INTRODUCTION XLV
autres dans une mine. Cette Chambre reste encore aujourd'hui le modèle des assemblées politiques ; son président a la gravité et l'impartialité â*un juge. Elle n'a pas de règlement écrit; des précédents séculaires lui servent de loi. »
Montesquieu l'a dit avec raison, les coutumes d'un peuple esclave sont une partie de son esclavage ; celles d'un peuple libre sont une partie de sa liberté ; les lois, les règlements ne forment que l'enveloppe visible, extérieure, en quelque sorte tangible d'une société. U ne suffit pas de considérer cette enveloppe, d'examiner la forme d'un corps pour le bien connaître : il faut encore le disséquer, faire son anatomie ; derrière les membres, les bras, les jambes on trouve les veines, les muscles, les nerfs; après tout cela, il y a encore Tâme, le principe immatériel que seul Fesprit peut découvrir et apercevoir. La constitution de l'Angleterre, la royauté, lesGhambres, les comtés, les villes, les corporations, ce sont les membres, Tenveloppe extérieure du corps social ; l'aristocratie, l'Église nationale et les Églises dissidentes, la justice, la presse nous représentent les muscles, les veines, les nerfs; l'âme de la nation, ce sont ses mœurs, son génie, sa puissance conquérante et civilisatrice.
Qu'importent les anomalies, les incohérences de la constitution anglaise, cette mosaïque patiente des siècles, si celle-ci fonctionne bien? Mieux vaut une constitution médiocre bien
pratiquée, qu'une constitution régulière comme le développement d'un axiome mathématique et rectiligne comme un cordeau, mais qui serait mal appliquée, qui se heurterait sans cesse à des difficultés séculaires, historiques, à des préjugés supérieurs et invétérés. Une Constitution est comme un instrument de précision, comme une de ces machines aux mille rouages qu'on voit dans les grandes usines ; tout dépend des ouvriers qui la mettent en mouvement ; confiée à des mains habiles, expérimentées, la machine donnera les résultats qu'on
xLYi ncruoBccnoN
attend d*elle; sinon, elle ne produira «veau travail utile, s'arrêtera et se brisera. Si les lois exercent une inflaenoe naturelle sur un peuple, les mœurs jouent un rôle bien phis' considérable, et bien autrement décisif.
Ce qui fait la force de TAngleterre, c'est son patriotisme étroit, exclusif, plein d'une âpreté égoïste et barbare^ mais énergique et jaloux ; c'est son dédain des théories cosmopolites et pseudo-bumanitaires, cette croyance indélébile à son excellence morale, à sa primauté dans tout ordre de choses et d'idées, cette ignorance de l'envie, ce sentiment des inégalités nécessaires, ce culte de ses héros, sa reconnaissance toute royale et sans bornes envers ceux qui l'ont bien servie ; c'est qu'elle a voulu marcher au progrès par la liberté, non par l'égalité, ce Cher un peuple animé de patriotisme, l'individu songe moins à lui-même qu'à la nation ; la patrie est une sorte de Dieu vivant, visible, remuant, quia besoin comme le corps humain d'organes divers pour des fonctions diverses. Les hommes n'aspirent qu'à travailler à la santé et à la beauté de ce corps immortel. Toutes les tâches sont bonnes; on ne s'étonne pas que les pieds ne ressemblent pas à la tête; les uns vivent d'une vie extérieure, épi dermique, en pleine lumière ; d'autres roulent invisibles dans les artères du grand corps, ou se fixent à l'ossature lourde et solide qui donne la force et la résistance^ Les membres d'une telle société ignorent l'envie, l'inégalité même leur semble nécessaire. Ils pensent bien moins à leurs droits qu'à leurs devoirs, ils trouvent leur grandeur dans la petitesse; ils s'oublient, ils se font volontairement grains de sable; tant qu'ils ressentent le vague contre-coup de toutes les émotions du corps, les atomes sont contents, »
Ce qui fait la force de l'Angleterre, c'est cette aristocratie qui l'a gouvernée et la gouverne encore, qui forme en quelque sorte la quintessence et l'élixir de la nation ; moins militaire, moins marchande que politique et territoriale, elle a toujours
INTRODUCTION XLVll
conservé la prééminence intellectuelle et morale. Par son alliance, son mariage continu avec la richesse, elle possède lu terre (le sol de l'Angleterre appartient à trente mille personnes, et il y en a la moitié aux mains de cent cinquante propriétaires) ; par son empressement à adopter, à faire entrer dans ses rangs tousles parvenus de Tintelligence et du mérite, elle évite de s'abâtardir, elle se retrempe, se rajeunit sans cesse, et demeure aux yeux de tous ridéal qu'on veut atteindre, mais qu'on ne jalouse point pour le détruire. Ses cadets iront à la Chambre des communes, ses filles épouseront les marchands enrichis. La puissance politique reste son patrimoine, son héritage naturel. Le peuple anglais se rappelle que son aristocratie a conquis le plus vaste empire du monde, et ces souvenirs l'environnent comme d'une auréole de gloire, d'un nimbe lumineux et éclatant. « Jetez les yeux, dit Donoso Cortès, sur ce patriciat expansif à la fois et résistant, flexible comme le roseau qui s'incline au moindre -vent, patient et persévérant comme s'il avait fait un pacte avec l'éternité, et dites si ce n'est pas là le patriciat romain. Le peuple romain fut guerrier, théologien et légiste; le peuple anglais est un peuple de commerçants, de jurisconsultes et de théologiens; l'un et l'autre sont esclaves des formules religieuses et des formules légales, à tel point qu'ils n'osent former la plus légère entreprise sans leur appui. Le peuple anglais est le symbole de régo!sme humain en adoration devant lui-même, et élevé par l'extase à sa dernière puissance. »
Ce qui fait la force de la nation anglaise, c'est son attachement pour les traditions, les vieux usages, l'esprit de famille, sa foi religieuse ardente et sincère ; c'est le sentiment du devoir, du sacrifice ; c'est le maintien de ces grands partis politiques aux opinions séculaires et inaltérables, qui gouvernent tour à tour l'État, dont les membres demeurent inébranlablement fidèles à leur cause ; c'est encore son respect de la légalité, c'est qu elle appuie son gouvernement, tandis que nous subissons, déni-
XLVni INTRODUCTION
grons et renversons le nôtre ; c'est que la Constitution n'est jamais remise en question, c'est qu'elle n'a pas besoin d'être défendue contre les émeutes, les révolutions, cette éternelle plaie de la France; c'est que les Chambres et la royauté peuvent se vouer sans aucune disfraction aux intérêts commerciaux et extérieurs du pays ; c'est que tous les problèmes politiques sont résolus depuis longtemps, et qu'il ne reste plus en suspens que des problèmes économiques et sociaux. Jusque dans le radical • anglais se cache un conservateur, et le socialisme lui-même reste chrétien en Angleterre. Les classes élevées conservent le gouvernement et l'administration; on doit désirer que cet état de choses se perpétue, car il a fondé la grandeur du peuple anglais, et la monarchie constitutionnelle est avant tout un régime spiritualiste, le gouvernement des grandes intelligences. Loin de nous la pensée d'admirer sans réserve l'Angleterre et son peuple, et nous ne nous ferons pas faute de signaler les imperfections, les lacunes du système et de la race ; ce qui lui ^ manque, c'est la sympathie instinctive, le charme individuel et social, la bienveillance à l'égard des étrangers et des autres peuples ; elle n'a jamais vu dans ses alliés que des instruments, et quand on l'étudié, on songe involontairement à cet axiome brutal d'un de ses penseurs, le célèbre Hobbes qui résume toute une philosophie du désespoir en trois mois : homo homini lupus; il semble que la nation anglaise se soit approprié cette devise, et dise à son tour, populus populo lupus j tout peuple est un loup dévorant pour un autre peuple. L'Angleterre s'imagine, dans son naïf et imperturbable orgueil, que tout lui est dû, et comme jadis les Romains dénonçaient la mauvaise foi puniqu€f eux les trompeurs par excellence, de même elle accuse volontiers d'hypocrisie tous ceux qu'elle ne peut duper facilement et amener à ses fins. Elle adore le succès, divinise la richesse et la puissance, dédaigne la pauvreté, fait céder les intérêts politiques à son commerce, regarde le monde entier