‹ Histoire de la monarchie de juillet de 1830 à 1848Chapitre 25 sur 78 · II · texte numérisé non relu

II

consolider la monarchie* Il ne voulait pas faire on discours j il voulait faire un acte; fûtril seul, il persi^rait à soutenir la loi telle qu'elle était, sans modifîcatioii ni amendement... Quant au pouvoir constituant, M. Thiers avait peu de respect, point de respect pour lui ; ce pouvoir avait existé à plusieurs époques de notre histoire, mais il avait joué par lui-même un triste rôle. Il avait été placé dans les assemblées primaires à la suite des factions : sous le consulat et TSmpire au service d'an grand homme, déguisé en Sénat 4K)nservateur, prêt à faire toutes les constitutions qu'on lui demandait ; sons la Restauration caché dans Tarticle 14. Là gloire de nos dernières années avait-elle rien de commun avec, ces misérables comédies constitutionnelles?... Répondante M. de Lamartine, M. Thiers se sentait humilié de ce que Ton pût espérer le triomphe de l'esprit parlemeùtaire, le jour où l'individu chargé de la royauté serait une femme trop faible pour résister aux Chambres. Ce n'était pas là que se trouvait la force, la réalite du gouvernement libre : elle était dans la formation des majorités, et l'on ne forme les majorités que si l'on sait faire un programme, que si l'on sait se fixer un but praticable, susceptible d'être approuvé par le pays, sans se diviser avant de l'avoir atteint : « Dans ma conviction profonde^ ajoutait l'orateur, on est pour le gouvernement parlementaire qui est le rêve de ma vie, savez-vous à quelle proportion? A proportion que Ton est sincèrement, profondément et avec intelligence monarchique. Je le vois tous les jours chez nous, quand on résiste au gouvernement parlementaire dans ce pays, c'est-à-dire à la domination des majorités, savez-vous ce qui fait qu'on résiste? C'est qu'on vous dit que la royauté est faible, et qu'elle n'est pas faite chex

nous comme en Angleterre, mais que, quand elle sera consolidée chez nous comme elle Test en Angleterre, alors on pourra se livrer au gouvernement parlementaire et à toutes ses conséquences. Voilà ce qu'on dit tous les jours. Eh bien! je fais appel aux vrais amis du gouvernement parlementaire; je leur donne rendez- Tous; savez-vous où? à la défense de la royauté ! »

Avec le double appui de MM. Thiers et Guizot, la loi de régence obtint une majorité de 310 voix contre 94 : les deux centres, ces éternels frères ennemis, avaient écouté la voix de leurs chefs.

A la Chambre des Pairs, le duc de Broglie combattit avec une grande puissance de démonstration le système delà régence élective : « Pourquoi, dit- il, préféronsnous la monarchie à la république, le gouvernement héréditaire au gouvernement électif? Parce que nous pensons, l'histoire à la main, que le plus grand des dangers pour un grand pays, c'est de vivre à l'aventure, de laisser Tautorité suprême flotter à tout vent d'opinion, de l'abandonner périodiquement en proie à la lotie des partis, à l'ambition des prétendants. Si cette faisonest décisive en faveur de la monarchie héréditaire, elle est décisive en faveur de la régence légale, c'est-àdire de la régence réglée dans un ordre déterminé. Déclarez la régence élective : aux approches de chaque minorité, vous verrez les partis se former, se grossir, se ïûenacer l'un l'autre du geste et de la voix ; vous verrez 'es prétendants lever la tête et jeter le masque. Le ministère ne sera plus pour les citoyens, le dernier terme de lambilion ; les orateurs puissants, les généraux ailûés du soldat porteront plus haut leurs regards et leurs espérances. La famille royale courra risque de se diviser : en admettant qu'elle reste unie, on ne le croira

point, on affirmera le contraire ; chaque parti s'arrogera le droit d'y chercher un chef et de lui forcer la main s'il résiste. Le jour de l'élection venu, au sein des Chambres, quel vaste foyer d'intrigues et de cabales, quelle carrière ouverte aux insinuations perfides, aux personnalités outrageantes ! La presse, la tribune, les réunions publiques deviendront autant d'arènes où périront les réputations les mieux assises. Les princes du sang royal, ces princes éventuellement appelés au trône, comparaîtront sur la sellette : leurs qualités^ leurs défauts, leurs moindres actes seront passés au crible d'une polémique ardente, vindicative, impitoyable. S'ils succombent devant un simple sujet, que deviendront-ils? Celui d'entre eux qui l'emportera, s'il l'emporte seulement de quelques voiX| que sera-t-il ? Que deviendra sous sa main débile la prérogative royale? Si ce n'est pas l'héritier présomptif qui l'emporte, où se cachera-t-il en attendant qu'il devienne un roi, après avoir été déposé comme régent? Si les Chambres ne peuvent s'accorder sur le choix d'un régent, point de régence, point de gouvernement el l'État en pleine dissolution, d

Le 29 août 1842, après une courte discussion, la Chambre des Pairs vota la loi de régence par 163 boules blanches contre 14 noires (1).

(1) Les années 18il, 1842, virent mourir un grand nonobre dliomaiet éminents: M. Humann, ministre des ûnances« atteint d'un anévrismetu moment où il allait prendre part aux débats de la loi sur le réseao fanerai des chemins de fer; — M. Garnier-Pagès, un des chefs de l'extrême gauche à la Chambre, orateur remarquable, surtout dans les questions ()^ finances; — l'illustre philosophe Jouffroy; — le maréchal Moncey ; — le m*' réchal Clausel ; — le contre-amiral Dumont-Durville, tué dans cette cal»-*' trophe du chemin de fer de Versailles, où cent personnes furent écrasée*, brûlées. — C'est encore en I84l que mourut M. Bignon, après une carrière très-remplie et accidentée : professeur et journaliste en 178», soldat en 1793, diplomate sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, administrateur financier de la Prusse après léna, de l'Autriche après Wagram* ministre des affaires étrangères aux Cent Jours, publiciste distingué et spi-

Après les grandes lois sur Texpropriation, les chemins de fer, la régence, il semble que les Chambres aient ac« compli leur œuvre. II se produit une sorte de stérilité parlementaire : tout absorbés par les discussions sur la politique étrangère et la liberté d'enseignement, par les matières financières et le ménage ordinaire du budget, pairs et députés apportent moins d'attention à Texamen des problèmes législatifs.

Quelques lois sur les réfugiés, la police du roulage, la gendarmerie, la forme des actes notariés, le sucre indi* gène et colonial, tel est le bilan de la session de 1843. PFesque tous les projets importants sont écartés ou ajournés à l'année prochaine ; parmi eux : la loi du recrutement, les lois sur le conseil d'État, les ministres d'État, le chemin de fer du Nord, la réforme des prisons, le rachat des canaux. La Chambre élective donne le regrettable spectacle d'une loi sur la refonte des monnaies, votée par articles et rejetée dans son ensemble. La Chambre des Pairs fait preuve d'une indépendance trop rare en réduisant de dix mille francs les crédits alloués au ministre des finances.

Le 20 avril 1843, la princesse Clémentine d'Orléans épousa le prince Auguste de Saxe-Cobourg, et le 7 mai le prince de Joinville épousa dona Francesca, fille de feu don Pedro troisième sœur de l'empereur du Brésil.

L'année 1844 ne fut guère plus féconde que la précécédente au point de vue législatif : quelques lois utiles

ritael orateur de roppositîon libérale sous la Restauration, ministre sins portefeuille en 1830, député, puis membre de la Chambre des Pairs sous la munarchie de Juillet, M. Bignon avait eu Thonneur d^étre chargé par Napoléon I«r lui-même d*écrire une histoire diplomatique de son temps. Il pabUa dix Tolumes de cet ouvrage, qui demeure son plus beau titre à la renommée, et que son gendre, le baron Ernouf, resté dépositaire de ses docameau, a continué avec talent.

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et libérales sur la chasse, les patentes, les brevets d'invention, le recrutement de l'armée, sortirent presque seules des débats parlementaires. Gomme en 1843, un nombre considérable de projets restaient à l'état de rapport au sein de la Chambre des Députés, qui semblait décidée à se mouvoir entre ces deux pôles : l'ajouriiement et l'expédient.

Le session de 1844 vit se produire deux pénibles incidents au sujet du pèlerinage de Belgrave-Square et d'une nouvelle demande de dotation en faveur des princes.

M. le duc d'Angoulême était mort à Goritz le 11 juin 1844, et M. le duc de Bordeaux devenait, aux yeux des légitimistes, le prétendant à la couronne de France. Ce prince ayant manifesté l'intention de se rendre en Angleterre, lord Aberdeen déclara au comte de Rçhan- Chabot que la reine ne pouvait guère s'empêcher de le recevoir d'une manière officieuse, de faire pour le petilfils de Charles X ce qu'on s'était cru obligé de iaire pour un aventurier comme Espartero. Mais M. Guizotse préçccupait avant tout de l'effet produit en France : un grand nombre de légitimistes, parmi eux quelques députés et pairs avaient passé le détroit pour aller présenter leurs hommages au duc de Bordeaux dans sa réadence de Belgrave-Square; ils s'étaient donné rendezvous en Angleterre et avaient fait grand bruit dans leurs journaux. C'était comme les petits États-Généraux d'iule nouvelle émigration d'un instant ; on avait même tenu à avoir les Trois Ordres. L'opinion publique, le gouvernement français s'émurent, et M. Guizot demanda que la reine Victoria ne reçut pas le prétendant. Lord Aberdeen trouva avec raison qu'il y avait là une inquiétude exagérée, et ne put s'empêcher d'observer qu'il ne

reconnaissait pas là M, Guîzot, que c'était de la politique à la Metternich ; lonletois il ne témoigna aucune hésitation, et s'empressa d'accéder, voulant qu'il résultât de cette circonstance un nouveau motif de rapprochement et de confiance entre les deux cours.

Le discours du trône ne faisait aucune allusion à l'incident de Belgrave-^quare, mais les deux Chambres tenaient à témoigner hautement leur réprobation. Dans son adresse, la Chambre des Pairs déclarait que « les pouvoirs de l'État, en dédaignant les vaines démonstrations des factions vaincues, auraient l'œil ouvert sur leurs manœuvres criminelles y> . A la Chambre des Députés , la commission de l'adresse s'exprimait ainsi : La conscience publique flétrit de coupables manœuvres

Ces mots : criminelles^ flétrit^ manœuvres n'étaient ni justes, ni convenables et dépassaient le but. Les légitimistes voulurent protester, et dans la discussion générale, M. Berryer se fit l'interprète de leur dignité blessée; mais sa position était difficile, ses explications confuses, embarrassées, les mouvements d'improbation de la Chambre le troublaient ; comme il déplorait l'abandon des gloires de la France, M. Dupin lui dit brusquement : a et nous venons aujourd'hui même d'inaugurer un monument à Molière ! d Le grand orateur resta interdit et descendit de la tribune. M. Guizot lui répondit avec beaucoup d'énergie, trop d'énergie peut-être, et son discours produisit sur la Chambre une profonde impression.

Quelques jours après, lorsqu'il s'agit de voter le paragraphe de Tadresse, M* Berryer, qui avait à cœur de se relever de sa défaite, revint à la charge^ et, pour passionner l'opposition, il opposa au voyage de Londres les

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souvenirs de 1815, le voyage à Gand, les lois d^exception, La gauche dynastique avait été la première à proposerla flétrissure, mais telle était son animosité contre M. Guizot, qu'elle fît cause commune avec les légitimistes. Alors celui-ci remonta à la tribune, et dépouillant soa caractère de ministre, relevant ledéfî, répéta à plusieurs reprises ces mots : oui, j'ai été à Gand. Un tonnerre d'imprécations étouffait chaque fois ses paroles ; on l'accusait de trahison^ on lui criait qu'il manquait de sens national, on le menaçait presque; cette scène indescriptible dura près de deux heures. Si nous ne pouvons pas vaincre M. Guîzot, s'écria l'un des plus acharnés, il faut réreinter, et comme un membre de l'opposition modérée lui disait tout bas de se reposer : « Quand je défends mon honneur et mon droit, répondit l'orateur, je ne suis pas fatîgable! » Malgré le tumulte, malgré les vociférations, il parvint à expliquer qu'il était allé à Gand porter à Louis XVIII les conseils des royalistes constitutionnels, et, en descendant de la tribune, il lança ces paroles mémorables : a On pourra épuiser mes forces, on n'épuisera pas mon courage. Quant aux injures^- aux calomnies, aux colères extérieures, on pourra les multiplier, les entasser tant qu'on voudra, on ne les élèvera jamais à la hauteur de mon dédain, d

a Certes, écrit M. Dupin, la fournaise de l'Assemblée était hideuse à cpntempler, mais c'était un beau spectacle de voir un seul homme si violemment assailli, se montrer impassible, faire face à la plus rude tempête, défendre avec ténacité ses opinions, et laisser à Thistoire constitutionnelle le souvenir d'une scène dont jusqu'alors les fastes parlementaires n'avaient point offert l'exemple au même degré, d

Le paragraphe de la Commission fut adopté et l'adresse

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volée le 27 janvier, par 220 boules blanches contre 190 boules noires : en mémoire de cet incident, les conservateurs firent frapper une médaille où M. Guizot était représenté à la tribune dominant le tumulte ; elle portait sur l'exergue les dernières paroles de son discours. Quant aux députés légitimistes auxquels s'adressait le vote de la Chambre, ils crurent devoir donner leur démission et en appeler au jugement de leurs électeurs : tous furent renommés; l'opposition dynastique et radicale leur apporta ses votes.

Louis-Philippe avait vu avec déplaisir le rejet de la dotation du duc de Nemours, mais il ne perdait pas l'espoir d'obtenir une réparation. Il avait raison au fond et tort dans la forme : il avait raison de désirer que ses fils ne fussent point déshérités des privilèges de leur rang, de revendiquer le respect du principe monarchique ; il avait tort de heurter de front les préjugés do la Chambre et de l'opinion publique.

M. Guizot et ses collègues jugeaient la demande inopportune, et savaient que même parmi leurs amis, ils rencontreraient dlnsurmonlables résistances : consulté sur ce point, M. Dupin avait répondu qu'il défendait la couronne et non la cassette, qu'il ne serait ni le rapporteur ni le défenseur d'un projet de ce genre. Pour satisfaire le roi, et en même temps ne pas compromettre leur situation d'une manière irréparable, les ministres imaginèrent de sonder secrètement l'opinion, d'essayer de l'éclairer, de la faire revenir de ses préven- ' tions. Ils firent publier dans le Moniteur et le Journal des Débais un article de fond, un appel à [impartialité de la France. En droit, disait-on, en thèse générale, un établissement est dû par la nation aux enfants du roi; en fait le domaine privé est insuffisant ; on produisait les

pièces à l'appui. Cette tentative fît peu d'effet dans le pays : on la regarda comme indiquant une indécision fâcheuse, et comïne violant dans une certaine mesure les règles du gouvernement représentatif; on y vit une sorte d'appel au peuple contre les Chambres ; le cabinet semblait livrer l'inviolabilité de la couronne à la controverse des journaux. A la Chambre des Députés, MM. Lherbette, Thiers, Billault, de Beaumont interpellèrent les ministres qui revendiquèrent la responsabilité de l'article . incriminé : ils ajoutèrent que la mesure avait une opportunité toute particulière, après les manifestations de Belgrave-Square, mais ils ne savaient pas encore s'ils la présenteraient. Après un discours incisif de M.' Dupin, on mit aux voix Tordre du jour pur et simple qui fut adopté à l'unanimité.

Dans la session de 1845, le Parlement adopte on nombre considérable de lois ayant pour but de satisfaire des intérêts matériels et sociaux, de résoudre des questions de l'ordre moral ou politique. Citons notamment: les lois sur le pécule des esclaves, le régime colonial, les caisses d'épargne, la police des chemins -de fer, les douanes ; d'autres lois sur les ports, les routes ordinaires, les chemins de fer. Un projet adopté par la Chambre élective, et tendant au remboursement ou à la conversion du 5 0/0, est rejeté par la Chambre des Pairs.

En 1845, un ancien doctrinaire qui, avec MM. de Remusat et Jaubert, avait passé depuis 1840 sous la bannièfe de M. Thiers (1), M. Duvergier de Hauranne fit une pro-

(1) C*est au sujet de cette séparation que M. Ouizot a écrit cette belle page : « Bossuet eu dit trop, lorsqu'il signale et foudroie avec un pieax « dédain « les volontés changeantes et les paroles trompeuses des politi- « ques, les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre « qui s'en vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité du « cœur de l'homme qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne s^t

position pour rabolition du scrutin secret. A l'appui de son opinion, il rappelait que dès l'origine de nos assemblées délibérantes, le vote public avait été la règle et le scrutin secret l'exception. C'est en l'an VIII seulement, à l'époque où la tribune fut frappée d'interdit, que le scrutin secret devint la règle et le vote public Texception. M. Odilon Barrot appuyait la proposition, qui selon lui, tendait à mettre sans cesse le député en présence de ses commettants et à le placer sous la discipline ^salutaire de la publicité. La mission de l'opposition n'était pas d'obtenir par des voies secrètes et détournées quelques succès partiels, elle consistait avant tout à fortifier, à moraliser nos institutions par des habitudes de sincérité. Si on n'avait que la garantie du vote secret contre les séductions offertes aux intérêts individuels, il faudrait fermier cette Chambre et renoncer à jamais au système représentatif en France. Le courage civil n'était pas à la hauteur du courage militaire : pour le fonder dans notre pays, il fallait commencer par l'enseigner et le pratiquer dans le Parlement.

D'autres membres de l'opposition combattirent la mesure comme contraire à la vérité, à la sincérité des votes;

< pas bien ce qu*il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à « lai-même qu'aux autres. » Ce peintre sublime des faiblesses humaines et des mécomptes de la vie a trop de rigueur; tout n'est pas fluctuation dans les volontés des politiques, ni tromperie dans leurs paroles, ni amusement dans leurs promesses, ni illusion dans leurs amitiés. Il y a dans les esprits et les cœurs voués à la vie publique plus de sérieux, de sincérité et de constance que ne le disent les moralistes, et pas plus là que dans la vie privée, les amitiés ne s'en vont toutes ni tout entières avec les années et les intérêts. Dans l'ardeur des luttes politiques, nous demandons aux hommes plus que nous n'en pouvons et devons attendre; parce que nous avons be- ^0 et soif de sympathie forte, d'action efficace, d'union permanente, nous noas étonnons, nous nous irritons quand elles viennent à défaillir. C'est manquer de liberté d'esprit et d'équité, car c'est oublier l'inévitable diversité des idées et des situations à mesure que les événements se développent et changent, l'incurable insuffisance des réalités pour satisfaire à nos désirs, et toatce qu'il y a d'incomplet, d'imparfait et de mobUe dans nos meilleure^ et nos plus sincères relations. . . »

la Chambre se composant pour plus d'un tiers de fonctionnaires ou de membres aspirant à le devenir, c'était surtout du côté du pouvoir qu'il fallait se prémunir. Le roi Louis-Philippe, maints conservateurs se montraient opposés à l'innovation : ils citaient l'exemple de Louis XVI condamné à mort par un vote public.

Le système de M. Dupin consistait à maintenir le scrutin secret lorsqu'il serait réclamé par vingt membres, a La publicité, dit-il, a ses honneurs, elle a ses avantages, mais elle a quelquefois ses inconvénients. La publicité n'est pas une de ces choses qui ont le même effet dans tous les temps. Elle peut avoir aujourd'hui un effet miraculeux, et demain un effet désastreux. Les circonstances changent : nous avons passé par toutes les phases de la gloire et du malheur, de la raison et du délire, de l'ordre et de l'émeute, du despotisme et de l'anarchie : nous pouvons voir la révolte contre les lois proclamée par ceux mêmes dont on devait le moins l'attendre. C'est au milieu de toutes ces vicissitudes que nous allons proclamer la publicité comme le remède universel. Dans les assemblées, en temps de paix, le pouvoir y gagne ; on ne craint pas les violences du dehors, les partis sont comprimés... Mais en temps de^

troubles! Si nous avons vu quelques exemples de

courage, combien d'exemples de terreur!... Vous avez eu un Boissy d'Ânglas et un Lanjuinais, mais combien d'autres se sont courbés sous le joug, qui auraient retrouvé un refuge et recouvré un peu d'indépendance dans la sécurité du scrutin secret ! Il y a plusieurs espèces de tyrannie : la tyrannie du peuple soulevé, les émeutes et les poignards qui nous menacent; la tyrannie des partis, les insultes de leurs organes plus ou moins passionnés, les gens qu'on déchire aux yeux de leurs

concitoyens, ceux qu'on dénonce à leurs électeurs et qu'on traduit au ban de l'opinion publique. Tout le monde est-il assez fort pour braver ces dangers? »

L'amendement de M. Dupin fut consacré à une forte majorité.

C'est aussi en 1845 que se trouva résolue dans un sens négatif la question de l'union douanière avec la Belgique. Pays de grande production et de consommation médiocre, la Belgique étouffait dans ses étroites limites et cherchait partout des débouchés : dès 1837 elle proposa une union douanière à la France. Mais les Belges voulaient payer le moins possible l'avantage industriel qu'ils recherchaient ardemment; avant tout ils exigeaient que les douaniers belges gardassent seuls leurs frontières, car l'admission de quelques milliers de soldats français eût été, d'après eux, une atteinte mortelle à l'indépendance et à la neutralité de leur pays. La question était complexe : d'un côté l'union douanière nous apporterait un accroissement évident de poids et dlnfluence, et il était à craindre qu'un refus ne jetât la Belgique dans le Zolverein prussien ; d'autre part le système protecteur recevrait une grave atteinte. Les chefs d'industrie, maîtres de forges, propHétaires de forêts, etc.. réclamèrent avec vivacité, une réunion considérable de députés les appuya ; une espèce de congrès industriel se tint à Paris, où toutes , les Chambres de commerce, les Chambres consultatives du royaume eurent des délégués.

Les puissances étrangères, l'Angleterre et la Prusse, s*inquiétaient à 4eur tour, et lord Aberdeen dit au comte de Saint-Aulaire : « Vous concevez que l'Angleterre ne verrait pas d'un bon œil les douaniers français à Anvers. Vous auriez à combattre aussi du côté de l'Allemagne et

celte fois vous nous trouveriez plus unis que pour le droit de visite, i» Déjà le cabinet de Saint-James s'étaii assuré du concours de la Prusse, de TÂutriche et de la Russie.

Dans une remarquable dépêche aux représentants da roi à l'étranger, M. Guizot s'attacha à combattre les raisons de lord Âberdeen. Il établit que ni Tindépendance ni la neutralité de la Belgique ne périraient par son union douanière avec la France, qu'on altérait au contraire sa liberté en lui interdisant de contracter les relations, de prendre les mesures que lui conseilleraient ses intérêts vitaux; il déclarait ne pouvoir soufTrir que la stabilité du royaume fondé à nos portes fut altérée à nos dépens^ ou compromise par une absurde jalousie du progrès de notre influence ; il ne reconnaissait à personne le droit de s'opposer à cette mesure internationale.

Les mauvais procédés de nos voisins rendirent plus épineuse encore la tâche des ministres français : après avoir été exemptée de l'aggravation de droits établie en 1842 sur les laines et fils étrangers, la Belgique fit à l'Allemagne et à l'Espagne, sans compensation, les mêmes concessions qu'elle avait accordées à la France. Cette conduite, les inquiétudes de l'industrie nationale, la pression des députés achevèrent de déterminer le cabinet à l'abandon du projet d'union. Les négociations, les conférences, les visites du roi Léopold à Paris n'aboutirent à aucun résultat : on se contenta de conclure en 1845 un simple traité de commerce qui abaissait les tarifs mutuels sur un assez grand nombre d'objets.

Un autre échec non moins significatif avait été celui du traité de commerce négocié avec l'Angleterre, annoncé par sir Robert Peel à la Chambre des Communes, différé, puis retiré par M. Guizot : il avait pour but, en

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échange d'un dégrèvement sur les houilles et fers anglais, d'obtenir une diminution considérable des droits d'entrée sur les vins, eaux-de-vie, articles de modes...

Une législature qui touche à sa fin ne porte pas en soi le sentiment de stabilité, de durée qui lui permet d'aborder les gremdes réformes et les grands intérêts : aussi la session de 1846 n'est-elle pas aussi bien remplie que celle de 1845. U convient toutefois de signaler parmi les mesures utiles consacrées par le Parlement : plusieurs lois sur les chemins de fer, les canaux, les cours d'eaux ; la taxe des lettres réduite des deux tiers, un excellent projet relatif aux brevets des ouvriers, adopté par la Chambre des Pairs; un crédit de 93 millions pour restaurer le matériel de la. flotte et approvisionner les arsenaux.

La destitution de M. Quinet, professeur au Collège de France, où il propageait avec éclat les doctrines révolutionnairesj les ordonnances du comte de Salvandy, changeant la nature du conseil royal de l'Université par l'adjonction annuelle de vingt membres révocables, provoquèrent une vive émotion ; défendues par MM. Beugnot et Montalembert, attaquées par MM. Cousin et Villemain à la Chambre des Pairs, les ordonnances amenèrent aussi de violents débats à la Chambre des . Députés. Jamais du reste l'opposition n'avait donné l'assaut au ministère avec autant de persistance : les questions extérieures et intérieures lui fournissaient de nombreux prétextes, et elle ne perdait pas une occasion de se compter, d'engager une lutte décisive. Mais

(1) Cest en i846 que se place le mariage de S. A. R. M. le comte de Ctaambord avec Tarchiduchesse Marie-Thérèse-Béatrice de Modène. Presque au môme moment, le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'échappait du château de Ham, où il était enfermé depuis six ans.

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le cabinet s'affermissait de jour èft jour, et sa majorité grossissait à chaque nouveau succès.

Le 16 avril et le 29 juillet 1846, Lecomte et Joseph Henri tirèrent sur le roi qui, deux fois encore, échappa aux balles des assassins; on regarda comme un miracle qu'il n'eût pas été atteint, car Lecomte, ancien garde général des forêts, passait pour un tireur des plus habiles, et le misérable avait fait feu presque à bout portant, sur la voiture où se trouvaient avec Louis-Philippe, la reine, plusieurs des princes et princesses, M. de Montalivet. Lecomte, Henri, étaient-ils des régicides politiques comme Fieschi, Meunier, Alibaud, Darmès, Quénisset? Beaucoup le pensaient : contre les rois, disait- on, il n'y a pas de crime privé; le crime luimême peut n'être que le fait de l'homme, les inspirations viennent du dehors. Cette thèse, vraie en général, se trouva controuvée dans l'espèce : la Cour des Pairs écarta toute idée de crime politique. Lecomte fut condamné à la peine des parricides, Joseph Henri aux travaux forcés à perpétuité.

Pendant l'année 1846, la France eut à subir une crise monétaire, économique et alimentaire, causée par l'agiotage, l'insuffisance de la récolte et des inondations désastreuses.

Après s'être longtemps défié des chemins de fer, le public français s'était épris de ces entreprises: de toutes parts des compagnies se créèrent, les unes sérieuses, les autres fictives, dans lesquelles venaient s'engouffrer des capitaux immenses, les épargnes de l'ouvrier, du petit rentier. On en vint à trafiquer sur des actions de compagnies non encore constituées, à vendre, à acheter avec primes des promesses d'actions: les compagnies exigeant des versements, les sommes improductives

accumulées dans les caisses augmentaient chaque jour. De là un agiotage effréné ; la production se trouvait arrêtée, le numéraire disparaissait de la circulalion.

La crise des subsistances compliqua la situation : la récolte de 1845 avait été médiocre, celle de 1846 fut trèsmauvaise. En France, en Europe, la maladie des pommes de terre aggrava le danger ; le déficit s'accrut dans des proportions effrayantes ; les autres pays, et en particulier TAngleterre, firent des demandes considérables.

Un nouveau fléau vint fondre à Timproviste sur la France : le 18 octobre une inondation porta la terreur, la désolation dans les campagnes traversées par la Loire et ses affluents, qui, devenus de véritables torrents, balayaient, détruisaient tout sur leur passage : plusieurs villages emportés, un grand nombre de ponts renversés, les faubourgs d'Orléans, de Tours, de Blois dévastés, les communications interrompues, les troupeaux engloutis, beaucoup de personnes noyées, mourant de faim, de fièvre, tels furent les résultats du sinistre. La charité publique et privée fit des miracles ; les secours en nature et en argent affluèrent ; mais le mal était trop grand pour que la bienfaisance pût le réparer.

Le gouvernement s'efforça de lutter contre tant de désastres : une ordonnance royale permit l'introduction en franchise des grains étrangers ; les départements de la guerre et de la marine décidèrent qu'ils demanderaient au dehors leurs approvisionnements de 1846 et 1847. Le ministre de l'intérieur provoqua de la part des conseils municipaux la suspension des droits d'octroi sur les céréales et les farines ; les fourgons de l'artillerie furent employés au transport des grains accumulés dans les ports de la Méditerranée, des chantiers, des ateliers

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