A. M.-E., vol. 556 f. Ta-tsien-lou, 4 mars
DES STATIONS CHRÉTIENNES
la situation précaire qui en résulte pour eux ; qu’il réclamait du Tsong-liyamen une sentence conforme à l’équité et propre à inspirer une crainte salutaire aux lamas thibélains, qui seraient tentés de fomenter de nouveaux troubles dans les limites du territoire chinois. »
Alors le Tsong-li-yamen ne se récria pas, il n’objecta pas que nos chrétientés étaient en pays fermé aux étrangers, et il ne le pouvait pas, sans se mettre en conlradiction avec ses actes publics, antérieurs de quelques années seulement. Voici, en effet, les ordres qu’il donne aux autorités de Bathang par les passeports qui sont entre nos mains. « A l’avenir, le missionnaire a le droit d’aller et venir à Ta-tsien-lou, Bathang et autres lieux compris dans la province du Su-tchuen, de prêcher, d’habiter en n’importe quel endroit, de louer, d’acheter des terrains, de bâtir des églises, des résidences, le tout à sa guise et sans qu’on puisse lui faire la moindre difïicullé ; on doit le traiter selon les lois de l’hospitalité, et, le cas échéant, on ne pourrait se contenter de rester les bras croisés, mais au contraire on devrait le protéger de toutes ses forces. »
Ceci prouve avec assez d’évidence que la Chine n’aurait jamais, avant celte année, émis le moindre doute sur nos droits, et s’il fallait encore des faits à l’appui, je vous citerais le suivant.
Et l’évêque rappelle l’échange des territoires faits avec l’autorisation du vice-roi du Su-tchuen, pour le déplacement de la chrétienté de Bongmet ou Mang-ly, nouvelle preuve que les missionnaires ne sont pas au Thibet, puis il continue :
Je ne veux pas faire ressortir ici, Monsieur le Ministre, comment la conduite du Tsong-li-yamen à notre égard porte atteinte à la dignité de la France, en regardant comme non avenue une des causes du traité de Tientsin, et les engagements si formels exprimés dans nos passeports sous la foi du sceau de la légation de France ; je veux seulement montrer que le Tsong-li-yamen ne peut être de bonne foi, quand il insinue que nous pourrons réoccuper nos chrétientés, lorsque le Thibet sera ouvert aux Européens. On n’ignore pas à Pékin, que, depuis vingt ans, plusieurs explorateurs européens ont visité le pays de Bafhang avec la même facilité que Ton visite Tchong-kin et Tchen-tou. On n’ignore pas non plus que la mission du Thibet est protégée par le traité de Tien-tsin au même titre que toutes les missions catholiques de Chine. Aussi j'espère que la légation mieux renseignée fera de nouvelles instances auprès du Tsongli-yamen, et que, grâce à la haute protection de Votre Excellence, justice sera enfin rendue à la mission du Thibet, pour relever nos stations détruites qui, je le répète de nouveau, sont toutes situées sur les territoires du Su-tchuen et du Yun-nan.
Un seul mot du vice-roi du Su-tchuen suffirait pour nous réintégrer dans nos chrétientés et dans nos propriétés. Le premier chef indigène de Bathang et plusieurs familles du peuple gardent toujours une partie de nos objets en dépôt, dans la prévision d’un prochain retour, et partout Ton s’étonne qu’une cause, dont la justice est si manifeste, ne soit pas traitée plus promptement.
Le vice-roi a fait savoir deux fois à ses subalternes que le ministre de France à Pékin demandait justice pour la mission du. Thibet, mais il n’a délégué personne pour traiter cette affaire, et les mandarins locaux, priés de s’en occuper, s’excusent en disant qu’ils attendent les ordres du vice-roi.
En terminant, l’évêque relève les déplorables paroles de M. Lemaire au sujet de M. Bonvalot et du prince d’Orléans :
NÉGOCIATIONS POUR LE RELEVEMENT
Permettez-moi, en finissant, Monsieur le Ministre, dans l'intérêt de la vérité, de rectifier les conclusions qu’on a tirées à la légation de l’intervention des explorateurs français dans notre cause. Une courte explication suffira, je l’espère, à dissiper tout malentendu. M. Bonvalot ne s’est point ingéré dans nos affaires, c’est le mandarin de Ta-tsien-lou lui-même, qui, voulant passer la responsabilité du procès au nouveau mandarin de Bathang, me pria d’inviter M. Bonvalot à assister à une entrevue dans laquelle on expliquerait clairement à ce mandarin, qu'il pourrait sans difficulté nous réintégrer dans nos stations, et c’est pour cela que le mandarin de Tatsien-lou retarda de plusieurs jours le départ de son collègue de Bathang. Ici les Chinois croient que tous les Français soutiennent la même cause, et vu les intentions manifestées par le mandarin de Ta-tsien-lou, M. Bonvalot ne pouvait pas se taire sans passer pour être notre ennemi. Je crois que, dans la circontance susdite, tout Français eût agi comme lui.
Quant au prince d’Orléans, il n’était qu’en second dans l’expédition et il assista en simple spectateur à la séance préparée par le mandarin.
J’ai été surpris autant qu’affligé de voir à ce sujet une allusion politique dans la dernière lettre de M. le Ministre Lemaire. En mission, nous sommes en dehors de la politique, nous sommes Français et nous voulons la grandeur de notre chère et noble patrie. L’amour de la France, voilà notre drapeau politique.
M. Ristelhueber prit en considération la lettre du Vicaire apostolique du Thibet ; le 16 mai 1891, il rappela au Tsong-li-yamen ses promesses précédentes : « d’arranger les affaires de Bathang et des autres stations chrétiennes. »
Le haut tribunal s’étant contenté de répondre, le 22 du même mois, qu’il allait donner des ordres au vice-roi du Su-tchuen, le chargé d’affaires fit observer à son président, par une lettre du 29 mai, que cet ordre ne suffisait pas, puisque certaines chrétientés dépendaient du Yun-nan 1 :
Il conviendrait que le Tsong-li-yamen écrivît aussi au vice-roi du Yunkouei, pour qu’il fît régler de son côté les affaires concernant les deux localités de A-ten-tse et de Tse-kou.
Je me permettrai d'insister, ajoutait-il, auprès de Votre Altesse et de Vos Excellences, pour que cette démarche soit faite ; le silence de leur dépêche à cet égard me fait craindre qu’EIles n’aient pas donné, sur ce point, suite à ma demande.
Votre dépêche du 22 mai ne me fait pas non plus savoir si vous avez invité, comme je vous en avais prié, le résident impérial chinois au Thibet, à faire des représentations au gouvernement thibétain, afin qu’il fût rigoureusement interdit aux lamas de fomenter du désordre sur le territoire des provinces chinoises du Su-tchuen et du Yun-nan, et d’y faire attaquer les missionnaires catholiques qui y résident, conformément aux traités, et qui sont pourvus de passeports.
Je vous prie aussi de m’aviser, dans votre réponse, si vous avez fait cette démarche ; elle me paraît, en effet, indispensable, les attaques dirigées en 1887 contre les établissements catholiques de Bathang et autres lieux, ayant été le fait, non de l’initiative des habitants chinois de la région, mais le résultat d’ordres émanés des supérieurs des lamaseries de Lhassa.
Cette fois, le gouvernement chinois répondit, comme Ristelhueber le demandait, et le 5 juin il donna des ordres en conséquence.
i. A. M.-E., vol. 5S6^, M. Ristelhueber au Tsong-li-yamen. Pékin, 29 mai 1891.
DES STATIONS CHRÉTIENNES
La réponse de Lhassa arriva à Pékin au mois de novembre et fut transmise par le Tsong-li-yamen à la légation de France.
Le commissaire impérial chinois, Chen, disait 1 :
J’ai fait traduire votre dépêche et j’en ai donné communication aux hauts fonctionnaires, en leur disant que les lamas des monastères, dépendant du Thibet, ne devraient plus se permettre, à l’avenir, de pénétrer sur le territoire de ces provinces. Je faisais donner l’ordre de se conformer à ces instructions. Les hautes autorités de Lhassa viennent de m’exposer, dans un rapport, que les différents monastères et temples du Thibet n’ont nullement fait chercher querelle aux missions religieuses des étrangers, ni fomenté contre elles des attaques; que des ordres sévères viennent d’être donnés aux lamas et autres personnes du Thibet intérieur et du Thibet postérieur, leur interdisant toute excitation aux conflits ; mais que les religions des étrangers sont contraires à la religion jaune des Thibétains et que, d’autre part, les étrangers ne doivent pas pénétrer sur le territoire du Thibet, ce qui serait contraire à l’esprit de la doctrine bouddhique et de la religion jaune ; que, dans l’avenir, si des étrangers franchissaient de leur autorité les frontières du Thibet, je serais prié de leur faire des remontrances et de les exhorter à ne pas aller plus loin et à s’en retourner, pour éviter que-les bonzes et les lamas des différents temples et monastères, par ressentiment de cette offense, n'aient avec eux des luttes et des désordres. Je vous prie de faire le nécessaire à cet égard.
Après avoir cité cette dépêche, le Tsong-li-yamen appuyait les affirmations qu’elle renfermait :
Notre Yamen considère que le Thibet croit fermement à la religion jaune et ne désire pas que d’autres doctrines viennent s’y mêler. Il serait impossible de détruire cette opinion bien arrêtée. Les différents points exposés par les autorités supérieures sont l’expression de l’état réel des choses. Puisqu’ils déclarent qu’ils ont déjà donné des ordres sévères pour que les lamas et autres personnes ne pénètrent pas sur le territoire des deux provinces du Ru-tchuen et du Yun-nan, afin d’y attaquer les établissements catholiques, nous avons le devoir d’en aviser, par la présente dépêche, Votre Excellence, pour qu’Elle enjoigne rigoureusement aux personnes de son honorable pays de s’abstenir, de même, de pénétrer, de leur autorité privée, sur le territoire thibétain, en vue d’éviter des affaires. Ce point est très important.
La réponse du vice-roi du Yun-nan fut également transmise à la légation de France; elle était ainsi conçue 2 :
J’ai reçu le 26 de la 4e lune de la 17e année de Kouang-siu (2 juin 1891), relativement à cette affaire, un rapport de M. Leduc3, le gérant du consulat français à Mong-tse. Or, le pays d’A-ten-tse dépend de Ouy-si et confine au territoire thibétain. Les Aborigènes et les Chinois y sont simples et gros-
1. A. M.-E., vol. 556'?. Le Tsong-li-yamen à M. Ristelhueber. Pékin, 8 novembre
2. A. M.-E., vol. 556?, contenue dans une communication du Tsong-li-yamen à M. Ristelhueber. Pékin, 29 septembre 1891.
3. Marie-Henri Leduc, né le 13 juillet 1863, élève diplômé des langues orientales vivantes, élève interprète à Pékin en 1885, interprète en 1888, gérant du consulat de Mong-tse en 1890, 1er interprète à Pékin à plusieurs reprises depuis 1892, consul de 2° classe en 1900, nommé gérant du consulat de Tien-tsin en avril 1901.
NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT
siers. Autrefois, les nommés Goutelle et Geneslier, ayant fait de la propagande religieuse dans le pays, la population ne les écouta pas favorablement et il en résulta des désordres.
Quant à Tse-kou, c’élait le missionnaire Dubernard qui y prêchait la religion chrétienne. Au moment où se produisirent les troubles d’A-tentse, Dubernard s’était réfugié déjà au lieu appelé Ye-tche. Plus tard, lorsque les affaires d'A-ten-tse furent calmées, les autorités locales prirent des mesures pour exhorter le peuple à rentrer dans l'ordre et envoyèrent des officiers pour reconduire, sous escorte à Tse-kou, Dubernard et les chrétiens qui l’accompagnaient.
On exigea des engagements pour leur protection dans le dit lieu, et ceux-ci furent l’objet d’un rapport officiel, consigné dans le dossier de l’affaire.
Je répondis alors, par dépêche, au consul, et, en même temps, j’envoyai au commandant du cercle occidental 1 de cette province l’ordre de faire une enquête sur l’affaire d’A-ten-tse, lui enjoignant de me dire d’une façon véridique de quelle façon elle aurait été réglée, afin que je puisse examiner et faire le nécessaire. Lorsque la réponse du commandant du cercle occidental me sera parvenue, je vous adresserai une nouvelle lettre officielle. J’ai le devoir de vous adresser d’abord cette réponse dont je vous prie respectueusement de prendre connaissance.
Le Tsong-li-yamen ajoutait :
Ayant reçu cette communication, notre Yamen considère qu’en ce qui concerne l’affaire religieuse de Tse-kou, les autorités locales ayant reconduit, sous escorte, dans la dite localité, les missionnaires et les chrétiens et les ayant, en outre, protégés avec efficacité, cette affaire a été traitée d’une façon satisfaisante. Quanta celle d’A-ten-Lse, nous vous ferons savoir, par une nouvelle dépêche, la façon dont elle aura été réglée, dès que la réponse à ce sujet nous sera parvenue.
Cette réponse ne tarda pas ; elle fut transmise en même temps à M. Leduc et à notre chargé d’affaires à Pékin, M. Ristelhueber. Elle est trop longue pour que nous la citions, très filandreuse et presque mensongère dans ses parties les plus importantes. On y lisait que M. Dubernard était entré à Tse-kou où les affaires étaient réglées et tout le monde en paix; que, ne sachant où se trouvaient MM. Goutelle et Genestier, les mandarins n’avaient pu leur remettre les caisses qui leur appartenaient, qu’ils s’étaient adressés à MM. Dubernard et Léard, qui les avaient renvoyés à l’évêque; qu’ils agiraient à A-ten-tse comme on l’avait fait à Balhang et à Yerkalo ; que les populations ne voulaient ni de la religion catholique, ni de ses prédicateurs.
Mgr Biet releva vivement les faussetés contenues dans ce factum 2 :
Oui, disait-il, le missionnaire Dubernard est rentré à ce poste, mais comme en cachette, le soldat délégué pour l’accompagner l’ayant quitté avant son arrivée à Tse-kou. Aussi les terrains saisis ne sont pas rendus, aucune indemnité n'a été donnée, pas même discutée, pour les maisons détruites et pillées, pour les céréales enlevées, car l’expulsion avait lieu après la récolte, pour le vol des animaux, des instruments de labour, des