‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 95 sur 170 · A.1I.-E., vol. 556/. Ta-tsien-lou, 10 juillet · texte numérisé non relu

A.1I.-E., vol. 556/. Ta-tsien-lou, 10 juillet

DES STATIONS CHRÉTIENNES

» Je demande de nouveau un juge au vice-roi Lieou 1 ; il me fait répondre parle tribunal des affaires catholiques, que déjà on a ordonné aux mandarins civils de Ta-tsien-lou et de Bathang de traiter ce procès, qu’on va renouveler cet ordre. Nouvelles promesses et nouveaux retards.

» En septembre, à la réception de votre honorée lettre du 16 mai 1888 qui m’engageait à faire terminer l’affaire promptement par les autorités locales, je demandai de nouveau à Che-kouang-hi s’il avait reçu ordre d’agir. « Oui, dit-il. Mais vous avez écrit à Pékin.... prenez garde, le vice-roi peut se venger... » Enfin, il promet, le 4 octobre, de donner aux missionnaires le passeport local nécessaire pour traverser la rivière Ya-long à Ho-keou ; nous achetons 10 mulets, les bagages partent, mais au moment du départ des missionnaires, il ne veut pas signer le passeport promis, disant que le mandarin militaire (Hie-tay) refuse l’escorte d’usage. Je vais trouver ce dernier qui me répond : « C’est faux, je ne puis refuser l’escorte lorsque le mandarin civil me la demande ; mais Che-kouang-hi m’a défendu de donner l’escorte, et il me menace de m’accuser à mes supérieurs si j’encourage le retour des missionnaires à Bathang. » La fourberie était dévoilée, celui qui nous était donné pour juge nous refusait justice.

» En janvier 1889, la mère de Che-kouang-hi mourut, et celui-ci me donna avis qu’en raison de son deuil, il se retirait pendant trois ans des fonctions publiques et que son successeur nous rendrait justice.

» En mai 1889, son successeur, Tchao-kong, notre mandarin civil actuel, arrive à Ta-tsien-lou; je demande à le voir ; il me refuse. Après huit jours, nouvelle demande, nouveau refus, sous prétexte qu’il est à dîner. Je lui

I. Cette demande de Mgr Biet, du 24 juillet 1888, était conçue en ces ternies :

« Ta-tsien-lou, le 24 j uillet.

» Au commencement de la 3e lune de cette 14e année de Kouang-siu, le préfet de Ta-tsien-lou, Che-kouang-hi, me donna avis que le tribunal du Yang-ou-ku l'avait délégué avec le trésorier-payeur de Bathang, Han-tsin-kouy, pour nous faire rendre promptement justice. Le Leang-tay, Han-tsin-kouy, me fit dire qu’étant allé à Bathang malgré lui, vu son grand âge, il ne traiterait aucune atfaire publique. Je n’ai donc pu entrer en relation avec lui. N’ayant de recours qu’ auprès du préfet Che-kouang-hi, je l’invitai à exécuter promptement son mandat. Il me pria d’attendre le départ de Ta-tsien-lou d’un des commissaires impériaux du Thibet, Chen-tay ; j’acquiesçai à sa demande. Après le départ de Chen-tay, je lui rappelai sa promesse : il me pria d’attendre que Chen-tay eût dépassé le territoire de Bathang, me promettant de 'se rendre alors à Bathang ; je concédai encore. Le 5 de la 4e lune, je fis nouvelle instance ; il m’objecta qu’avant de s’occuper de nous, il devait juger un procès au pays de Kantse. Sur la difficulté que je fis d’accepter ce nouveau retard, il réunit les mandarins militaires, le Hie-tay, le Tou-se et moi, et promit solennellement, avec imprécations contre lui-même, de se rendre à Bathang avec les missionnaires, à son retour de Kantse, à la fin de la 5e lune, au plus tard le 1" de la 6e lune. Les mandarins réunis me firent accepter cet engagement solennel, dont ils se portaient témoins et garants.

» À la 6e lune, revenu de Kantse, après avoir reçu la communication du Yang-ou-kou, du 29 de la 4= lune, communication qui lui ordonne de nouveau de nous rendre promptement justice, j’insistai pour qu’il accomplît sa promesse et se conformât aux ordres reçus. 11 voulut temporiser sans donner de réponse affirmative. Les mandarins, témoins de sa promesse, insistèrent avec moi pour qu’il tînt ses engagements ; alors il déclara qu’il n’irait pas à Bathang ; et il ne prend aucun moyen pour traiter notre procès. Vu le malheur îles missionnaires et des chrétiens chassés depuis un an, vu les charges pécuniaires que cet abandon prolongé m'impose, ayant à nourrir cinq cents chrétiens exilés, vu que l’impunité si longue des coupables accroît leur audace, je prie de nouveau le tribunal du Yang-ou-kou de charger des délégués fermes et justes de nous faire rendre promptement justice. »

Mission du Thibet. II iS

NÉGOCIATIONS TOUR LE RELÈVEMENT

envoie une lettre polie lui demandant de me dire si, oui ou non, il est délégué pour notre procès. Il répond : « Oui, je suis délégué par le vice-roi et je le traiterai quand j’aurai le temps. » En juin, j’apprends que nos ennemis, enhardis par la mauvaise volonté du nouveau mandarin de Ta-tsien-lou, viennent de démolir deux maisons de notre station du Yaregong, à trois jours de Bathang ; qu'un sorcier nommé Kata extorque de l’argent aux chrétiens de Yerkalo, les charge de lourdes et injustes corvées, les force à s’exiler ou à apostasier ; j’en avise Tchao-kong, l’avertissant que ces injustices se commettant sous son administration, il en est responsable. Il envoie ma lettre au vieux et incapable mandarin de Bathang, Han-tsin-kouy, qui répond, d’accord avec le deuxième chef indigène,. Koetsongtchapao : « Le pays de Yaregong n’existe pas. » Or c’est le chef indigène Koetsoirgtchapao qui nous a vendu des terrains à Yaregong. Je prouve facilement à Tchao-kong la fausseté des dénégations des autorités de Bathang et je le presse d’agir. Il répond. « Tant que le mandarin Han sera à Bathang, je ne puis vous rendre justice ; ce mandarin chinois est trop âgé et trop inhabile pour m’aider. »

« En décembre 1889, j’envoie celte réponse au vice-roi du Su-tchuen, qui me fait écrire, en mars 1890 seulement, par le tribunal du Yan-oukou 1 : « Le mandarin Han ne sera pas rappelé avant que son stage régulier de trois ans ne soit fini. Nous avons déjà ordonné plusieurs fois aux mandarins civils de Ta-lsien-lou et de Bathang de traiter le procès des étrangers. Pourquoi se le renvoient-ils de l’un à l’autre? Qu’on examine si le pays nommé Yaregong existe, et si les missionnaires y avaient un établissement; qu’on examine si Kata existe 2.

» Cette réponse du vice-roi ne stimula nullement Tchao-kong. Au mois de mai dernier, il me fit dire que les trois années du vieux trésorier-payeur de Bathang, Han, étant terminées, il était remplacé par un jeune mandarin nommé Ouang-kia-yong, et que les missionnaires rentreraient avec lui ; on punirait les principaux coupables, on nous indemniserait et on rétablirait nos stations. Le 18 juin, le nouveau trésorier-payeur de Bathang arriva à Ta-tsien-lou. Un avis de Tchao-kong m’arrive, il dit : « Ouangkia-yong ne veut pas vous voir, il refuse de s’occuper de votre procès, il va partir en secret pour Bathang, afin de ne pas avoir d’entrevue avec vous. » Sur ce, on apprend que le prince Henri d’Orléans et le célèbre explorateur français Bonvalot sont à Bathang, qu’ils ont visité les ruines de nos établissements, que les persécuteurs tremblent et que tout le monde croit notre retour assuré. Notre mandarin Tchao-kong, effrayé lui-même de ses nombreuses fourberies, me fit dire : « Assurez vos illustres compatriotes que je vais vous rendre pleine justice dès leur arrivée à Ta-tsien-

1. Tribunal pour les affaires religieuses existant dans chaque province.

2. Dans un rapport au Séminaire des Missions-Étrangères, Mgr Biet ajoutait au sujet du sorcier Kata : « Le mandarin chinois et les chefs indigènes de Bathang répondirent: On a trompé l'évêque, le nommé Kata n’existe pas.

» Je prouve son existence. On ordonne son arrestation; mais les lamas, craignant des aveux compromettants pour eux, le font mourir subitement au mois de février 1890, avant qu’on ait pu l’interroger, et on continue de répondre : Kata n existe pas , les accusations de l'évêque ne sont pas fondées... »

DES STATIONS CHRETIENNES

lou. » Je prie le prince et M. Bonvalot de profiter de ces dispositions pour se plaindre de la violation du traité de Tien-tsin et des injustices dont leurs compatriotes sont victimes depuis trois ans. Ce gracieux secours nous est accordé avec bienveillance. Il est de nouveau décidé que le passeport pour traverser la rivière Ya-long à Ho-keou nous sera délivré et que les missionnaires partiront, avec le nouveau trésorier-payeus? de Bathang, le 3 juillet. Le 1er juillet, Tchao-kong et Ouang, de concert, manquent à leur parole, refusent de donner la feuille de route promise, de traiter le procès et font battre le tam-tam pour ameuter la population contre les Français. Le roitelet indigène et les chefs militaires chinois ne veulent pas se rendre à cet appel aux armes, la population elle-même réunie par ordre des deux mandarins civils, mais plus sage qu’eux, n’injurie pas les Français, malgré les provocations les plus hardies de Tchaokong et de Ouang qui ordonnaient d’enchaîner tous les Français et de les jeter hors de la ville.

» Tels sont les juges délégués par le vice-roi Lieou pour relever nos ruines et réparer la brèche fqite au traité de Tien-tsin. »

La conclusion de cette lettre était fort modérée, puisque l’évêque se contentait dire :

« Un ordre sérieux du Tsong-li-yamen ou un blâme de Ly-hung-tchang à son protégé, le vice-roi Lieou-pin-tchang, suffirait pour qu’on nous donnât des juges désireux de réparer nos désastres. J’espère que Votre Excellence voudra bien obtenir en notre faveur les ordres nécessaires pour faire réinstaller les missionnaires dans leurs résidences, punir les principaux coupables et nous indemniser de nos pertes qui s’élèvent à 4 ouan d’argent 1 pour nos stations dépendant du Üu-tchuen et à 2 ouan et demi 2 pour nos stations de A-ten-tse et de Tse-kou dépendant du Yunnan, cercle de Ta-li-fou. »

À ce rapport qui exprimait si clairement par les faits, racontés avec précision et simplicité, la déplorable situation de la mission du Thibet, M. Lemaire fit cette désolante réponse 3 :

J’ai l’honneur de vous accuser réception de la lettre que Votre Grandeur m’a écrite le 10 juillet dernier, et j’ai pris attentivement connaissance des faits qui en font le sujet. Cette légation n'a cessé, comme vous le savez, Monseigneur, d’agir auprès du gouvernement impérial pour qu’il soit donné satisfaction aux réclamations de la mission du Thibet, mais malheureusement les dispositions qu’elle a trouvées ne lui ont pas permis, jusqu’à ce jour, de terminer les affaires que vous avez remises entre ses mains et qui, nous pouvons l’espérer, recevront une solution, dès que nos démarches auront réussi à modifier la répugnance du Tsong-li-yamen à s’entremettre pour faciliter l’entrée des étrangers au Thibet.

Notre ministre avait le triste courage d’ajouter en faisant allusion à M. Bonvalot et au prince d’Orléans :

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