‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 83 sur 170 · Ou Godyra · texte numérisé non relu

Ou Godyra

NOUVEAUX MALHEURS

« Puisque les premiers chefs du pays eux-mêmes me font dire officiellement de me retirer temporairement pour le bien de tous, il ne m'est guère possible de ne pas obéir. Cependant, je ne partirai que lorsque les conditions que je vais faire seront agréées. Il faut : lu que toi, le souspréfet et les maires, vous veniez tous ici demain matin, pour aviser un moyen de mettre en dépôt une partie de ce que nous possédons, et faire transporter l’antre partie hors de la frontière. 2° Il faut que vous vous engagiez à garder notre maison et l'église, et que vous en répondiez. »

» Mes propositions furent acceptées et il se retira en disant qu’il allait immédiatement donner ses ordres.

» Le lendemain matin, 17 août, les maires, le sous-préfet et le délégué Gadyra arrivent chez moi d'assez bonne heure. Bientôt notre maison fut remplie de monde. Ce n’étaient ni les gens les plus probes ni les plus respectables du pays. Aussi, pendant que je délibérais avec les chefs, il se commit quelques larcins. On vint m’en avertir. Je priai le sous-préfet de vouloir bien donner des ordres sévères à ses administrés qui avaient envahi notre maison, et semblaient vouloir commencer le pillage. II le fit, mais à ses ordres, on répondit par un murmure sourd et prolongé qui l'effraya quelque peu. La moindre étincelle pouvait faire éclater un grand incendie. Dans celte journée, on régla la mise en dépôt d’une partie de notre mobilier.

» Les nuits précédentes, j’avais déjà fait porter en secret un certain nombre d’effets chez des particuliers. Enfin des choses de moindre valeur furent laissées à la maison ; restait la maison elle-même : personne n'osait s’en charger. « Très bien, leur dis-je, je resterai moi-même pour la garder. »

« Le délégué ordonna alors une réunion générale à Yerkalopour le lendemain, afin de traiter cette affaire.

» A l’heure indiquée, le peuple est réuni dans une plaine au bas de notre maison. Les maires sont assis en cercle sur notre terrasse. Le souspréfet, le délégué Gadyra et moi nous délibérons dans la chambre des hôtes. C’était le renversement des choses. Les maires s’inspiraient auprès du peuple et les chefs supérieurs attendaient leur opinion pour prendre une détermination. Après une longue discussion, chefs et peuple consentent à prendre la responsabilité de la maison, et garantissent qu’elle ne sera pas brûlée, s’il n’y a pas invasion de soldats étrangers dans le pays.

» Pour tout ce qui s’était fait jusqu’alors, nous avions des écrits nous permettant de recourir plus tard aux tribunaux. Je demandai une pièce de ce genre concernant notre demeure. On n’osait pas me la donner, disait-on, et la discussion se prolongeait. Bientôt le peuple, comme un (lot qui monte, envahit notre maison, notre jardin. Alors les gens bien intentionnés se retirèrent et il ne resta plus que cette classe d’hommes trop connus partout, toujours prêts à s’approprier le bien d'autrui et à faire du trouble. Ici, on arrache les ferrements des portes; là, on déchire les livres laissés à la bibliothèque ; on emporte les légumes du jardin ; partout on vole ce que l’on peut.

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» Les chefs ordonnent, réprimandent, leur voix n’est pas écoutée. Les pillards appartenaient surtout aux trois villages Mossos, enclavés dans le territoire tli ibétain de Bathang. Poutigne surtout comptait parmi eux beaucoup de représentants.

» Enfin, je somme les chefs, grands et petits, de me dire, s’ils prennent la responsabilité de notre maison. Tous à l’unanimité répondent affirmativement. Alors je conduis les deux principaux chefs dans toutes les chambres et leur déclare que je remets ma demeure entre leurs mains, qu’ils devront en rendre compte. Il était quatre heures du soir, et je n’avais pas encore mangé. Je prends un peu de nourriture, et, après m’être agenouillé un instant sur le seuil de la chapelle, je pars, emmenant avec moi les deux seuls chrétiens qui restaient.

» A mon départ, les païens de Yerkalo, hommes, femmes, vieillards, tous firent la prostration, en m’adressant des souhaits pour un prompt retour. Ils avaient les larmes aux yeux.

» Chemin faisant, je pressai encore les chefs qui m’accompagnaient, pour obtenir un écrit au sujet de notre maison. Le sous-préfet poussé à bout me dit :

« Les grands chefs de Bathang n’ont pas osé envoyer un écrit, comment nous, leurs subordonnés, oserions-nous en donner un ? »

« Je compris et n’insistai plus. D’ailleurs je n’ai eu qu’à me louer du sous-préfet. Il a fait ce qu’il a pu, mais il ne vient qu’en second ordre et ses pouvoirs sont très limités.

» Ce jour-là, je marchai jusqu’au déclin du jour, et nous passâmes la nuit à la belle étoile, au bord de la rouLe. C’est ainsi que, le 18 août, le 29 delà Gme lune, je quittai Yerkalo. J’étais à peine parti qu’on rédigea un écrit attestant mon départ et l’évacuation complète de la maison de Yerkalo. Cet écrit fut porté à Bathang la nuit. Aussitôt les soldats improvisés pour la circonstance se retirèrent dans leurs foyers. Les lamas avaient remporté la victoire : tout était fini.

» Le 19 août, je franchissais la frontière et j’envoyais une lettre au P. Bourdonnec pour le prier de vouloir bien, à son retour d’A-ten-tse, s’installer chez le maire de Napo. C’est là que j’avais fait transporter quelques caisses d’objets et quelques céréales. De mon côté, je visitai les chrétiens épars sur les montagnes, pour les encourager, les fortifier elles exhorter à la patience et à la résignation.

» C’était un spectacle très émouvant de voir ces malheureux ; leur piété et l'accent de leurs prières me touchaient et m’édifiaient. Chaque famille formait un petit groupe et elle se réunissait aux familles plus proches pour réciter en commun le Rosaire et les prières du matin et du soir.

» Cependant il me paraissait impossible que nos chrétiens demeurassent pendant longtemps dans cette triste situation ; le P. Bourdonnec étant revenu d'A-ten-tse me trouver à Napo, dont le maire accepta de garderies objets que nous avions emportés, nous résolûmes de retourner à Yerkalo; mais sur notre route, chefs et peuple, chrétiens et païens, s’efforcèrent de nous détourner de ce projet qui, disaient-ils, attirerait sur eux et sur

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nous les plus grands malheurs. Nous cédâmes et nous nous arrêtâmes à la frontière du pays de Bathang, dans la gorge de Zeulong, au bord d'un torrent. Pendant deux nuits et un jour, nous eûmes la pluie sur le dos, sans abri pour nous garantir. Plusieurs des chrétiens étaient malades Lorsque la pluie eut cessé, nous nous enfonçâmes plus avant dans la gorge de Zeulong, loin de toute voie de communication; et ayant fabriqué une petite tente, nous la fixâmes au bord du torrent.

» La plupart de nos chrétiens n’avaient plus de quoi manger. Nos modiques ressources étaient à peu près épuisées ; pour leur procurer des vivres, j’avais même mis en gage une partie de mes vêtements. Il était impossible de nourrir tout le monde. Nous renvoyâmes douze familles chrétiennes à Yerkalo et à Kionglong, avec prière aux chefs et au peuple de les laisser vivre en paix. Nous avions choisi parmi les chrétiens pour les renvoyer, ceux qui avaient des parents et des amis païens sur lesquels ils pouvaient un peu compter. Nous étions depuis trois jours dans la gorge de Zeulong, lorsque tous les chefs de famille du village de Pouyongkong viennent nous trouver dans notre retraite. Le passé nous fit facilement deviner la cause de leur démarche. Prenant la parole au nom de tous, le plus âgé d’entre eux nous dit :

« Nous prions les Pères de ne pas se fâcher ; nous-mêmes nous sommes affligés et honteux d’avoir à faire une telle demande ; mais c’est une nécessité. Nous venons prier les Pères de ne pas rester sur les terres de notre village ; mais de vouloir bien aller ailleurs, ainsi que tous les chrétiens qui les accompagnent. Veuillez vous rendre de bon gré à ce que nous demandons de vous, sinon nous serons obligés de prendre des moyens pour vous forcer à partir. » ■

« Je leur fis remarquer l’injustice de leur conduite: « Jusqu’ici, leur dis-je, nous n’avons eu ensemble que de bonnes et amicales relations, maintenant vous semblez profiter de notre malheur passager et de notre faiblesse apparente, pour venir ainsi sans raison nous accabler. Croyez-le bien, un tel acte ne vous sera aucunement utile pour le présent, et pourra vous nuire dans la suite. Nous avons le droit de nous fixer où bon nous semble, pourvu que nous remplissions les formalités usitées dans le pays; nous pensions envoyer, dès demain, un homme pour remplir ces formalités. Puisque vous êtes tous réunis ici, je vais le faire présentement. Quant à nous faire partir, il est fort inutile d’y penser ; à moins d’employer la violence. Dans ce cas, je vous attends. »

« Leurs yeux se portèrent comme instinctivement sur nos fusils ; ce qui me fit sourire, car nous n’avions nullement l’intention de nous en servir contre ces pauvres villageois qui sont eux-mêmes très pacifiques. Je savais qu’ils n’agissaient ainsi que sous une pression étrangère. L’orateur reprit :

« Que le Père nous écoute :

« Nous voudrions, comme autrefois, vous otfrir l’hospitalité dans nos maisons, mais, dans les circonstances actuelles, votre seule présence sur notre territoire peut devenir pour nous la cause d’un grand malheur. Nous sommes menacés de toutes parts : menaces de nos chefs d’A-ten-tse et des lamaseries ; menaces des maires soumis au gouvernement de Lhassa;

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menaces de Batliang; menaces même de la part de quelques individus des Salines. Si vous restez ici, c’est la destruction certaine de notre pays. — Un fait certain, leur répétai-je, c’est que nous ne sortirons d’ici que quand vous nous en chasserez par la force. Nous avons le droit pour nous. »

« On leur versa le thé, nous causâmes quelques instants, puis je leur fis donner une provision de thé, en disant :

« Il y en a le double de ce que vous auriez le droit d’exiger de tout voyageur qui «'établirait comme nous pour un temps sur votre territoire ; veuillez l’accepter. »

« Ils le firent d’assez bonne grâce, remercièrent et se retirèrent. Nous eûmes alors quelques jours de tranquillité. Nous espérions voir bientôt la fin de nos maux, lorsque, le 11 septembre, nous recevons simultanément deux nouvelles inquiétantes venues l'une de Yerkalo, l'autre de Napo.

» Les chrétiens de Yerkalo nous faisaient dire que les Mossos de Poutigne, réunis en conseil par les menées secrètes du sorcier Kata, avaient envoyé huit hommes avec des pioches et des haches, faire des fouilles dans notre maison, pour chercher les instruments avec lesquels nous empêchions la pluie de tomber, et le grand livre sacré des lamas que nous avions profané, disait-on, en l’enfouissant sous le mur qui supporte l’escalier d'entrée de notre maison.

» C’était évidemment une préparation au pillage.

» L’autre lettre nous était adressée par le maire de Napo, notre ami dévoué. On le menaçait de toutes parts, et on le sommait de se défaire des objets qu'il avait reçus de nous en dépôt. Il nous donnait en même temps avis d'un écrit envoyé parles lamaseries et les chefs thibétains d’A-ten-tse, à tous les sujets de leur juridiction. Au reçu de cet écrit, chaque famille devait se procurer immédiatement de la poudre pour 50 coups de fusil, 50 balles et 5 brasses de mèche à fusil. Au premier appel, chaque famille devait fournir un homme armé et muni de vivres pour cinq jours.

» Très inquiet au sujet des objets dont il avait le dépôt, le maire de Napo priait l’un des deux missionnaires de descendre promptement auprès de lui, pour aviser aux moyens à prendre.

» Je commençai par le plus pressé. Je courus à Yerkalo avec deux chrétiens. Je vis en effet qu'on avait démoli l’escalier d’entrée, renversé le foyer, donné des coups de hache çà et là dans la nouvelle chapelle, brisé les fenêtres à coups de pierres, emporté les portes et les fenêtres, etc. Je me prosternai un instant au milieu de la chapelle, mais dans le trouble de mon cœur, je ne savais plus même prier.

» Le bruit de mon arrivée s’étant bien vite répandu dans le village, les païens accoururent avec de petits présents et de la nourriture toute préparée pour le repas. Après avoir écouté les condoléances qu’ils me firent, je leur dis:

« Vous qui étiez chargés par les chefs du pays de garder notre maison, pourquoi ne la gardez-vous pas?

- — C'est, répondirent-ils, parce qu’en la gardant nous nous attirons l'inimitié de tons les méchants. La nuit, nous n’osons dormir, de crainte

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d'être consumés par les flammes. Nous avons bien lieu de craindre ; Kala, en effet, nous a dit, à deux reprises, de ne pas garder la maison, lui qui était cependant un des répondants lors du départ du Père. C’est aussi à son instigation secrète, que huit hommes sont venus commettre les dégâts que le Père vient de constater. Nous leur avons fait des observations ; ils n’en ont tenu aucun compte. Garder une maison, sans la préserver, c’est une dérision ; c’est pourquoi nous nous sommes retirés.

— Très bien, leur dis-je, vous allez venir avec moi à Poutigne témoigner devant le sous-préfet de ce que vous venez de me dire. »

» Nous partîmes et le lendemain 13 septembre, sur l’ordre du sous-préfet, les maires et le peuple se réunirent. Je reprochai à Ivata : 1° d’avoir mal conseillé les hommes préposés à la garde de notre résidence, et d’avoir ainsi fait éluder les ordres de tous les chefs du pays ; 2° d’avoir excité secrètement les familles pauvres de Poutigne à brûler notre maison; 3° d’avoir envoyé huit hommes commettre les dégâts dont j’ai parlé.

» 11 déclara être absolument étranger à tous ces faits. — Je lui dis :

« Le temps de faire des recherches sérieuses viendra, alors tu ne pourras pas cacher ta culpabilité. Saclie-le bien, si les tribunaux te condamnent à mort, ce n’est pas moi qui demanderai grâce pour toi. Déjà en 1873, lors de la persécution, tu as été condamné une fois et c’est à l’intercession des Pères que tu dois la vie. Pour moi, je ne demanderai pas grâce pour un ingrat et un homme doublement criminel comme toi. Si toi et tes amis vous voulez agir comme les Dechoudunba, si vous voulez ma vie, diles-le franchement. Que chacun de vous prenne une pierre et je descendrai dans la cour où vous pourrez plus facilement me tuer. »

» Je prononçai tout cela devant le sous-préfet et le délégué des chefs de Bathang, pour montrer au sorcier que son hypocrisie était dévoilée et pour lui inspirer une crainte qui le rendît plus sage. Et c’est dans ce but que j’ajoutai : « Ce que tu as fait jusqu’ici, je veux bien le compter pour peu de chose et même n’en pas tenir compte, si tu agis convenablement dans la suite. »

» 11 protesta de nouveau de son innocence, s’offrit à user de toute son influence auprès du peuple pour le maintenir dans l’ordre, et proposa de donner un écrit signé par lui et par tous les maires et les hommes du peuple qui penseraient comme lui, pour s’engager de nouveau à ne pas molester les chrétiens, à ne pas commettre et à ne laisser commettre aucun dégât dans notre maison, autant qu’il serait en son pouvoir.

» Il sortit pour s’entendre avec les autres maires et le peuple. A son retour, il apportait l’écrit en question muni des cachets des maires et du peuple, et dans lequel étaient mentionnées toutes les choses que j’avais indiquées. L’affaire terminée, il était presque nuit. Cependant je repartis pour Zeulong près du P. Bourdonnec et des chrétiens.

» Le surlendemain, j’étais à Napo. Le maire me fit part de ses inquiétudes et des menaces dont il était l’objet. « Il y a quelques jours, me racontat-il, les sujets de Lhassa qui sont sur l’autre rive du fleuve, ont rassemblé, un peu avant la nuit, un grand nombre de chevaux, auprès du pont de corde, comme pour une attaque nocturne. » Inquiet de cette information,

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je partis avec un chrétien, et je passai deux nuits près du pont, afin de le couper, si nos ennemis voulaient le traverser. N’ayant rien vu, je priai le maire, qui était vraiment notre ami, de continuer à nous rendre service comme il l'avait fait jusqu’ici. Pour le tranquilliser un peu, je lui dis : « Si deux ou trois vagabonds viennent essayer de piller, de voler, je compte sur ta bravoure, ton savoir-faire et ton dévouement. Si au contraire il y avait un ordre officiel des chefs et que les assaillants soient nombreux, inutile de résister ; mieux vaut les laisser faire, il suffit que tu remarques bien les pillards, afin que nous sachions qui accuser. » 11 consentit à tout.

» Quelques jours plus tard, je revis le maire. Il avait l’air troublé. Il m’introduisit dans une chambre, un peu à l’écart, et me donna lecture d’un écrit thibétain arrivant d’A-ten-tse et dont voici la traduction :

Les trois chefs thibétains d’A-ten-tse, aux maires et aux habitants de Kochu, Kiong, Napo, Poutigne, Sanchu et Pâmé. Vous, trois villages de Pouvongkong, de Chieka, de Yu, vous n’avez pas le droit de donner asile aux étrangers. Ces étrangers n’ont pas le droit de vivre près de la frontière du gouvernement de Lhassa; les trois districts et les trois lamaseries du pays d’A-ten-tse sont en danger. Maintenant, vous trois villages et les autres des environs, si vous pouvez répondre jusqu’au dernier cheveu du grand mal que les gouvernements de Lhassa et de Bathang réunis vont faire aux trois districts et aux trois lamaseries, envoyez-nous un contrat qui en fasse foi ; si vous ne le pouvez, sachez que vous avez à chasser les étrangers dès que vous aurez vu cet écrit.

Nous, chefs des trois districts et des lamaseries, nous obéissons au gouvernement de Lhassa ; vous villages, si vous n’obéissez pas, vous serez détruits et perdus ; nous en prenons les dieux à témoin. Maires de Kochu, Kiong, Poutigne, Napo et autres, chacun en particulier, vous répondez de cet écrit.

Pour les chefs et le peuple ici réunis.

» A ma prière, le maire prit à la hâte une copie de cet écrit qu’il me remit. Ce seul acte de dévouement à notre égard, s’il avait été connu de nos ennemis, lui aurait coûté l’incendie de sa maison et le pillage de ses biens. « Que pensez-vous faire?» me dit-il. Je lui répondis : « Cet écrit est trop violent pour avoir une importance pratique ; il n’est fait que pour jeter la terreur parmi le peuple, au milieu duquel nous nous sommes réfugiés ; il n’aura pas de conséquences ; nous pouvons donc nous en tenir à ce qui a été convenu il y a quelques jours. »

« Cependant, ayant appris que nos ennemis s’apprêtaient réellement à exécuter leurs menaces, je changeai d’avis et je dis au maire:

« Sois sans crainte, appelle tes esclaves et fais transporter nos bagages hors du village, auprès de la route. Je vais m’y rendre moi-même et ainsi tu ne seras pas en cause. »

« Il rougissait d’accepter mon offre, et la crainte l’empêchait de refuser. Je le tirai de cet embarras en donnant moi-même l’ordre aux esclaves. Au coucher du soleil, tout était transporté. A ce moment, je vis les soldats venir par petites bandes de trois ou quatre, de cinq ou six, tous le sabre au côté et sur l’épaule une lance ou un fusil. Ils me dirent que je devais

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les suivre à A-ten-tse. Je refusai. « J’ai le droit de demeurer ici et j’y demeurerai. D’ailleurs, si je pars, je veux que mes bagages me suivent. — Tu n’as pas besoin de tes bagages, tu partiras seul. » Je gardai le silence. Le lendemain, les soldats recommencent les instances de la veille.

» A défaut de raison, ils emploient l’insulte et la menace ; ils parlent de me jeter au fleuve, de me tirer un coup de fusil, de me donner un coup de sabre. « C’est la plus belle mort que je puisse désirer, répliquai-je. Le Maître souverain de tous les hommes, le Dieu tout-puissant voit la justice de notre cause et mon innocence ; dans sa miséricorde, il placera mon âme dans le séjour de l’éternelle félicité... Ceux qui, comme vous, agissent injustement, vous qui m’aurez fait mourir, vous paraîtrez aussi un jour devant ce Juge souverain. » Et je continuai, profitant de toutes les occasions pour leur parler de religion. Les uns paraissaient touchés et effrayés, d’autres n’en devenaient que plus furieux. Enfin, après différentes péripéties qu’il serait trop long de raconter, après un essai de fuite vers Yerkalo, une rencontre inopinée avec le P. Bourdonnec, que les païens avaient chassé des gorges de Zeulong, nous fûmes définitivement obligés de nous laisser conduire à A-ten-tse, mais il fut convenu que nos bagages nous suivraient.

» Nous arrivâmes dans cette petite ville le 28 septembre. Du haut de la colline qui domine A-ten-tse, nos soldats conducteurs annoncent leur victoire par une fusillade suivie de cris de guerre. Ace signal, plus d’un millier de personnes se réunissent à la porte d’entrée, pour nous regarder passer ; pas un mot d’insulte ne fut proféré, pas le moindre trouble n’eut lieu. Le peuple montrait assez par sa contenance et sa retenue, qu’il désapprouvait l’injuste violence dont nous étions victimes.

» Pendant que nous étions à A-ten-tse, nous apprenons que notre maison et notre église de Yerkalo ont été livrées aux flammes.

» Nous ne restâmes à A-ten-tse qu’un seul jour, et déjà le conseil des lamas et des chefs réunis feignait de s’alarmer. Il nous envoya une députation pour nous enjoindre de partir. « Il y a, disaient-ils, 500 cavaliers de Lhassa prêts à envahir notre pays si vous ne partez tout de suite. » Je leur répondis :

« Inutile de nous inviter à partir, inutile d’inventer des mensonges pour appuyer votre invitation, nous n’avons rien à faire ici pour le moment : nous partirons demain matin, mais nous reviendrons. »

« Un riche lama nous loua ses mulets pour porter nos bagages et nos vivres. On en sera peut-être étonné; pour lui, il trouva que l’argent donné comme prix du transport était bon à prendre.

» Partis d’A-ten-tse le 30 septembre, nous arrivons en face de Tse-kou le A octobre. Le même jour, nous entrons sur le territoire mosso du moukoua ou chef de Yetché, jeune homme de vingt-neuf ans, intelligent, énergique, aimé et obéi de ses sujets. Les missionnaires avaient toujours été en bonnes relations avec lui. Nous lui fîmes quelques cadeaux et il -nous accorda, pour nous et nos chrétiens, la permission de résider sur son territoire. Aussitôt l’autorisation obtenue, j'installai nos malheureux chrétiens, brisés par la misère et la fatigue de ce long voyage. »

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Ruine d’A-ten-tse. — Tse-kou.

Menaces contre les missionnaires. — Conduite du préfet de Ouy-si. — MM. Genestier et Goutelle. — M. Dubernard quitte Tse-kou.

Il n’y avait plus aucun missionnaire sur le territoire de Bathang, frontière du royaume du Thibet. Ce succès pouvait satisfaire les lamas, mais il ue leur suffisait pas. Aussi s’élaient-ils attaqués aux- postes situés dans la province du Yun-nan. A-ten-tse, oit venaient de passer MM. Couroux et Bourdonnec, Tse-kou qu’ils avaient aperçu de loin, n’avaient pas échappé à la tempête.

L’ordre d’expulser d’A-ten-tse les missionnaires Goutelle et Genestier, fut envoyé de Lhassa aux lamaseries voisines dès le commencement de l'année 1887. Mais les lamas, sujets du Yun-nan, comprenant qu’ils pourraient se compromettre, demandèrent au préfet de Ouy-si, de passage à A-tentse, l’autorisation d’agir. Par esprit de justice ou par prudence, celui-ci déclara qu’il traiterait en rebelles quiconque serait convaincu d’obéir à Lhassa. Les lamas n’insistèrent pas. Toutefois, deux attaques eurent lieu; la première, peu importante, au mois de mars, à l'occasion de l’arrivée à A-ten-tse d’un nouveau Bouddha vivant ; la seconde, à la fête de Pâques- Le 11 avril, une grêle de pierres s’abat tout à coup dans la cour et sur le toit du presbytère. Des bandes d’émeutiers circulent, proférant des malédictions contre les étrangers. Le mandarin accourt en toute hâte, puis, voyant que ses paroles ne font rien sur ces forcenés, il se précipite à la porte d’entrée, où il est frappé de plusieurs coups de pierres. Effrayés euxmêmes des proportions que pouvait prendre celte affaire, les lamas firent des excuses et tout rentra provisoirement dans le calme.

Au commencement de septembre, quand arriva à A-ten-tse la nouvelle de la ruine de Bathang et de Yerkalo, les lamas jugèrent le moment venu de reprendre l’exécution de leur dessein. Une panique inexplicable s’empare subitement de la population. Chinois et Thibétains, tous cachent leurs objets précieux, sous prétexte que des soldats vont envahir le pays. Les missionnaires savent, à n’en pas douter, qu’aucune invasion n’est proche, et que tout ce mouvement est dirigé contre eux. Forts de leur droit, ils mettent leurs personnes et leurs biens sous la protection du mandarin et résistent aux sommations qui leur sont faites par les Thibétains de quitter le pays. Bientôt on apprend que le préfet de Ouy-si a donné un édit défendant de "toucher aux étrangers ; lui-même annonce sa venue prochaine. La confiance renaît. Quelques jours plus tard, l'homme d’affaires du préfet arrive le premier. Il rend visite aux missionnaires, les rassure ; mais, au cours de la conversation, il s’informe s’ils ont des armes et leur

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demande qui leur a vendu le terrain qu’ils possèdent. Ces questions paraissent de mauvais augure. M. Goutelle et son compagnon attendent toutefois avec confiance le préfet, qui arrive le 20 septembre ; les missionnaires vont le saluer à son passage ; le lendemain, le mandarin leur rend visite ; il proteste de sa bonne volonté, leur promet de les protéger et de lancer un édit qui rende les chefs indigènes responsables des désordres qui pourraient survenir.

Cependant, dès le 22 septembre, des rassemblements malveillants se forment, l'attaque s’organise. Le 23, vers onze heures, le mandarin envoie prier les missionnaires de partir, disant qu'il se sent impuissant à les protéger contre ces barbares. « Bientôt, en effet, rapporte M. Genestier *, la crête de la montagne se couvre de soldats ; ils sont trois cent trente qui descendent de la forêt de Dong pour venir nous attaquer ; ils poussent leur fameux cri de guerre, accompagné de nombreux coups de fusil, quoiqu’ils soient hors de portée. Nos domestiques, effrayés, s’enfuient en pleurant et vont se cacher au camp. Les assaillants continuent à descendre, à hurler, à tirer ; nous fermons nos portes et montons sur le toit ; de tous côtés, nous apercevons des lamas accourant au-devant des soldats pour les arrêter. Le mandarin, dont l'habitation est tout proche, accourt et, tenant le trident d’une main, il ordonne à ses soldats de marcher en avant, aussitôt les agresseurs reculent en désordre. Les lamas saisissent alors son cheval, le prient de revenir sur ses pas, disant que l’attaque ne se poursuivra pas ; les Thibétains continuent cependant à tirer, mais sans atteindre personne. Le mandarin cède, et les lamas, à qui tout obéit, font cesser les coups de feu.

» Au retour de cette comédie, le préfet nous fait prévenir qu'il n’y a rien à craindre. Dans la soirée, il nous fait appeler auprès de lui, nous prie de nous retirer momentanément à Tse-kou, afin de lui donner le temps d'avertir ses supérieurs. Il répète à plusieurs reprises qu’il fera couper la tète à deux ou trois émeutiers; nous consentons à partir dès le lendemain. 11 promet de nous faire donner une escorte, mais c’est en vain qu'il fait mander les chefs indigènes, aucun ne se présente pour recevoir ses ordres. Les lamas, toujours bons apôtres, prêtent leurs propres animaux et, le lendemain, après avoir livré les clefs de notre maison au mandarin, nous partons, moi, emportant pour tout bagage, le vêtement que j’avais sur le corps, mon calice, mon bréviaire et mes couvertures ; le vénérable M. Goutelle est à peu près dans le même dénûment. »

Quelques jours plus tard, le 29 septembre, les lamas et les chefs du village incendièrent le presbytère et l’oratoire d’A-ten-t.se, après en avoir retiré tout ce dont ils espéraient tirer protit en le vendant ou en s'en servant.

Pendant ce temps, Goutelle et Genestier arrivaient au pont de corde de Tse-kou, espérant jouir de l’hospitalité de Dubernard. « Quelle n’est pas notre surprise, écrit Genestier 2, lorsque nous apercevons sur l’autre rive du fleuve, trente-trois individus, le sabre à la main, nous défendant

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