‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 84 sur 170 · Ici., p · texte numérisé non relu

Ici., p

NOUVEAUX MALHEURS

de passer et prêts à couper la corde si nous témoignons l’envie de ne pas tenir compte de leurs ordres. Nos conducteurs repartent et nous voilà au milieu de la route, sans moyens d’aller à Tse-kou, ni de descendre plus bas. Après quelques instants, nous voyons arriver M. Dubernard, accompagné d’un bon nombre de chrétiens. Les gardiens du pont lui permettent de venir jusqu’à nous. Nous apprenons de lui qu’il est également obligé de quitter son poste. »

Ces dernières paroles de M. Genestier nous renseignent sur le sort de M. Dubernard ; mais lui-même va le faire plus longuement. Nous n’avons donc qu’à citer ce qu'il écrivit à Mgr Biet pour connaître le détail de ses malheurs 1 :

« Nous sommes sortis de Tse-kou le 2 octobre, non par la force des armes, comme à Bathang et à A-ten-lse, mais sur les ordres des chefs indigènes. Le premier écrit fut envoyé par un nommé Atchang, neveu du maire ; il enjoignait aux villages de Tsedjrong et Patong, sous peine de mort, d’empêcher MM. Genestier et Goutelle de passer le pont de Tse-kou; dans le deuxième écrit, il était dit de chasser les étrangers établis à Tse-kou.

» Si on réussissait à nous faire partir de plein gré, c’était bien ; dans le cas contraire, les soldats de Lhassa viendraient nous chasser; s’ils ne venaient pas, le peuple d’A-ten-tse les remplacerait et les choses iraient très mal pour les villages de Tsedjrong et Patong.

» Cet écrit, revêtu de cachets, est entre nos mains.

» Lorsque MM. Goutelle et Genestier, chassés d’A-ten-tse, arrivèrent près du pont qu’ils eurent défense de passer, j’allais vers eux et, après délibération, l’exode de Tse-kou commença au milieu des larmes des chrétiens. Si nous n’étions pas parLis, les soldats seraient arrivés des deux côtés du fleuve, pillant les villages sur leur route. On permettait aux chrétiens de rester, à la condition d’apostasier. Ils ont préféré l’exil. D’autre part, on prétend que la chapelle du Sacré-Cœur ne sera brûlée que dans deux ou trois ans, c’est-à-dire s’il est démontré aux destructeurs que nous sommes impuissants dans nos accusations.

» En quittant ma paroisse, après une dernière prière, je remis aux mains du maire, chapelle, maisons, champs. Je fis comparaître devant lui trois familles qui, pour des raisons particulières, crurent devoir rester à Tsekou ; à peine eus-je passé les ponts de corde, qu’on les coupa. Les familles qui avaient demandé à rester, furent obligées de payer pour avoir le droit de récolter leurs céréales, qui furent divisées en trois parts ; l’une pour le peuple, la seconde pour le maire, la troisième pour les chrétiens.

» Le maire s’installa à Tse-kou avec deux hommes du peuple, se remplaçant à tour de rôle pour garder la chapelle et notre maison, et surtout pour faire bombance. Lorsque tout le bois a été brûlé, toutes les planches des toitures emportées, soit de Tse-kou, soit de Gniapatong, tous les greniers pillés, les portes des maisons chrétiennes enlevées, alors le maire, moyennant quatre à cinq boisseaux de céréales, a confié la garde de la chapelle à Foupou, un de nos fidèles, afin de pouvoir dire, si elle est détruite, qu’elle l’a été entre les mains des chrétiens. La bibliothèque a été perdue ;

1. A. M.-E., vol. 556-/. Yetcîié, 11 octobre 1SST et 3 janvier 1888.

NOUVEAUX MALHEURS

je n’ai avec moi que mon bréviaire, mon missel et un ou deux livres de spiritualité.

» Après avoir rencontré sur notre route d’assez nombreux chrétiens sans abri, pleurant, sanglotant, nous sommes arrivés à Yetché, où nous avons été reçus par le moukoua, qui nous permet de rester plusieurs mois, à condition qu’il ne soit pas inquiété par les Thibétains et par les autorités chinoises. »

Ainsi, en quelques semaines de l’année 1887, les postes les plus avancés du Vicariat apostoliqne du Thibet : Bathang,Yerkalo, A-ten-tse, étaient entièrement ruinés ; Tse-kou seul gardait son église, que sa beauté, grande pour ces pays désolés, semblait avoir fait épargner ; plus de cinquante maisons chrétiennes avaient été détruites ; les perles totales s’élevaient à plus de 300.000 francs. Cinq cents catholiques erraient sans abri et sans soutien, et les missionnaires n’avaient trouvé d’asile, avec quelques-uns de leurs fidèles, que chez un mosso reconnaissant.

Près de trente ans s’étaient écoulés depuis le premier pillage de Bonga, vingt-deux ans depuis sa ruine définitive, quatorze ans depuis les expulsions de Bathang et de Yerkalo sous l’épiscopat de Mgr Chauveau. La mission du Thibet était toujours sur la route du Calvaire ; elle tombait, se relevait, retombait, pour se relever et retomber encore, sans jamais arriver ni au sommet de la sainte colline pour y recevoir le coup final, ni au faite du Thabor pour y jouir de la glorification et du triomphe.

Page 1