‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 82 sur 170 · Traduction de M. Couroux · texte numérisé non relu

Traduction de M. Couroux

NOUVEAUX MALHEURS

« Voilà, dit M. Couroux, le peuple de Yerkalo qui reçoit deux ordres contraires. One fera-t-il ? A qui obéira-t-il ? On décide que dans cette occurrence difficile, il faut se réunir le surlendemain, en grand Conseil. Quelques esprits pervers, influents dans le pays, secrètement mis au courant de tout par les lamas, feignaient de craindre plus encore que les autres : le sorcier Kata, qui est en même temps maire du village de Poutigne, se distinguait entre tous.

» Ce même jour, nous reçûmes des visites de condoléance de tous les maires des environs et de beaucoup d’hommes influents dans le pays. Les unes étaient sincères, les autres hypocrites. Humainement parlant, Indécision du grand Conseil, qui devait avoir lieu le lendemain, était pour nous une question de vie ou de mort. Aussi je ne manquai pas d’insinuer à ceux de nos visiteurs qui, par leur influence et leur éloquence, sont d’un grand poids dans ces réunions générales, dans quel sens il serait bon de tourner les esprits, et à quelle décision il serait équitable de s'arrêter. Tous me faisaient les plus belles promesses, même le sorcier Kata ; quel était le fond de leur pense e ?

>> Le 29 juillet eut lieu ce conseil qui se tint dans une gorge de la montagne, à deux kilomètres environ de notre maison. Chaque famille payant tribut devait y avoir un représentant, et en dehors des membres de la réunion, aucun curieux n’était admis, les avenues étaient gardées.

» Le soir, des amis vinrent secrètement, à la faveur des ténèbres, nous rendre compte des discussions de la journée. On n’avait pris aucune résolution, il paraissait certain que les gens du pays ne nous défendraient pas, heureux encore s’ils ne nous attaquaient pas ; non parce qu’ils nous haïssent, mais pour éviter les maux que leur causerait l’invasion des Dechoudunba.

» Le lendemain, la réunion générale continue ; de notre côté, missionnaires et chrétiens, nous redoublons de prières et d’instances auprès de Dieu. M. Bourdonnec et moi nous avions fait vœu de célébrer une neuvaine de messes. Les chrétiens priaient, communiaient, prélevaient sur leur nécessaire pour demander des messes et pour contribuer à orner l’église que nous venions de bâtir. Cependant nous attendions avec anxiété quelles seraient les décisions prises à notre égard par la réunion générale. Je venais de réciter mes vêpres lorsqu’arrivèrent douze hommes demandant à me voir et s’annonçant comme délégués de l’assemblée.

» Le frère du maire Tsamdo prend la parole au nom de tous, et nous dit qu’on l’avait choisi pour venir nous faire part des délibérations. Puis, dans un langage assez grossier, il fait un long discours dont voici le résumé :

« Vous êtes venu des pays qui sont de l’autre côté de la mer, il faut y retourner... Votre religion irrite nos divinités, c’est pourquoi, depuis plusieurs années, l’eau du ciel ne vient plus donner la fertilité à la terre... Ce qui est plus grave encore, c’est que si vous ne partez nae, mus aurons à subir une invasion des Dechoudunba qui nous ont déjà menacés. Nous vous prions donc de partir volontairement, sinon nous vous ferons partir de force, pour éviter de grands maux... Non seulement nous sommes

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menacés par les Dechoudunba, mais Lhassa ne peut vous supporter, et si nous ne vous chassons pas, nous qui sommes à la frontière du pays de Lhassa, nous ne pourrons résister à ses envahissements : car Lhassa ordonne de vous chasser... »

» Puis d’un ton plus insolent et faisant allusion à l’expédition Mac-Aulay, il continue :

« Est-ce que vous n’avez plus de maisons pour habiter dans votre pays ? Est-ce que vous faites cause commune avec ces Européens qui sont venus par Kalikata (Calcutta), et qui ont essayé d'aller à Lhassa ? »

» Jusque-là, j’avais écouté en silence, mais j’en savais assez pour être fixé, et j’interrompis l’orateur : « Hàte-toi, lui dis-je, quand tu auras fini je parlerai à mon tour. »

» Il répondit : « J’ai fini, c’est tout. »

« Eli bien, toi et tes onze compagnons, écoutez maintenant ce que je vais vous dire :

o Alors je réfutai les raisons que je venais d’entendre, j’affirmai nos droits et la justice de notre cause. Je n’avais pas besoin de donner beaucoup de preuves, car la plupart de mes auditeurs nous connaissaient, et je terminai ainsi :

« Si les Dechoudunba font invasion, libre à nous de nous laisser tuer ou de prendre la fuite, c’est notre affaire ; mais si vous, peuple de Yerkalo et de la juridiction du sous-préfet de Poutigne, vous avec qui nous avons vécu jusqu’à ce jour en frères et en amis, vous voulez nous chasser; venez, si vous l’osez, dès ce soir si vous voulez ; vous pouvez nous tuer ; si vous brûlez notre maison, dans ses ruines, vous trouverez mes cendres, et d’autres un jour viendront vous demander compte de ma vie. Quant à essayer de nous faire partir, je vous déclare que vous ne réussirez pas. Vous pouvez maintenant porter ma réponse à ceux qui vous ont délégués. »

» Les onze compagnons de celui qui avait pris la parole me répondirent qu’il avait parlé de son propre chef, et l’un d’eux expliqua qu’ils n’avaient pas pour mission de nous faire partir, mais qu’ils étaient simplement envoyés par la réunion générale pour faire conseil avec nous...

« Nous, peuple des Salines, nous sommes pris, disaient-ils, comme dans un étau ; si nous obéissons aux ordres des chefs de Bathang, comme c’est notre devoir, c’est nous exposer à tomber entre les mains des Dechoudunba, sans que nos chefs puissent nous secourir comme le prouve ce qui s’est passé à Bathang ; obéir aux Dechoudunba, c’est nous exposer à être traités de rebelles ; nous sommes donc dans un grand embarras. Si donc vous, les Pères, vous vous retiriez pour quelque temps en dehors des frontières, nous vous conduirions, et pour éviter l’invasion, nous écririons aux révoltés que nous vous avons chassés. Puis aussitôt que le pays serait pacifié, nous vous réinstallerions dans votre maison el nous aurions évité par ce moyen le malheur commun qui nous menace. Voilà ce que nous venions proposer aux Pères, les priant de vouloir bien nous donner un conseil sur la conduite à tenir, comme des enfants dans l’embarras recourent à leur père, à leur mère, etc. »

» Je savais qu’il y avait à prendre et à laisser dans ce discours mielleux,

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mais le raisonnement était assez juste ; je répondis : « Que les chefs de village viennent eux-mêmes demain. Je réfléchirai, et nous délibérerons ensemble sur le parti à prendre. » Et je les congédiai.

» Le 31 juillet, à la première séance, ma réponse fut communiquée au conseil par mes visiteurs de la veille, et les principaux meneurs craignant, en venant auprès de nous, d’endosser une responsabilité compromettante pour l'avenir, usèrent d’hypocrisie :

« Eh bien, dirent-ils, puisque les Européens ne veulent pas partir, nous n’avons aucune raison personnelle de les chasser. Séparons-nous donc : que chacun, selon ses moyens et son bon plaisir, mette ses richesses en sûreté, et quand viendront les Dechoudunba, advienne que pourra. » Et la réunion se dispersa.

» J’attendis donc en vain les chefs de village qui ne vinrent pas. Nous attendions aussi avec impatience le retour de nos deux envoyés partis pour Bathang depuis six jours.

» Enfin, dans la nuit du 31 juillet au 1er août, vers minuit, j’entends frapper assez violemment à la porte extérieure de notre maison. J’accours et je distingue la voix de Tchrapalodjreu et de son compagnon. J’ouvre précipitamment, je les introduis dans ma chambre et les presse de questions. Ils me racontent comment les écrits des Dechoudunba ont mis tout le peuple en effervescence jusqu’à Gunra. Le plus grand nombre est d’avis qu’il faut venir nous expulser : les uns par crainte d’une invasion des Dechoudunba, les autres par l’appât du pillage ; plus terribles que tous les autres, les émissaires secrets des lamas inventent des raisons à plaisir pour exciter le peuple. Pendant leur voyage, nos deux chrétiens, afin de n’ètre pas inquiétés, et de pouvoir mieux se rendre compte de la situation, se disaient porteurs d’écrits du peuple des Salines aux Dechoudunba au sujet des Européens; bon nombre de ceux qu’ils rencontraient, ne soupçonnant pas la ruse, leur répondaient :

« Dites aux Dechoudunba qu’ils n’ont pas besoin de venir chasser les prêtres européens et les chrétiens de Yerkalo, et que nous avons nos provisions toutes préparées, pour aller de concert avec vous faire l’exécution. »

« Ah ! me disaient ces deux chrétiens, nous souriions du bout des lèvres pour ne pas nous trahir, mais comme nous avions le cœur malade en entendant ces paroles ! »

» Arrivés à une journée de Bathang, ils apprennent que la ville est cernée par les rebelles qui gardent toutes les avenues. Il leur sera donc difficile sinon impossible d’entrer ; d’un autre côté, un païen, frère d’une chrétienne de Yerkalo, qui connaissait nos deux envoyés, vient secrètement et de nuit les avertir qu’ils ont été reconnus et qu'on a décidé de les arrêter, afin qu’ils ne puissent pas nous annoncer à l’avance l’attaque préparée contre nous. Craignant que ce malheur ne leur arrivât, ils avaient pris le parti de revenir. Tel fut leur récit.

» Le lendemain, du toit de notre maison, nous apercevions les païens de Yerkalo transportant leur mobilier et jusqu’à leur batterie de cuisine, les uns à la lamaserie de Kamda, les autres chez les lamas marchands de Bathang résidant à Poutigne. Ils conduisaient leurs animaux au loin sur

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les montagnes, car, la veille, il avait été dit à la réunion : « Que chacun selon ses moyens et son bon plaisir mette en sûreté tout ce qu’il possède et advienne que pourra. »

» Ici, je ferai une remarque. Il y avait pour ces païens un moyen très simple de s’épargner tant de peine : c'était de nous chasser. Pourquoi ne l’employaient-ils pas ? Parce qu’ils ne voyaient aucune raison de le faire ; Ils trouvaient notre expulsion injuste, ils nous aimaient et ne voulaient pas nous chasser, ce qui n’empêchera pas les lamas de dire : « C’est le peuple qui ne peut supporter les étrangers, c’est le peuple qui les chasse ». Si le peuple nous avait détestés, notre destruction eût été l’affaire d’un instant, surtout après ce qui s’était passé à Bathang, et si l’agonie du poste de Yerkalo a été si longue, c’est uniquement parce que le peuple païen ne frappait qu’à regret en amortissant les coups.

» Le 7 août, je vais à Poutigne prendre des informations officielles auprès du sous-préfet. Celui-ci me dit : « D’après les renseignements que j'ai pu prendre, il est probable que les Dechoudunba viendront et, à leur défaut, les villages du bord de la route attaqueront- certainement. » Je revins donc à Yerkalo, vers midi : hommes, femmes, enfants, tous étaient à la maison, m’attendant avec impatience. Je leur communique le résultat de ma démarche. Ils insistèrent vivement pour prendre le chemin de l’exil. Nous ne crûmes pas prudent de les retenir plus longtemps et leur permîmes de partir.

» A dater de ce jour, que de choses admirables et touchantes on pourrait racontera la louange de ces chers chrétiens! Que de souffrances, de privations* d’actes de vertu, qu’on serait tenté d’appeler héroïques ! Tout cela restera dans l’oubli aux yeux des hommes, mais Dieu les aura écrits, je l’espère, au livre de vie,

» Avant de se disperser, les chrétiens se réunirent à la chapelle. Au nom de M. Bourdonnec et en mon nom, je leur fis une petite exhortation, leur traçant la ligne de conduite à tenir et les conjurant de garder toujours dans leurs cœurs les heureuses dispositions dont ils étaient animés, puisqu’ils préféraient volontairement l’exil et toutes ses souffrances avec Dieu, à la paix qui leur était offerte sans Dieu... « Mourons tous jusqu’au dernier, s’il le faut, plutôt que de renoncer à notre foi et de renier notre Dieu. » Ils semblaient dire : « Nous sommes prêts. » Petits et grands, vieillards et enfants, tous pleuraient, sanglotaient. A chaque parole que je prononçais, j’étais obligé de faire un effort pour ne pas laisser couler mes larmes. Après les avoir bénis, nous les congédiâmes; au lieu de partir, ils se prosternent à terre et d’une voix très émue, ils disent :

« Les Pères nous ont permis de chercher le salut dans l’exil, mais que nous servirait-il de sauver la vie du corps, si les Pères ne prennent pas, comme nous, les moyens d’échapper à la mort? Qui nous conduirait dans la voie des commandements de Dieu ? A quoi bon vivre plus longtemps si nous devons mourir sans avoir un Père près de nous pour nous donner une dernière absolution ? Si les Pères refusent de partir, nous ne partirons pas non plus. Nous préférons mourir dans cette église ; c’est ici que nous attendrons la mort. »

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» Et ils se prosternaient de nouveau, et chacun de répéter : « Oui, si les Pères ne viennent pas avec nous, il vaut mieux pour le salut de notre âme attendre la mort ici. «

» Je répondis que M. Bourdonnec et moi nous allions réfléchir.

» Une heure après, ils étaient réunis à la maison. Je leur dis que M. Bourdonnec se rendraità A-ten-tse demander protection pour eux pendant leur exil, et qu’au lieu de revenir à Yerkalo il resterait avec eux. Quant à moi, je ne pouvais abandonner Yerkalo pour le moment, mon devoir était d'y demeurer. J’ajoutai que mon intention n’était pas de m’exposer volontairement à la mort. Nouvelles instances de leur part, nouvelles affirmations de mourir dans la chapelle si je ne pars pas avec eux, supplications, protestations. Je tins bon et je parvins, non sans peine, à les déterminer à partir, leur affirmant que j’avais des moyens presque assurés de m’échapper au dernier moment; ils se retirèrent, puis, famille par famille, père, mère, enfants revinrent me prier de m’éloigner de Yerkalo. A tous je répondis que je le ferai peut-être plus tard, maintenant il me faut y rester, et chacun de se retirer en disant : « Que faire? Le Père ne nous écoule pas. »

» Dès ce même jour, 7 août, vers quatre heures du soir, cinq familles allèrent coucher dans un village voisin, le lendemain les autres les suivirent.

» Quel navrant spectacle ! Des vieillards pouvant à peine marcher, des enfants en bas-âge, tous cheminaient en pleurant, regardant en arrière de temps en temps pour voir une fois encore leurs maisons qu’ils ne retrouveront peut-être plus ! Et puis, ils emportaient bien un peu de vivres pour quelques jours, huit ou dix jours au plus ; mais quand ces vivres seront épuisés, que deviendra-t-on ? Quelques-uns excitaient particulièrement la compassion. Telle cette mère de famille, seule avec six petits enfants, dont l’aîné n’avait que dix ans, incapable par conséquent de rendre aucun service important ; trois d’entre eux ne pouvaient marcher! Le père était parti pour faire du commerce et n’était pas de retour !

» La mère prit les deux plus petits enfants, l’un sur son dos, l’autre sur son bras. Elle donna quelques vivres à porter aux deux plus grands et elle s’en fut triste, pleurant. Et tous ses enfants, voyant leur mère pleurer, pleuraient aussi.

» Cette femme, nommée Adzouchi, avait un frère païen, fermier dans la lamaserie de Kamda ; elle l’avait prié de prendre chez lui, pour quelque temps, deux de ses enfants, l’un de cinq ans, l’autre de trois ans. Le frère avait consenti, mais les lamas de Kamda l’accablèrent de reproches et d’injures, sous prétexte qu’en recueillant deux enfants, il attirerait une invasion sur le pays. Le malheureux se soumit et chassa ses neveux.

» Après une petite journée de marche, les fugitifs franchirent les limites du pays de Bathang et ils entrèrent dans le territoire soumis à A-ten-tse. Ils espéraient rencontrer çà et là quelques familles hospitalières. Hélas ! vaine espérance, la haine des lamas les avait précédés ; elle leur fit fermer toutes les portes, et ils durent se retirer sur les montagnes. Bientôt les habitants des villages, possesseurs de ces montagnes, vinrent les chasser

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de leur retraite en disant : « Vous ne pouvez rester ici sur notre propriété, votre présence nous attirerait de trop grands malheurs, partez ' parlez ! »

« Pour ne pas compromettre les missionnaires d’A-ten-tse, dont j’ignorais les malheurs, j’avais dit à mes chrétiens de ne pas dépasser le village de Napo. Ils m’obéirent ; mais, renfermés dans un espace de quatre journées de marche, chassés de partout, ils passaient de montagne en montagne, de forêt en forêt, dans l’impossibilité de se reposer quelque part. Pendant ce temps, M. Bourdonnec faisait ses malles et, le 9 août, il se mettait en route pour A-ten-tse, dans le but de demander protection pour nos chrétiens de Yerkalo, réfugiés sur le territoire de cette sous-préfecture. Je restai seul à Yerkalo avec deux ou trois jeunes hommes, alertes et vigoureux, et un brave chrétien attaché à notre service et très habile dans les écritures thibétaines : son nom est Pelgun. C’était pour la quatrième fois qu’il se trouvait aux prises avec la persécution, en compagnie de différents missionnaires, et son dévouement ne s’est jamais démenti.

» Les chefs du village vinrent alors me trouver.

« Si le Père ne quitte pas Yerkalo, me dirent-ils, l’invasion est certaine; sans doute le Père ne tombera entre les mains des envahisseurs qu’autant qu’il le voudra bien, car à midi comme à minuit, aussitôt que nous saurons que le danger est proche, nous accourrons avertir le Père qui pourra prendre la fuite. Mais ces gens, venus de loin, n’obéissant à aucun ordre, n’auront rien de plus pressé que de piller la maison et de la livrer aux flammes. Quel dommage ! une si vaste maison, et la belle église qui vient d’être achevée ! tout cela sera réduit en cendres. Puis viendra notre tour ; nous devrons nécessairement payer notre tribut à ces bandes indisciplinées. Le Père sera forcé' de partir; il serait préférable qu’il partit avant l'invasion. Ce serait l’affaire de quinze jours à un mois au plus. Pendant ce temps, nous prendrons soin de la maison et, sitôt le pays pacifié, les Pères et les chrétiens rentreraient chez eux, car tous nous sommes très heureux de voir les Pères habiter parmi nous et nous leur sommes redevables de bien des secours. Que le Père ne se fâche pas, ce n’est qu’une supplique que nous lui adressons. »

« Le raisonnement de ces païens était fondé sur des faits et il était juste en soi. Je priais, réfléchissais, sans pouvoir m'arrêter à aucun parti. Enfin, je fis savoir au sous-préfet Kiendjra et à tous les maires des villages environnants qu’ils voulussent bien se réunir dans notre maison, que j’avais une chose importante à leur communiquer. Le lendemain matin, 11 août, tous s’étaient rendus à mon invitation. On délibéra longtemps. Enfin, nous décidâmes :

» 1° Qu’une partie des objets appartenant aux missionnaires et à la mission seraient conduits hors des frontières, et que le reste serait mis en dépôt chez les chefs du pays.

» 2° Que le sous-préfet enverrait une lettre aux chefs de Bathang ; que 1 de mon côté, j’écrirais aussi à ces chefs et que les maires et le peuple écriraient aux Dechoudunba et à tous ceux qui nous menaçaient d’invasion, pour leur annoncer qu’un des Européens et tous les chrétiens de Yerkalo étaient partis, que notre mobilier était dispersé, qu’il n’y avait plus

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que des maisûns vides et que l’Européen resté à Yerkalo était sur le point de partir ; ce serait donc peine inutile pour eux de venir ici. Ces lettres ne produisirent pas grande impression.

» Le 12 août, vers onze heures, je vois arriver Djroleu, un des chrétiens partis en exil, le frère de notre dévoué serviteur Pelgun. Il vient directement dans ma chambre, tout accablé, couvert de sueur : « Qu’y a-t-il, lui dis-je, pourquoi reviens-tu à Yerkalo, de quel endroit viens-tu? — Ah ! je remercie Dieu, dit-il, de ce que la nouvelle qui nous a été donnée est fausse. — Quelle nouvelle? — Que le Père m’écoute : hier, dans la journée, un homme venu des Salines nous a dit que pendant la nuit du

10 au 11 août les Dechoudunba sont venus faire une attaque à l’improviste, que le Père a été saisi et si fortement maltraité qu’il est peut-être mort, que mon frère Pelgun, l’homme d’affaires des Pères, a été pris par les agresseurs, qu’on le maltraite constamment pour lui faire faire des aveux calomnieux et nuisibles aux Pères et qu’il ne se tirera pas d’affaires. Sa femme et ses fdles, mes nièces, sont dans la plus grande inquiétude et, depuis qu’elles ont reçu cette nouvelle, elles ne cessent de pleurer ; elles m’ont supplié d'aller voir ce qui en est ; voilà pourquoi je suis venu. »

« Je lui recommandai de dire aux chrétiens de ne pas ajouter foi aux mauvaises nouvelles qu’ils pourraient entendre ; je l’invitai à se reposer le reste de la journée pour repartir le lendemain, car il était très fatigué. Agé de 52 ans, il avait parcouru en moins d’une demi-journée l’espace d’une journée de marche. Il voulut repartir de suite pour tranquilliser la famille de son frère et la sienne. Il m’annonça en outre que notre vieux serviteur Tsien-se-ko, âgé de 72 ans, et que j’avais confié à ses soins s’était démis la jambe le jour précédent, que, pour ce motif également, il était pressé de s’en retourner. Je le fis manger et le laissai partir. Hélas !

11 ne devait plus revoir les siens.

» Il avait marché pendant trois heures environ, lorsque, en arrivant au sommet d’une montagne, il est pris de violentes douleurs d’entrailles qui le mettent dans l’impossibilité de continuer sa route. C’était le vendredi vers trois heures du soir. Il se couche au bord de la route exposé à un vent froid et violent ; la nuit approchant, le froid devient plus intense ; le malheureux veut se lever et retourner sur ses pas, mais il ne peut se tenir debout. Il veut marcher en s’aidant de ses mains, les forces lui manquent, il roule sur la pente rapide en heurtant çà et là les pierres et les rochers qui lui meurtrissent le corps. Le voilà donc condamné à passer la nuit dans ce triste état : couvert d’un léger vêtement, n’ayant rien à manger, pas même une goutte d’eau pour apaiser sa soif! Le lendemain, quelques voyageurs qui passaient par là le trouvent étendu mourant auprès du chemin ; à sa prière, ils lui donnent un peu d’eau à boire et passent leur chemin. Il n’était séparé de son frère et de moi que par une distance de trois heures de marche ; mais rien ne pouvait nous faire soupçonner son état.

» Ne le voyant pas de retour le vendredi soir comme il était convenu, sa femme inquièt envoie deux personnes au-devant de lui dans la mati-

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née du samedi. Lorsque ces deux personnes arrivèrent à l’endroit où Djroleu se mourait, le soleil était déjà très incliné sur l’horizon. On essaya de le porter ; mais le moindre mouvement lui causait tant de douleurs qu’au bout de quelques instants, il refusa absolument de se laisser emmener. « Je vais mourir, dit-il, je vous prie d’aller en toute hâte appeler le Père. » L’un de ceux qui étaient auprès de lui partit et arriva au moment où j’allais prendre le repas du soir. Vite, je fais seller mon cheval, malgré l’obscurité, je me lance à toute bride et suis bientôt auprès du malade.

» Pauvre Djroleu, son corps était froid comme de la glace, aussi raide qu’un cadavre. A peine pouvait-il articuler quelques paroles. Réunissant ce qui lui restait de forces, il me dit : « Père, les remèdes sont inutiles, je vais mourir. A la volonté de Dieu, que le Père me donne un peu d’eau à boire, car j'ai une soif dévorante ; puis je me confesserai, car je vais mourir. » Pendant qu’il reçoit les grâces qui doivent aider son âme à passer d’une vie si malheureuse à une éternité de bonheur, son frère et les autres essaient d’allumer du feu, mais il n’y a pas de bois. Les quelques brindilles que l’on peut recueillir sont inutiles, le vent est si violent qu’il est impossible d’obtenir un résultat.

» Nous songeons à transporter le malade ; il prie et supplie, demande en grâce qu’on le laisse mouriç là où il est. Le moindre mouvement, dit-il, lui cause une douleur à le faire mourir. J’insiste, alors un jeune homme le prend doucement sur son dos pour le porter ; mais, après quelques pas, le malheureux jette des cris de douleur, se laisse tomber, supplie en joignant ses mains défaillantes qu’on ne le fasse pas mourir et refuse absolument de se laisser transporter. Vers onze heures du soir, je pense à m’en retourner, on enlève les tapis qui sont sous les selles des chevaux pour servir de matelas au malade et je laisse une partie de mes vêtements afin de le couvrir. Pelgun reste auprès de lui.

» Le dimanche matin, je célébrai la sainte Messe de bonne heure, je n’avais pas à attendre les paroissiens, hélas !... puis j’accourus auprès du pauvre malade, faisant avertir les chefs du pays de retarder un peu leur visite. Je trouvai Djroleu dans un état bien inquiétant, mais un peu mieux que la veille. Après une dernière absolution, il reçut avec les sentiments d’une piété vive l’Extrême-Onction que je n’avais pu lui administrer la veille au milieu des ténèbres et sans abri contre le vent. Puis, j’insistai très fort pour qu’il se laissât transporter au village païen de Poutigne : « Si tu restes ici, tu mourras certainement; en consentant à te laisser transporter, tu mourras peut-être aussi, mais au moins il y a des chances de salut, etc... » Il répondit : « Que le Père ordonne, je suis prêt à faire tout ce qu’il me dira ; je souffrirai beaucoup en route, mais j’offre à Dieu mes souffrances et ma vie. » On prit toutes les précautions possibles pour que ce trajet lui fût le moins pénible. C’est alors qu’il me recommanda ses cinq enfants dont l’aîné n’a que treize ans, me dit encore quelques paroles pleines de résignation et de conformité à la sainte volonté de Dieu et l’on se mit en chemin. Je laissai les chrétiens venir tout doucement avec le malade et, prenant les devants, je partis en toute hâte pour Yerkalo.

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» Ou m’a dit que Djroleu, malgré ses souffrances, n'a pas laissé échapper une seule plainte pendant le long trajet qu’il eut à parcourir.

« Arrivés au village païen de Poutigne, sur la demande du malade, les chrétiens vont frapper à la porte d’un ancien ami ; on répond : « Le maître de la maison est absent, nous n’osons pas recevoir un malade. » Alors, ils demandent l'hospitalité au fameux maire et sorcier Ivata, qui jusquelà avait su tromper les simples par son hypocrite empressement à paraître nous rendre service. On répond encore : « Le maire est absent, nous n’osons recevoir un malade. » Djroleu, ne pouvant supporter une plus longue fatigue, se fait déposer à l'écurie et ce n'est que le lendemain matin que Ivata, pour donner le change sur ses sentiments, le fait transporter dans sa maison. C’est là qu'il s’endormit dans la paix du Seigneur, le mardi matin Di août. Il ferma les yeux à la lumière sans avoir revu ni sa femme, ni ses enfants. Pelgun avait fait dire à sa belle-sœur : « Reste auprès de tes enfants, encore trop petits pour être laissés seuls en terre d’exil, ton mari va mieux, tu peux compter sur moi pour les soins que réclame son état ; il est mon frère aîné, je ne manquerai pas de faire tout ce qui sera possible. »

» Ce même jour, au soir, je vis arriver de Bathang un délégué des deux chefs thibétains, nommé Gadyra L Après un moment de conversation banale, il me prie de vouloir bien le conduire dans un endroit retiré pour me faire une communication importante. Je me fais suivre de Pelgun, car je voulais avoir un témoin.

» Alors ce délégué me dit :

« Je suis envoyé par les deux chefs pour arrêter, si possible, les soldats qui viennent attaquer Yerkalo ; j'ai trouvé ces soldats réunis sur le territoire de Bongmet ; j’ai ordonné, j’ai menacé, j’ai supplié, tout a été inutile, ils n’ont tenu aucun compte de mes paroles. Au cas où je ne serais pas écouté, comme la chose est arrivée, j’avais ordre de me rendre en toute hâte à Yerkalo pour prier le Père de s’éloigner pendant quelque temps, c’est le dernier et unique moyen d'éviter l’invasion et de sauver la maison du pillage et de l’incendie. »

« Hélas ! il y avait bien d’autres moyens, mais la volonté de les employer manquait !

«Quelle preuve me donnes-tu de ta mission? As-tu un écrit? lui demandai-je. »

« Je n’en ai pas, répliqua-t-il ; les chefs de Bathang m’ont dit que, connaissant le Père, et étant connu de lui, je serais cru sur parole. Étant très occupés au moment démon départ, ils n’avaient pas le temps de faire un écrit. »

« Je compris que je restais sans soutien. Les chefs avaient fait semblant de nous donner une protection efficace, ils envoyaient un homme me prier de m’éloigner pour éviter de tomber entre les mains des persécuteurs ; mais par politique, ils évitaient de donner un écrit qui eût pu témoigner contre eux dans la suite. Je dis au délégué :

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