‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 89 sur 170 · A. M.-E., vol. 556/. Lettre du 25 mai · texte numérisé non relu

A. M.-E., vol. 556/. Lettre du 25 mai

DES STATIONS CHRÉTIENNES

enfin elle est debout, la belle église du Sacré-Cœur, gardée par elle-même, alors qu’on sollicitait les chefs d’A-ten-tse de la venir brûler solennellement. Les dégâts sont grands dans nos maisons et dans celles de nos chrétiens ; c’est le vide complet ! »

Les délégués, d’accord avec les missionnaires, se montrèrent peu exigeants dans leurs réclamations. Ils demandèrent seulement : le rétablissement du pont, la restitution des grains, des bœufs de labour et des terrains enlevés, et le paiement des sommes dues précédemment. A part quelques boisseaux de sarrasin, rien ne fut accordé. Les chrétiens durent rétablir leur pont, ce qu’ils firent au péril de leur vie après bien des difficultés.

On eut grand’peine à s’approvisionner des choses nécessaires à la vie, et peu s’en fallut que la famine ne vînt s’ajouter aux autres épreuves. Pendant les mois de juin et juillet, la situation des missionnaires et de leurs néophytes demeura très précaire. Des bandes venant d’A-ten-tse menaçaient d’envahir le pays pour les en chasser une seconde fois. Puis le bruit se répandit que le procès de Bathang allait enfin être traité et tout rentra dans un calme relatif ; mais M. Bourdonnec dut demeurer à Tse-kou sans pouvoir regagner Yerkalo.

Couroux et Giraudeau essayèrent d’être plus heureux que lui. De bonne heure, ils avaient demandé à retourner, l’un à Yerkalo et l’autre à Bathang ; Mgr Biet trouva le projet dangereux. Il avait peur que ce retour, accompli sans que les missionnaires se fussent concertés avec les autorités chinoises, n’engendrât de nouveaux malheurs.

A la fin, pressé par les sollicitations des intéressés, il consentit à poser la question aux ouvriers apostoliques qui étaient près de lui. Il les pria d’abord d’assister à la messe qu’il célébrerait pour demander les lumières du Saint-Esprit et, après le divin sacrifice, tous donnèrent leur vote pour ou contre le retour. Le premier parti l’emporta à une voix de majorité. Quelques jours plus tard, invité à dîner par les mandarins, l’évêque profita de l’occasion pour parler du prochain départ des missionnaires et demander pour eux une escorte de soldats. Le préfet lui promit une vingtaine d’hommes ; mais, le lendemain, il lui fit dire : « Ne laissez pas partir vos prêtres, il arrivera malheur. » Ces paroles renouvelèrent les hésitations et les craintes de Mgr Biet qui, de nouveau, consulta ses missionnaires.

Cette fois, tous excepté lui, opinèrent pour le départ. L’évêque ne voulut pas s’opposer à un sentiment ainsi exprimé et, au jour fixé, MM. Couroux et Giraudeau se mirent en route ; mais déjà une estafette les avait précédés, portant, de la part des autorités chinoises, l’ordre de les arrêter ; dans le courant de la même journée, le préfet prévint Mgr Biet qu’il ferait enchaîner et ramener les voyageurs à Ta-tsien-lou.

En face de cette menace, que les soldats étaient prêts à exécuter, l’évêque écrivit aux missionnaires de rester àTongolo. Ceux-ci obéirent; ils devaient passer de longs mois dans ce petit village situé à quelques étapes de Tatsien-lou. Ils voulurent y acquérir une vieille tour pour s’installer plus commodément que dans la masure qui leur servait d’abri ; le roitelet

NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT

thibétain craignit, dit-on, que cette tour ne fût transformée en forteresse ou peut-être en oratoire et qu’elle ne devînt le commencement d’une station chrétienne, et il leur défendit de l’acheter sous peine d’expulsion.

Les deux apôtres, sans catholiques autour d’eux, sans moyen de convertir des païens, se réfugièrent dans la prière et dans les travaux de linguistique, de composition ou de traduction d’ouvrages de doctrine.

Genestier ne put rentrer à A-ten-tse et demeura pendant quelque temps à Ouy-si et à Siao-ouy-si avec Léard ; Soulié resta à Ta-tsien-lou avec Déjean ; deux nouveaux missionnaires, Paul Grandjean 1 et Léon Tintet 2, habitèrent Cha-pa avec Mussot. Pendant ce temps, Goutelle était toujours à Ta-li où, après avoir inutilement tenté d’obtenir justice, il servait de procureur aux missionnaires de Tse-kou et de Ouy-si, qui ne pouvaient correspondre avec Ta-tsien-lou, puisque la route de Bathang leur était fermée.

A ce moment, Léard eut encore une alerte à Siao-ouy-si ; on disait que les Tsaronais allaient venir l’expulser ; heureusement, à sa prière, les mandarins de Ouy-si donnèrent des ordres sévères et furent obéis. Ces mandarins s’étaient montrés bien disposés ; mais il paraît que le moyen le plus efficace pour éloigner les Tsaronais fut l’arrivée à Ouy-si d'un certain nombre de soldats armés à peu près à l’européenne et qui étaient, disait-on, envoyés à la sollicitation de Goutelle pour réinstaller les prêtres étrangers à A-ten-tse. On raconta même que le préfet de Ta-li avait été obligé de se mettre à genoux pour empêcher le missionnaire d’aller l’accuser à Yun-nan-sen. « Plus on monte dans le Thibet, ajoutait Goutelle 3 en rapportant ces derniers faits qui, avons-nous besoin de. le dire, étaient faux, plus les mensonges deviennent nombreux, ridicules, absurdes. » Pour une fois, du moins, ces exagérations furent utiles aux missionnaires.

1. PauLCélestin Grandjean, né à Besançon (paroisse Saint-Jean) (Doubs), le 6 décembre 1862, prêtre le 19 décembre 1883, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 22 septembre 1886, parti le 2 novembre suivant.

2. Léon Tintet, né à Ger (B“s-Pyrénées) le 18 juin 1860, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 27 mai 1884, prêtre le 24 septembre 1887, parti le 2 novembre suivant.

3. A. M.-E., vol. 536A M. Goutelle à Mgr Biet, Ta-li, 1er septembre 1888.

DES STATIONS CHRÉTIENNES

Guerre de l’Angleterre.

Tentatives des Européens pour pénétrer au Thibet.

Expédition anglaise au Thibet. — M. Saleur avec les troupes anglaises. — Promesse de M. Desgodins. — Combats. — Enlèvement du rajah de Sikkim. — Négociations. — Convention anglo-chinoise. — Le traité de Darjeeling. — Yatoung. — Mauvaise volonté des Chinois. — Les explorateurs.

D’autres bruits, plus vrais, couraient également le pays, excitant les esprits contre les Européens. Ils avaient trait à une nouvelle expédition anglaise sur les frontières du Thibet.

• L’échec de Mac-Aulay, en 1886, n’avait pas paru définitif à l’Angleterre qui, en 1888, envoya des troupes dans les Ilimalayas, avec ordre de s’emparer des forts construits par les Thibétains. Le 19 mars, le premier fort fut enlevé ; le 20, ce fut le tour du second ; et le 21, le corps expéditionnaire entra dans Lengtou sans tirer un coup de fusil. M. Paul, chargé des négociations, et le colonel Graham écrivirent aux chefs thibétains pour les inviter à commencer des pourparlers ; ils ne reçurent aucune réponse. Les deux armées restèrent en présence : les Anglais en haut de Lengtou et les Thibétains dans la vallée de Chumbi. Au mois de mai, les premiers s’avancèrent jusqu’à Natong, où, le 19 mai, ils furent attaqués par les Thibétains au nombre de deux mille trois cents. Le combat ne dura pas longtemps et les Thibétains prirent la fuite, après avoir perdu près de deux cents hommes L Mais les Anglais, au lieu de les poursuivre et de détruire le nouveau fort que les ennemis avaient construit à la passe de Jalep, rentrèrent au camp.

1. Au sujet de ce combat, M. Desgodins écrivait le 24 mai : « Le lieutenant-gouverneur vient de repasser ici revenant de Natong et allant à Darjeeling; nous l’avons salué à son arrivée et, après son déjeuner avec les officiers, nous avons eu une longue conversation. Voici ce qu’il dit :

« D’après les prisonniers, les Thibétains étaient 2300, l’attaque ne devait avoir lieu que le 15 de la lune, 25 mai. Mais, un ordre soudain arrive d’avancer. Us montèrent donc toute la nuit, et ne purent arriver devant Natong qu’à 7 heures au lieu de surprendre le camp au lit. On put les laisser approcher et se montrer hors de la forêt. Alors on ouvrit le feu et pour ne rien exagérer 120 furent tués, d’autres disent 200. A l’exception d’un très petit nombre, les Thibétains lâchèrent pied et s’enfuirent à toutes jambes, jetant armes, habits et provisions. Sur l’arête d’un mamelon, à deux milles de distance, on apercevait une longue ligne d’individus en peaux habits (les chefs sans doute), restés là pour voir le combat. Du fort, l’artillerie leur envoya un obus qui éclata juste au milieu d’eux et fit un grand vide dans leurs rangs. Immédiatement ils se dispersèrent.

» On se mit à la poursuite des fuyards, et l’on en tua encore un grand nombre, ils repassèrent tous la frontière, et l’on eut beau chercher dans la forêt et les ravins autour du camp on n’en découvrit plus trace.

» Du côté des Anglais 3 tués et seulement 7 blessés, dont un seul grièvement. »

(A. M.-E., vol. 556-A M. Desgodins à Mgr Biet, Padong, 20 mai 1888.)

NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT

Pendant cette campagne, Desgodins écrivit à M. Paul, lui demandant la permission, pour l’un des missionnaires de Padong, M. Saleur, d’aller au camp, afin de donner le secours de son ministère aux soldats catholiques. M. Paul et le général crurent-ils que le provicaire demandait, pour un de ses prêtres, de suivre la colonne officiellement et d'une manière permanente ? Toujours est-il qu’ils répondirent par un refus, d’ailleurs fort poli. Ayant manifesté son étonnement au colonel commandant à Padong, celui-ci en fit part à M. Paul, qui écrivit à M. Desgodins que son intention n’était nullement de lui déplaire, qu’il serait, ainsi que le général, très heureux de le recevoir, lui ou l’un des missionnaires, à titre de visiteur, pendant quelques jours et que, pendant ce temps, celui-ci aurait toute liberté d’exercer son ministère. « Même, ajouta-t-il, le prêtre pourra renouveler sa visite aussi souvent qu’il le voudra. » « Très bien, concluait M. Desgodins \ mais Natong est à trois grands jours de marche et à 8.000 pieds plus haut que Padong. On ne fait pas un tel voyage aussi souvent que Ton veut, et pour quelques jours seulement. Suivant les circonstances, nous aviserons donc à profiler ou non de ce refus poli et déguisé. »

Malgré les difficultés que présentait le voyage, et le peu d’empressement des autorités anglaises, Saleur se rendit àNatong; il fut reçu cordialement, et les soldats catholiques, en grand nombre, s’empressèrent de recourir à son ministère.

Espérant plus que jamais que l’Angleterre allait enfin ouvrir le Thibet à l’évangélisation, Desgodins eut la pieuse pensée, pour obtenir cette faveur, de s’engager, par une promesse solennelle, envers Dieu, qui tient en sa main le cœur des hommes et dirige à son gré les destinées des empires.

Voici la teneur des vœux qu’il fit à cette occasion 1 2 :

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. — La divine Providence voulant peut-être se servir de l’intervention anglaise pour l’ouverture du Thibet à la religion catholique, nous, missionnaires du Thibet, au nom de toute la mission, offrirons le Saint Sacrifice de la messe pendant trois jours, à partir de demain 22 mai, pour supplier Dieu, par le Sacré-Cœur de Jésus, le très saint et Immaculé Cœur de Marie, et par l’intercession de tous les anges et saints du Ciel, de bien vouloir envoyer son Saint-Esprit pour éclairer les Conseils qui vont avoir lieu à Natong sur l’expédition au Thibet, et sa sainte bénédiction sur cette expédition, afin qu’elle procure la gloire de Dieu, le salut des Thibétains, le rétablissement de la mission à l’est et son établissement de ce côté-ci.

De plus, nous faisons vœu, au nom de toute la mission et de tous nos confrères en particulier : que si la mission de l’est est rétablie par suite de cette expédition anglaise, chaque missionnaire du Thibet dira une neuvaine de messes d’actions de grâces, dont trois messes en l’honneur de la Sainte Trinité, une messe au Sacré-Cœur de Jésus, une messe en l’honneur de la Sainte Vierge, une en l’honneur de saint Joseph, une en l’honneur des saints Anges, une en l’honneur de tous les saints et une pour les âmes du purgatoire. Tous les chrétiens seront engagés à offrir une communion en actions de grâces aux mêmes intentions.

1. A. M-E., vol. 556 f. M. Desgodins à Mgr Biet, Padong, 19 août 1888.

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