A.M.-E., vol. 556 f
3. A.M.-E., vol. 556^. Mgr Biet à M. Vinçot, 13 septembre 18S7.
DES STATIONS CHRÉTIENNES
des sceaux des mandarins chinois et indigènes ; il a pris aussi copie de l’écrit de la lamaserie fait après la mort du P. Brieux, et promettant de vivre in perpetuum en bon accord avec nous. D’après ses paroles, il semble avoir reçu l’ordre de nous faire rendre justice ; mais il n’est pas très énergique, et tergiverse sur le moyen à employer. Il part demain pour Bathang ; delà, dit-il, il expédiera un nouveau rapport au préteur. Il est convenu qu’après avoir envoyé sur Ta-tsien-lou quelques coupables et avoir obtenu des chefs indigènes et des lamas un nouvel écrit, par lequel ils s’engagent à vivre en paix avec nous, et à punir de suite tout provocateur de troubles, il rappellera les missionnaires expulsés qui dirigeront eux-mêmes la reconstruction des maisons incendiées. Je souhaite qu’il réalise ses promesses ; mais le préfet d’ici présume qu’il n’aura pas assez de volonté et de capacité pour en imposer aux lamas et les faire plier. »
Cette attristante prévision se réalisa. Le délégué ne fit absolument rien à Bathang. « A son retour à Ta-tsien-lou, dit l’évêque *, il donna pour excuse qu’il avait été envoyé par le préteur pour constater ce qui s’était passé, et faire son rapport, qu’il n’était pas chargé de traiter le procès à fond ; il était fier de lui. Mais pendant qu'il était encore ici, il reçut une lettre du préteur annonçant que M. Souhart avait porté plainte et fait traduire ma lettre en chinois pour le Tsong-li-yamen, qu’il fallait achever l'affaire de Bathang vite et bien. Au reçu de cette nouvelle, le délégué Tin fut déconcerté, il craignit d’être chargé du procès, d’être obligé de retourner à Bathang, et il partit en toute hâte pour Tchen-tou, en disant que n’ayant vu aucun tort de notre côté, il ferait son rapport en notre faveur. »
A cette époque, Biet espérait que les affaires allaient être rapidement traitées, et que l'intervention de Souhart déciderait le Tsong-li-yamen à agir sur le vice-roi du Su-tchuen. Aussi, après le départ de Tin, écrivit-il à Tchen-tou pour demander un nouveau délégué chargé non de voir, mais de traiter le procès ; il désigna même pour cet office Tcheou-tsen, préfet de Ta-tsien-lou, et dénonça Tcheou-tchang-ta, le complice des lamas, comme incapable et cause de tous les malheurs 2.
Malheureusement le vice-roi était alors Lieou-pin-tchang, ennemi juré des chrétiens, celui-là même qui est devenu célèbre par la persécution de 1895 et par la punition exemplaire dont le fit frapper le ministre de France, M. Gérard. Ce haut fonctionnaire fit écrire au préfet de Ta-tsien-lou cette lettre grossièrement injurieuse pour l’évêque 3 :
Un nommé Pi, qui se dit évêque, — qu’est-ce qu’un évêque ? le dernier des portefaix — écrit qu’il a eu à se plaindre des barbares; vois si sa cause est juste; appelle-le à ton prétoire ; qu’il se mette à genoux ; s’il dit des paroles blanches (des mensonges), frappe-le. Si sa cause est juste, rendslui justice. Qu’il ne m’écrive plus, le peuple s’adresse à ses chefs, non aux grandes autorités.
Le préfet, en bons termes avec Mgr Biet, était assez embarrassé pour
1. A. M.-E., vol. 556 ■/. Mgr Biet à M. Martinet, 22 novembre 1887.
2. A. M.-E., vol. 556 . Mgr Biet à M. Martinet, 7 février 1888.
3. Tous les détails de ce fait nous ont été racontés par Mgr Biet.
NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT
lui faire connaître la teneur de cette lettre ; il prit le parti de lui en envoyer une copie sans ajouter un seul mot, et au lieu de l'adresse que d’habitude il libellait ainsi : « Au grand homme qui gouverne la religion catholique dans le Tliibet et dans les provinces thibétaines dépendantes du Su-tchuen et du Yun-nan, » il écrivit : — « A l’étranger Pi, qui demeure à Ta-tsienlou ; » et il expédia la missive, par un domestique, sans aucune cérémonie.
Biet comprit immédiatement toute la néfaste influence que ce factum pouvait avoir sur l’esprit du peuple et du mandarin, s’il n’y répondait par un acte d’audace. Dans quelques jours, plus tôt même, tous sauraient que le chef des catholiques avait été ignominieusement traité par le vice-roi, qu’il n’avait plus aucun moyen de se faire respecter et qu’on pouvait tout se permettre vis-à-vis de lui et de ses fidèles. Son parti fut pris ; il appela un petit globulé, Lieou-tse-chin : « Emprunte vingt chevaux aux soldats thibétains qui sont nos amis, lui dit-il, appelle vingt chrétiens en leur ordonnant de prendre leur bonnet de cérémonie et va demander au préfet à quelle heure il peut me recevoir. »
Lieou-tse-chin s’inclina et, quelques heures plus tard, il revenait dire à l’évêque que le mandarin le recevrait le lendemain à une heure.
A l’heure indiquée, le prélat, en chaise verte, accompagné de ses vingt chrétiens à cheval, arrivait au prétoire, dont les grandes portes s’onvrirent devant lui pendant que le secrétaire criait : « On invite ». Dans la cour, tous les cavaliers mirent pied à terre et attachèrent leurs chevaux ; les porteurs gravissant les douze marches déposèrent la chaise en face de la porte du salon, où l’évêque entra aussitôt. Le préfet se présenta, les manches de sa tunique abaissées par honneur pour le visiteur, qu’il salua avec courtoisie. Tout de suite Mgr Biet entra en matière : « Qu’est-ce qui se passe donc ? Quelle singulière lettre j’ai reçue ! » Le mandarin s'inclina : « Que le grand homme n’y fasse pas attention. Ce sont de mauvais drôles qui ont apposé le sceau du vice-roi. — Comment, on joue avec le sceau du vice-roi? — Non, non, c'est tout comme auparavant, que le grand homme ne fasse pas attention. » La conversation continue quelques instants sur un autre sujet, puis Mgr Biet se lève et va reprendre place dans sa chaise, suivi par le préfet qui descend l’escalier et le salue humblement. Dans la cour, les chrétiens remontent à cheval et le cortège relourne à l’évèché, où le prélat peut se féliciter d’avoir, en jouant quitte ou double, gagné la partie. Aucun habitant de Ta-tsien-lou, connût-il la méprisante lettre du vice-roi, n’oserait attaquer les catholiques après avoir été témoin de l’énergie de leur chef et de la politesse du mandarin.
Malgré ce petit succès, l’évêque ne pouvait plus écrire à Tchen-tou, dont les au'orités refusaient ses lettres et, bienLôt après, nommaient pour étudier le procès de Bathang, Tcheou-tcliang-ta, l'homme-lige des lamas et parent par sa femme de plusieurs d’enlre eux. 11 eut alors recours au mandarin de Ta-tsien-lou et lui demanda :
1° La punition des instigateurs de la persécution, particulièrement de l’homme qui avait arraché la tête du P. Brieux et l’avait placée comme but de cible, et de Kata qui avait fait brûler Yerkalo ;
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2° L'affichage d’un édit proclamant la liberté pour la religion chrétienne et pour ses adeptes ;
3° La réinstallation des missionnaires et des chrétiens dans les stations dévastées ;
4° Une indemnité pour toutes les pertes subies.
Ces demandes n’aboutirent pas.
De son côté, Tcheou-tchang-ta, qui devait faire une enquête, ne s’occupait nullement de rechercher les coupables ; il se contentait de vivre grassement, bien payé par les lamas. Tel était l’état du procès engagé pour les chrétientés de Bathang, de Yerkalo et de Yaregong qui dépendaient duSu-tchuen.
Les missionnaires n’avaient pas été plus heureux vis-à-vis des autorités du Yun-nan, dont relevaient A-ten-tse et Tse-kou. Dubernard ayant prié le missionnaire de Ta-li d’agir près du tao-tay ou commandant de cercle résidant en cette ville, et qui avait juridiction sur lapartie troublée parles lamas, Le Guilcher s’empressa de présenter un acte d’accusation. Le tao-tay, en excellents termes avec le prêtre français, fit droit à sa requête et s’empressa d’écrire au mandarin de Ly-kiang d’envoyer quelqu’un pour examiner la situation. Le délégué choisi fut le neveu du moukoua ou chef de Ye-tché, un descendant des anciens rois de Ly-kiang. En arrivant à Ye-tché il assura M. Dubernard que son église ne serait pas brûlée et qu’il le ferait au plus tôt rentrer à Tse-kou avec ses chrétiens. Il partit ensuite pour A-ten-tse, accompagné de douze satellites, y resta une vingtaine de jours, réunit le peuple plusieurs fois, puis il revint faire part à M. Dubernard des propositions qui lui avaient été soumises et dont voici le résumé 1 :
« Les missionnaires n’ont, nui en rien au peuple. Ils ont été chassés sur les ordres de Lhassa ; nous petit peuple, nous ne pouvons résister à Lhassa. C’est bien heureux que toi, de la race du roi de Ly-kiang, tu sois délégué, nous aurions fait le vide autour de tout autre mandarin. Les étrangers ne peuvent rester à A-ten-tse, nous restituerons le prix de leur maison et de leur terrain, et nous rendrons leurs objets ; à cette condition nous permettons qu’ils rentrent à Tse-kou. »
M. Dubernard répondit au délégué :
« Si nous ne pouvons rentrer à Tse-kou qu’à la condition de renoncer à A-ten-tse, nous ne voulons pas de Tse-kou. Mandarin, ayez pitié de nos chrétiens réduits à la dernière misère par un temps rigoureux ; sans argent les uns meurent, les autres sont malades, il y en a de logés dans des cabanes de branches de sapins, d’autres réfugiés dans des cavernes ; faites qu’ils puissent rentrer sans cette condition, que je n’ai ni le droit ni le pouvoir d’accepter. Même en rentrant ainsi à Tse-kou j’aurais des difficultés inextricables, sans argent, sans provisions, sans bœufs de labour, au milieu de villages non encore condamnés à payer nos dommages et sans main assez ferme pour exiger les réparations. Retournez à Ly-kiang, faites votre rapport au mandarin qui vous envoie. »
Le délégué se rendit aux instances du missionnaire ; mais les ordres que le vice-roi du Yun-nan, Tsen-kong-pao, avait intimés au tao-tay
1. A. M.-E., vol. 556/. M. Dubernard à Mgr Biet, Ye-tché, 3 janvier 1888.
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étaient arrivés de Ta-li et défense était faite de s’occuper des affaires des prêtres étrangers. Pendant ce temps, Mgr Biet avait envoyé M. Goutelle à Ta-li ; mais, aux instances que ce dernier, aidé de M. Le Guilcher, fit auprès du commandant du cercle, celui-ci répondit que « par les dispositions de ses supérieurs, il avait les mains liées et ne pouvait rien pour eux 1 . »
L'évêque se vit forcé d’en référer de nouveau à la légation de France. Par sa lettre du 13 août 1887, il s’était contenté d’informer le ministre de la ruine de Batliang ; cette fois, par une lettre du 1er mars 1888 2, il demande formellement au ministre sa protection :
Sûr de notre droit, dit-il en terminant l’exposé des démarches inutiles dont nous venons de parler, victime d’une violation audacieuse des traités, provoqué par ce défi que la France n’a plus le droit de protectorat, j’ai voulu pousser jusqu’aux dernières limites l’esprit de conciliation en ne m’adressant qu’aux fonctionnaires de la province. A bout d’expédients, je me vois obligé d'avoir recours à la haute protection de Votre Excellence pour qu’elle daigne informer le Tsong-li-yamen de la transgression inique des traités et obtenir des ordres pour nos mandarins du Su-tchuen et du Yun-nan, atin que justice nous soit rendue.
Jugeant que les négociations seraient très longues, les missionnaires essayèrent de rentrer dans leurs postes. Dubernard seul réussit à retourner à Tse-kou et voici dans quelles circonstances :
Au mois d’avril 1888, les mandarins de Ouy-si adressèrent à MM. Dubernard et Bourdonnec un écrit dont le sens était : « Vos maisons, vos écoles existent encore, vous avez perdu un peu plus de mille taëls, pourquoi ne retournez-vous pas à Tse-kou ? » L’invitation fut accueillie avec reconnaissance ; sans plus tarder, les deux missionnaires se rendirent à Ouy-si pour s’entendre avec les autorités sur le moyen de regagner leur poste. Des ordres furent donnés au maire de Tse-kou de rétablir le pont de corde, et l’on prit jour pour la réinstallation. Deux délégués, dont l’un petit mandarin à A-ten-tse, accompagnèrent les ouvriers apostoliques. Quelques chrétiens les avaient déjà précédés avec leurs bagages, les autres vinrent à leur suite. Le pont de Tse-kou n’était point encore rétabli, il fallut prendre une autre route. Enfin, le 19 mai, les missionnaires arrivèrent à la station.
« Notre premier acte, écrit Dubernard 3, fut d'aller nous agenouiller dans notre église dévastée. Sur quatorze grandes gravures ou peintures, il en restait trois : la Madone tenant l’Enfant-Jésus, l’image du Sacré-Cœur et celle de saint Joseph. Qui donc a gardé ces trois gravures de la destruction générale? Je fus bien ému de ce signe manifeste de protection. Les autres avaient reçu des coups de pierres, de flèches ; la soie du tabernacle était enlevée ainsi que la serrure ; c’est la désolation dans le temple ! Mais
1. Le mandarin de Ouy-si ayant demandé au vice-roi des soldats pour rétablir la paix, celui-ci lui répondit en le maudissant : « Des soldats pour battre le peuple! Et cela pour soutenir des Européens ! Est-ce croyable ? Alors tu favorises les Européens ! »