‹ Histoire de la monarchie de juillet de 1830 à 1848 (volume 2)Chapitre 14 sur 70 · INTRODUCTION XXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXIII

raison entre les deux pays, et repousser les assimilations de nos docteurs es stiences politiques, ingénieux mais chimériques, qui n'aperçoivent pas quels rapports intimes existent entre la constitution et la taille des sociétés. Gomme Técrit M. Guizot : « si Ton adaptait une machine à vapeur de six cents chevaux à un petit bâtiment, elle le mettrait en pièces au lieu de le faire marcher; il en est de même des constitutions : c'est une erreur immense en théorie et fatale en pratique de croire que la machine qui convient à un grand État, convienne également à un petit ».

A en croire certains observateurs peu réfléchis, la Suisse

serait un véritable paradis, un empyrée politique et social;

rharmonie et la confiance seraient sans cesse à Tordre du jour,

jamais de discordes, jamais de conflits dans les communes et

les cantons ; le principe fédératif serait reconnu et respecté par

tous. C'est là une véritable idylle, que les faits démontrent con-

trouvée, c'est un portrait que les peintres ont singulièrement

embelli; en dépit de nos Shéhérazades idéologues, l'histoire de

la démocratie en Suisse nous apparaît pleine d'enseignements

contraires ; elle nous apprend combien le principe fédératif est

de fraîche date en ce pays, quels échecs il a déjà reçus, s'il a

pu garantir la liberté cantonale et individuelle, ce qu'il faut

penser de la prétendue supériorité des Suisses à notre égard.

Gomme aux États-Unis, on trouve ici en désaccord le mot et

la chose, les principes et leur application ; on voit rorgueil, la

passion, l'inconstance des hommes dénaturer les institutions

les plus sages, les interpréter de manière à les détruire.

Rien de plus difficile que de fixer, de préciser les caractères de la constitution suisse; pareille aux divinités hindoues, cette constitution change sans cesse d'aspect, de forme, de figure, et il devient presque impossible de la suivre dans ses avatars; c'est encore pis, si Ton veut pénétrer dans l'imbroglio, daiïs le dédale des lois cantonales; il est aussi téméraire de

XXXrV INTRODUCTIOH

vouloir les analyser dans leur mobile complexité, que d'essayer de se faire jour au travers des forèls vierges du nouveau monde, tant elles se succèdent avec rapidité. Ceci peut s'accorder avec les vœux de Técole radicale, qui voit dans le provtsoire perpétuel Fidéal du gouvernement, mais cette instabilité blesse un des sentiments les plus profonds et les plus légitimes de rhumanité, le besoin d'assurer la durée à ses œuvres, de pouvoir compter sur un lendemain. Au milieu de ces métamorphoses sociales, de ces transformations si rapides, peuton cependant saisir l'idée dominante qui dirige le peuple suisse et l'entraîne d'une manière irrésistible? Oui, ce semble,

et c'est cette idée ^ue nous essayerons de dégager en peu de lignes.

Avant 1798, la Confédération suisse n'est à l'intérieur qu'une alliance internationale et n'a de république que le nom : sans gouvernement commun, sans pouvoir central, elle se trouve neutralisée par d'autres alliances avec les puissances voisines, dépouillée depuis le schisme religieux de sa force, de son antique prestige. Son indépendance, consacrée en droit visà-vis de l'empire d'Allemagne, n'existe guère de fait, et les rois de France ont conclu avec elle des traités léonins qui mettent à leur disposition une partie de ses troupes. Les cantons ressemblent aux républiques grecques de Tantiquité : ils jouissent d'une autonomie complète et dangereuse, contractent des alliances, conservent le droit de faire la guerre pour leur propre compte. En face de ce spectacle, des dissensions et des luttes intestines de la Suisse, on se rappelle instinctivement ces nobles polonais, si fiers de leur liberum veto, de ces absurdes prérogatives qui enfantèrent la ruine de leur patrie. Ce n'est pas tout: les institutions des cantons offrent des divergences absolues, mais toutes aboutissent à une oligarchie démocratique^ bourgeoise ou patricienne. Cependant la Suisse vit au milieu de cette anarchie sociale : ses montagnes avec lesquelles, selon

INTBODUCTION XXXV

Texpression de Lamartine, elle a fait alliance, tracent alors comme aujourd'hui, à ce peuple, une limite presque infranchissable pour lui-même et pour les autres ; il leur a dû son indépendance ; grâce à elles, il peut s'enfermer comme dans une immense forteresse, rester étranger aux luttes des autres États, conserver la neutralité vis-à-vis de tous.

Les idées de la Révolution française pénètrent dans ce pays : en 1798, le Directoire de la République dicte à la Suisse une constitution unitaire dont les principes étaient modelés sur la nôtre, et qui pour cette nation désagrégée, morcelée, émiettée, <Kmstituait un véritable bienfait. La guerre civile éclate et se complique de la guerre étrangère ; le Premier Consul intervient par Tacte de médiation de 1803, et rétablit le régime fédératif; mais la Suisse subit dès lors la tutelle absolutiste et le protectorat onéreux de Napoléon i" qui exige d'elle des contingents militaires* viole son territoire, et fait supporter à la Confédération les conséquences du blocus continentaL

Les désastres delà France en 1815, Ja médiation des alliés, la reconnaissance de la neutralité perpétuelle de la Suisse, sont le point de départ d'une longue période de calme et de prospérité. La nouvelle Constitution inaugure Tâge d'or du régime fédératif; elle donne plus de force et de cohésion au pouvoir central, consacre dans une juste mesure Tautonomie des cantons; leur permet de réviser leurs institutions dans un sens plus libéral, fait un partage à peu près égal de l'autorité entre ceuxci et la Confédération.

Les peuples, pas plus que les individus, ne savent jouir do leur bonheur; dès 1833, sous Tinfluence des idées centralistes, l'esprit radical et révolutionnaire rentre dans l'arène, et gagne du terrain : en 1845, éclate, avec la guerre civile, la crise du Sun* derbund que nous raconterons 4ans le cours de cet ouvrage, et qui a pour résultat de porter une grave atteinte à l'autonomie des cantons, à la Uberté de conscience. On reprend les projets de 1833

Page 1