à Bathang, et, pour vous punir de votre attachement aux Européens, nous pillerons vos biens et nous vous imposerons d’autres punitions... réfléchissez.
Tout le peuple compris entre les frontières de Linkachu et le village de Gunra, en allant du nord au sud, de l'est à l’ouest, tous nous nous sommes réunis en conseil pour vous envoyer cet ordre. Que le peuple voie ce qu’il a à faire et qu'il nous donne prompte réponse.
De tous les Dechoudunba réunis et autres, le sceau.