A. M-E., vol. 556/. 21 mai
DES STATIONS CHRÉTIENNES
Si l’entrée du Thibet nous est ouverte au sud, par l’expédition anglaise, nous, missionnaires de Padong, faisons vœu que le premier poste que nous pourrons établir au Thibet, sera consacré au très saint et Immaculé Cœur de Marie, comme j’en avais fait le vœu en quittant l’est, pour revenir dans l’Inde. Dans ce cas, l’orphelinat de Padong, que nous lui avions consacré parce que nous ne voyions aucune possibilité de pénétrer au Thibet, pourra être placé sous la protection d’un autre saint. De plus, nous faisons le vœu de dire chacun trois autres messes d’actions de grâces, dès que cette possibilité de pouvoir nous établir au Thibet deviendra une certitude.
Enfin, chaque année, en la fête du Sacré-Cœur de Jésus, à laquelle seront convoqués les chrétiens, nous renouvellerons l’acte de consécration de la mission au Sacré-Cœur de Jésus, suivi de trois Ave Maria, en l’honneur du très saint et Immaculé Cœur de Marie.
Les prières de Desgodins ne devaient pas encore être exaucées, ni ses espérances réalisées. Les négociations ne commencèrent pas et les deux armées restèrent en présence.
Le 25 septembre 1888, les Thibélains attaquèrent les Anglais une seconde fois et furent une seconde fois battus. Le lendemain, l’armée victorieuse franchit la frontière du Sikkim et entra dans la vallée de Chumbi, territoire du royaume du Thibet interdit à tous les Européens. A ce moment, les Anglais auraient pu marcher sur Lhassa, du moins à ne considérer la chose qu’au point de vue militaire ; ils ne parurent pas en avoir l’intention et se contentèrent, quelques mois plus tard, d’envoyer un détachement prendre le rajah du Sikkim que les Thibélains gardaient chez eux ’.
En face de ces succès, la Chine se substitua au Thibet pour traiter avec les Anglais, ce qui prouve, une fois de plus, qu’elle se considère comme maîtresse de ce pays. Des plénipotentiaires furent nommés : du côté des Anglais, le principal fut M. A. AV. Paul et du côté de la Chine, Ho-changyung, un des commissaires impériaux de Lhassa, qui eut plus tard pour collègue, dans cette négociation, M. James H. Hart, le frère du directeur des douanes chinoises. Le Thibet ne fut pas même représenté.
Selon leur habitude, les Célestes employèrent la ruse et l’inertie. Tout d’abord, ils envoyèrent un petit mandarin militaire qui, en présentant la carte du commissaire impérial, espérait peut-être se faire passer pour ce haut fonctionnaire ; ensuite, on annonça l’arrivée du trésorier-payeur de Iüangtse ; enfin, on affirma que, le 19 novembre, le premier commissaire impérial lui-même allait quitter Lhassa pour se rendre à la frontière.
« Il est regrettable, écrivait à cette époque Mgr Biet 1 2, que les Anglais ne connaissent pas leur force, et combien il serait facile, sans risquer une guerre, d’obtenir d'importantes concessions pour le commerce, pour la liberté des voyages à Lhassa et au Thibet. Les Chinois sont prêts à tout céder, ils s’attendent même à ce qu’ils demandent l’ouverture complète du Thibet, et ils s’y résignent, pourvu qu’on leur laisse le pays,
1. Le rajah fut puni de sa soumission aux Thibélains par la perte de sa pension de 30.000 roupies et de l’administration de son royaume ; il n’eut plus que le droit de donner des ordres pour les corvées et devint une sorte de Min-tchen-se.
2. A. M.-E., vol. 556 f. Lettre à Mgr Coupât, Cha-pa, 29 janvier 1889.
NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT
mais les Anglais ne semblent pas se douter de la facilité avec laquelle ils pourraient obtenir ces importantes concessions. »
La conduite de l’Angleterre ne démentit malheureusement pas les prévisions du Vicaire apostolique ; les longues négociations, qui eurent lieu entre les délégués anglais et le commissaire chinois assisté de l’ancien mandarin de Bathang, Ky-tche-ouen *, furent loin d’aboutir au résultat que plusieurs se croyaient en droit d’attendre et qui fut précisé dans une convention signée à Calcutta le 17 mars 1890.
Suivant l’article 7 de cette convention, qui, en réalité, renfermait surtout des préliminaires, une commission comprenant un représentant des deux pays contractants, devait se former dans les six mois suivant la ratification du traité, pour discuter et régler les trois questions pendantes : 1° procurer des facilités de communication pour le commerce à Iravers la frontière Lhi bétaine ; 2° laisser ou non aux bergers thibétains des droits de pâturage sur le versant sikkimais de la frontière ; 3° préciser la méthode à suivre pour les relations officielles entre le gouvernement de l’Inde et celui de Lhassa.
Les délibérations durèrent plus de trois ans et les conclusions ne furent arrêtées et signées que le 5 décembre 1893, à Darjeeling, par A. W. Paul pour l’Angleterre et par Ho-chang-yung et James H. Hart pour la Chine. D’après ce traité, qui porte le nom de traité de Darjeeling, un marché est établi à Yatoung, sur le côté thibétain de la frontière, il est ouvert à tous les sujets anglais pour faire le commerce à partir du 1er mai 1894. Le gouvernement britannique est libre d’envoyer des officiers à Yatoung pour surveiller l’état du commerce anglais sur ce marché. Le commerce des armes, munitions, approvisionnements militaires, sel, spiritueux, drogues narcoliques et enivrantes, peut, suivant le désir de l’un des gouvernements, être entièrement prohibé ou permis, aux conditions qu’il lui plaira d’imposer. Les autres marchandises sont exemptes de droits pendant cinq ans. Le thé indien pourra être importé au Thibet à un taux ne dépassant pas celui qui est imposé au thé chinois à son entrée en Angleterre; mais le commerce du thé indien ne pourra être entrepris pendant les cinq années durant lesquelles les autres marchandises seront exemptes de droits.
Le petit village de Yatoung, qui venait d’être choisi comme entrepôt du commerce anglais et thibétain, est situé à 155 kilomètres environ de Darjeeling. Cette distance se parcourt en huit étapes : Pachok, Kalimpong, Padong, Phri, Sedougchen, Natong, Jalep et Yatoung.
Le fort anglais le plus rapproché de Yatoung est celui de Gnatong ; il se trouve à 17 kilomètres au sud-ouest. La route qui y mène passe par le col de Jalep, haut de 4484 mètres, et exige, dans la saison la plus favorable, une journée de voyage à dos de mulet. En hiver, cette route est souvent obstruée par la neige.
Tout le commerce de Yatoung se faisait alors par l’intermédiaire des habitants de la vallée du Chumbi, qui portent le nom de Tomos (2.300 habitants environ). Ils achetaient, au marché de Phari, les produits du