‹ Histoire de la monarchie de juillet de 1830 à 1848Chapitre 63 sur 78 · CHAPITRE XXXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXn

Journée da tz février. — 23 février : la garde nationale réformiste s'interpose entre le peuple et Tarmée. Le roi se sépare de son ministère. — Tragique incident du boulevard des Capucines. ~ Le maréchal Bugeaud est nommé commandant en chef. — La révolution de 1848 raconta par M. Thiers. ~ 24 février : les nouveaux ministres donnent l'ordre de suspendre le feu et désarment la résistance. — Une idée de M. Odilon Barrot.— M. Thiers conseille au roi de se retirer à Saint-Gloud.Abdication

, de Louis-Philippe. — Incendie du Chàteau-d'Eau. ^ Fuite du roi et de lafamiile royale.^ La duchesse d'Orléans se rend à la Chambre.— Agonie de la Royauté. L'émeute envahit le Pajais Bourbon. Un mode de nomination à la criée. — Sac du Palais-Royal et des Tuileries. — Bellç conduite du duc d'Aumale et du prince de Joinville. — Eloge de Louis- Philippe par sir Robert Peel . — La légende de la i^évolution de 1848. ^ Cette révolution a été un contresens historique, un coup de main servi par le hasard. Il n'y a pas eu de lutte réelle entre le gouvernement et les insurgés. — Le gouvernement provisoire s'est nommé lui-même et n'a pas été acclamé par les députés des départements. Aveux de Lamartine, Qarnier- Pages, Crémieux, etc... — La royauté de Juillet, sortie d'une révolution parisienne, est tombée devant une révolution parisienne. — Causes directes et indirectes de la catastrophe : elle n'a pas eu de causes légitimes.

22 Février. — Dès sept heures du matin, une multitude confuse, là population des futures émeutes, se répand dans les rues de la capitale; elle se compose d'ouvriers oisifs^ de vagabonds, de membres de la Société dissidente. La plupart ignorent la résolution de la veille ; qaelques-uns cherchent à émouvoir cette foule. L'attente est sur toutes les physionomies ; on ne voit point de troupes.

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Vers dix heures, une colonne d*étudiants débouche sur la place de la Madeleine, en entonnant la Marseillaise; des bandes commencent à se former, Tune d'elles se porte sur la Chambre des députés, et quelques hommes pénètrent un instant par surprise jusque dans les salles extérieures. Elles pillent plusieurs boutiques d'armuriers , harcèlent les gardes municipaux à coups de pierres, attaquent quelques corps de garde; des essais de barricades ont lieu dans les faubourgs ; mais des charges de cavalerie dispersent aussitôt les travailleurs. Ce ne sont encore que des simulacres d'engagement : les conspirateurs eux-mêmes trouvent que la journée a été stérile : «cil y a du monde, dit Caussidière, mais c'est tout, cela n'ira pas jusq'uaux coups de fusil, d

Le gouvernement reste plein de confiance, car la retraite de l'opposition a ôté à la crise son caractère politique. Cependant un des ministres, M. Jayr, !dit au roi : « En venant au château, j'ai vu un courant continu d'hommes en blouses se dirigeant parles deux quais sur la place de la Concorde ; les faubourgs envoient là leur avant-garde. Nous aurons, sinon une grande bataille, du moins une forte sédition. Il faut s'y tenir prêts. » — « Sans doute, reprend le roi, Paris est ému, comment ne le serait-il pas? Mais cette émotion se calmera d'elle-même. Après le lâche-pied de la nuit dernière, il est impossible que le désordre prenne des proportions sérieuses. Du reste, vous savez que les mesures sont prises. »

A la Chambre, M. Odilon Barrot dépose un acte d'accusation contre les ministres, à raison de leur politique intérieure : 53 députés de Topposition ont signé cette pièce, démonstration frivole, indigne d'hommes sérieux, qui n'a d'autre objet que de masquer la retraite des dynastiques, et de conserver intacte leur popularité. Beaucoup

d'adversaires du cabinet la désapprouvent, et l'un des plus éminents, M. Dufaure, descend de sa place, va droit au banc des ministres et leur dit avec énergie : <c Si vous aviez laissé faire le banquet, c'est alors que vous auriez mérité d'être mis en accusation. » Plus tard, M. Guizot demanda à un membre de l'ancienne opposition quel motif avait pu porter ses amis à cet acte : <c Que voulezvous î lui répondit celui-ci, ils venaient de faire avorter le banquet en déclarant qu'ils n'iraient pas; il fallait bien qu'ils fissent quelque chose pour compenser et racheter un peu ce refus. »

23 Février. — La nuit du 22 au 23 février s'est passée dans le même trouble que la journée précédente. Lorsque le jour parait, la pluie tombe à torrents, et quelques personnes répètent le mot de Pétion : Il pleut, il n'y aura rien. Le pouvoir a pris ses précautions; les troupes sont placées sur leurs divers points de rassemblement, la brigade de cavalerie de Yincennes appelée à Paris. Mais le ministère commet une faute grave : trompé par les assurances du général Jacqueminot, le comte Duchâtel se décide à ordonner la convocation des douze légions de la garde nationale ; il espère qu'elles empêcheront d'élever des barricades dans les endroits où l'on ne peut disséminer des troupes de ligne.

Une partie de la milice citoyenne est dévouée à MM. Thiers et Barrot ; comme eux, elle croit une révolution impossible, comme eux elle désire donner une leçon à la couronne, et elle est persuadée que le peuple ne veut que ce qu'elle veut elle-même. Elle paraîtra dans les rues, mais elle arrêtera le feu, s'emparera du rôle de médiatrice entre les faubourgs et les Tuileries ; tel est le programme de la journée du 23 février, arrêté la veille au soir dans les bureaux du Siècle.

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Au profit de Paris, elle confisquera les droits de la France, donnant aux émeutiers de profession Texemple de Tusurpation et de la violation des lois, se mettant aiH dessus des Chambres, de la Royauté (1).

Une pétition, émanée de la quatrième légion, est envoyée à la Chambre par un peloton et expose en ces termes les prétentions des nouveaux prétoriens : « Nous, appartenant tous à la milice parisienne et protecteurs de Tordre public, nous allons nous rendre partout où nous serons dirigés pour empêcher ou arrêter l'effusion du sang ; mais en même temps, protecteurs de la Uberté^ nous déclarons que notre réunion n'a aucunement pour objet d'approuver la politique ministérielle au dedans ni au dehors, ni de donner un appui quelconque à un ministère que nous blâmom ^ au contraire, avec toute Ténergie de bons citoyens. » La troisième légion fait mieux ; elle déclare à son colonel qu'elle ne déposera les armes qu'après le renvoi des ministres ; une partie de la septième donne ses fusils aux insurgés. Quant aux gardes nationaux conservateurs, l'inertie, la timidité les empêchent de protester contre les autres, de se rendre à l'appel.

Les républicains ont bientôt compris quel parti ils peuvent tirer de tels auxiliaires : cette fois, la société des Saisons descendra dans la rue, ses membres se procureront en toute hâte des uniformes de gardes nationaux; ils se rendront aux mairies, prendront la tête des détachements en criant : « Vive la Réforme ! » , s'interpose-

(1) « T^es Français ne doivent s'en prendre qu*à eux-mèmest disait après 1852 l'historien Macaaiay. Un peaple qui renverse videmmeot dm gouvernements constitutionnels, et qui vit tranquillement sous la dictature, mérite d'être gouverné despotiquement. A la place des Pranç^ nous aurions réformé le gouvernement de la maison d'Orléans, sans fairs de révolution, et nous n'aurions pas supporté le joug de Napoléon IH pendant vingt-quatre heoret.

un IfOVYlLLB mÉTOLDTIOl PAlISBim 695

ront partout entre la troupe et le peuple. « Allez^ s'éerie M. Flocon, l'inventeur de ce plan machiavélique^ la République est peut-être à ce prix !»

Jusqu'à onze heures, rien n'annonce la gravité du péril ; des barricades ont été élevées^ aucune n'est défendue avec obstination. Le sang a déjà coulé, mais on ne compte qu'un très petit nombre de victimes. M. Provenu» sal de Saint-Hilaire, chef de bataillon, est tué d'un coup de pistolet tiré presque à bout portant peur un enfant qu'il a laissé approcher sans défiance.

Vers midi, l'insurrection prend un caractère menaçant : plusieurs compagnies de la garde nationale, officiers en tête, crient : <x Vive la Réforme ! A bas les ministres h se précipitent entre les gardes municipaux et le peuple, se portent caution pour oelni«-ci, empêchent l'armée de faire son devoir : les douze colonels des légions font savoir au roi qu'ils ne répondent pas de la tranquillité de Paris.

Lorsque Louis-Philippe apprend cette défection, sa foi en lui-même reçoit un violent échec ; son &me chancelle et s'affaisse, sa vigueur, son sang-froid s'obscur* cissent : il hésite,'U cède à des conseils plus sincères que sages (1). Il vient de voir M. Dupin qui ne lui a pas dissimulé le danger :« Toutes les classes sontémues,inquiètes et profondément agitées, a dit celui-ci.-* Croyei&-vous que l'on irait jusqu'à la pensée de me supplanter ? — Sire,je ix*ai entendu nommer aucun prétendant, et Ton ne m'a rapporté rien de pareil, mais quand la lutte s*engage avec l'extrême démocratie, si elle a le dessus, il n^ a

(i) « Strange tpeclacl«. dit Daniel SterD, qoe Thistoirt m reproduira peut-être Jamais, d^une révololion (foi s'aecomplit dans la conscience du soaverain, brise sa volonté et abat son génie, avanl néme que la révolulioa da dehors ose se nommer de son nom Téritablt, as peuple qui la lait» comme à celui qui la subit. »

plus qu'un chef probable, c'est la République ou Tanarchie. r>

Louis-Philippe a toujours considéré la garde nationale comme le soutien inébranlable de son trône, et soudain elle lui échappe ou semble lui échapper. Il se voit méconnu, abandonné par cette bourgeoisie parisienne, pour laquelle il a tant fait ; il est partisan décidé de la légalité parlementaire, et malgré son intrépidité personnelle, il déteste les luttes à main armée qui parfois sont nécessaires pour défendre le droit. Il n*a jamais eu le goût des nouveautés, et il n'est plus d'âge à courir les aventures ; la réforme, c'est plus qu'une abdication de sa couronne, c'est Tabdication de son système politique extérieur, de sa pensée, de sa sagesse. aTo ut le monde est pour la réforme, disait-il quelques jours avant. Les uns la demandent, les autres la promettent.... Je ne prêterai jamais les mains à cette faiblesse. La réforme, c'est Tavènement de l'opposition, et l'avènement de Topposition c'est la guerre, c'est le commencement de la fin. Aussitôt que Topposition prendra les rênes du gouvernement, je m'en irai. »

M. Duchâtel est en ce moment aux Tuileries ; il annonce au roi que l'affaire est plus sérieuse que la veille et l'horizon plus chargé, mais qu'avec de l'énergie dans la résistance on s'en tirera. Louis-Philippe répond que

(1) Le roi aTait quelque raison de soutenir que ravènement de Topposition nous exposait à la guerre ; car son chef le plus éminent, M. Thiers, disait plus tard à M. Senior. « Si on m'avait laissé faire, j'aurais, en uq seul été et sans guerre, assuré la grandeur de la France... Je n'anrais pas touché à la Belgique, vous autres Anglais, vous ne l'eussiez pas souffert... Mais j'aurais étendu notre frontière jusqu'à Mayence. Mayence est la clef de l'Allemagne. Par des présents ou par la crainte, nous eussions enlevé le consentement de la Hesse et de la Bavière, et le reste de l'Europe n'eût pas cru que la chose valût la guerre ? J'aurais aimé à aller jusqu'à Coblentz, mais je ne me serais pas exposé à une querelle avec la Prusse. » Par ce langage de M. Thiers, on peut juger de la conduite probable de set alliés.

tel est son sentiment, que cependant on lui donne de tous côtés le conseil de terminer la crise en changeant le cabinet. <c Le roi sait bien, reprend le ministre, que pour ma part je ne tiens pas à garder le pouvoir, et que je ne ferais pas un grand sacrifice en y renonçant ; mais les concessions arrachées par la violence à tous les pouvoirs légaux ne sont pas un .moyen de salut; une première défaite en amènerait bientôt une nouvelle ; il n'y a pas eu loin, dans la révolution, du 20 juin au 10 août, et aujourd'hui les choses marchent plus vite que dans ce tempslà. Les événements vont à la vapeur, comme les voyageurs. »

a Je n'avais pas en ce moment, ajoute M. Duchâtel, ridée que le changement du cabinet fût entré dans l'esprit du roi. Y avait-il déjà songé sérieusement, ou bien la résolution de se soumettre à une concession qui lui coûtait beaucoup lui vint-elle soudainement^ sous la pression d'uneémotion vive ? Je ne pourrais trancher la question, mais j'incline à croire qu'il se décida brusquement, emporté par cette espèce de trouble que produit le passage d'une sécurité complète à l'apparition subite d'un grand péril. — Je crois comme vous, me dit le roi, qu'il faut tenir bon, mais causez un moment avec la reine, elle est très effrayée. Je (désire que vous lui parliez. »

La reine Marie-Amélie entre dans le cabinet du roi, suivie du duc de Montpensier. « M. Duchâtel, s'écriet-elle, je connais le dévouement de M. Guizot pour le roi et pour la France ; s'il le consulte, il ne restera pas un instant de plus au pouvoir. » Le ministre répond que son collègue n'a pas la prétention de s'imposer au roi malgré lui, va le chercher à la Chambre, lui raconte cette conversation, et revient avec lui. Louis-Philippe est triste

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et trouble, il laisse entrevoir sa pensée de se séparer de son ministère : <c C'est à Votre Majesté à prononcer, répond le président du conseil. Le cabinet est prêt, ou à défendre jusqu'au bout le roi et la politique conservatrice qui est la nôtre, ou à accepter sans plainte le parti que le roi prendrait d'appeler d'autres hommes au pouvoir. Il n'y a point d Illusion à se.faire^ Sire; une telle question est résolue par cela seul que, dans un tel moment, elle est posée. Dès qu'on saurait dans le public, comme cela serait inévitable, que le roi hésite, le c^inet perdrait toute sa force morale, et serait hors d'état d'accomplir sa tâche. » « C'est avec un bien amer regret que je cède, dit Louis-Philippe, que je me sépare de vous, mais la nécessité etle salut de la monarchie exigent ce sacrifice. Ma volonté cède ; je vais perdre beaucoup de terrain, il me faudra du temps pour le regagner. » La reine, le .duc de Montpensier appuient cette déclaration; le roi annonce son intention d'appeler le comte Mole, et congédie les deux ministres démissionnaires en leur disant avec des larmes : « Vous êtes plus heureux que moi, vous autres. »

MM. Duchâtel et Guizot retournent à la Chambre : sur une interpellation de M. Vavin, M. Guizot monte à la tribune, et, avec le plus grand calme, prononce les paroles suivantes : « Le roi vient d'appeler en ce moment M. le comte Mole pour le charger de former un nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il maintiendra ou rét€J[)lira Tordre, et fera respecter les lois, selon sa conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent. 1»

A ces mots, l'agitation est au comble; la gauche dynastique s'applaudit de sa victoire, la majorité se montre stupéfaite et irritée ; le banc des ministres est

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assiégé par un flot de députés du centre. Au milieu du tumulte, on entend ces exclamations : a C*est une lâcheté !.., c'est déshonorant! On nous trahit ! Allons chez le roi! Nous allons voir comment ils mèneront cela! i» Beaucoup de conservateurs comprennent que cette révolution parlementaire n'arrêtera pas une révolution populaire, que le secret de l'empire vient (Têtre divulgué^ que les destinées de la royauté vont s'accomplir, et qu'elle a consommé son propre suicide, en supprimant tout gouvernement. M. Calmon s'approche d'un de ses collègues : « Citoyen Muret de Bord, dites à la citoyenne Muret de Bord de préparer ses paquets, la République ne vous ai-mera pas. » Quelques membres clairvoyants du centre gauche laissent voir une véritable consternation; M. Jules de Lasteyrie dit à M. Duchâtei : «c Je désirais vi-* vement la chute du cabinet, mais j'aurais mieux aimé vous voir rester dix ans de plus, que sortir par cette porte* »

Au milieu de cette confusion, M. Dupin demande à la Chambre l'ajournement de la proposition de mise en accusation; le cabinet ne peut admettre que celle-ci reste en suspens, et M. Guizot se déclare prêt à se défendre, à entrer dans tous les débats. Réponse pleine de dignité, qui dénote une grande force d^âme chez celui que ne pouvait ébranler une disgrâce imméritée. Malgré Topinion de M. Dupin, la Chambre maintient pour le lendemain son ordre du jour.

La nouvelle de l'avènement d'un ministère Mole se répand avec rapidité ; Taspect de Paris change comme par magie (1) ; la circulation se rétablit, les maisons s'illuminent, une immense foule de promeneurs se

(1) On a prêté cette parole à M. Ouizot : « Nous nous sommes retirés, et le lendemain il y avait une révolution. »

répand sur les boulevards et sur les places publiques ; la garde nationale réformiste se hâte de rentrer chez elle, a On quitta les barricades, écrit Elias Regnault, on tendit les mains à la troupe : le peuple élait vainqueur et il se souciait bien moins d'achever que de célébrer sa victoire. »

Aux Tuileries, le roi et le comte Mole discutent sans résultat les conditions, le personnel, le programme d'un nouveau cabinet. Il faudrait reconstituer d'urgence le pouvoir militaire et politique, ébranlé et flottant : la retraite de la garde nationale a livré la capitale aux sociétés secrètes, à la populace. Les révolutionnaires cherchent à insinuer au peuple que le départ de M. Guizot cache un guet-apens, qu'il ne doit pas d'ailleurs se contenter de si peu« En même temps, les plus exaltés, presque tous conspirateurs obscurs, continuent sur divers points la lutte contre les gardes municipaux, organisent la résistance dans les faubourgs, «c A ces hommes, dit Lamartine, se joignaient deux autres espèces de combattants qui se précipitent toujours d'eux-mêmes dans les mouvements tumultueux des séditions : les natures féroces que le sang allèche et que la mort réjouit, et les natures légères que le tourbillon attire et entraîne, les enfants de Paris. »

Vers dix heures du soir, un incident funeste vient rallumer le feu qu'on a cru éteint : une colonne de trois cents insurgés armés, munis de torches, drapeau rouge en tête, paraît sur les boulevards, et se dirige vers la Madeleine. Au coin du boulevard des Capucines, elle est arrêtée dans sa marche par un bataillon^ chargé de protéger le ministère des affaires étrangères. Le commandant déclare qu'il a ordre de s'opposer au passage : les insurgés refusent de s'arrêter, vocifèrent, se rappro-

chent de la troupe , cherchent à mettre le désordre dans ses rangs. Soudain, est-ce hasard, est-ce préméditation (1), un coup de feu part du sein de la cqlonne, un soldat tombe mort, la troupe se voyant attaquée, fait feu, et sa riposte meurtrière atteint les assaillants et les curieux : beaucoup de personnes, trente-deux selon les uns, cinquante-deux selon d'autres, gisent sur la chaussée, tuées ou blessées. Après un premier moment de stupeur, les cris : « Nous sommes trahis ! On nous assassine ! )> retentissent de toutes parts. Les émeutiers placent les morts sur un tombereau, les disposent avec symétrie ; puis le funèbre cortège s'avance lentement à travers les quartiers populeux au milieu des cris de : « Vengeance ! aux armes ! aux barricades ! » De temps en temps, un ouvrier monté sur le tombereau, agite sa torche, soulève, montre aux regards de la foule le cadavre à moitié nu d'une femme sanglante et inanimée. Ce spectacle tragique sème l'horreur et l'épouvante, ravive les colères de la multitude, et tel est le désarroi de l'autorité, qu'elle ne songe pas à interrompre cette redoutable mise en scène. Les républicains se hâtent d'exploiter la catastrophe : on sonne le tocsin, de formidables barricades s'élèvent de toutes parts.

Une bataille est inévitable pour le lendemain ; il faut s'en rapporter aux hommes de guerre, remettre la situation entre leurs mains : la question politique étant vidée, il n'y a plus d'autre question que celle de l'ordre ou du désordre. M. Mole se sent dépassé et résigne ses pou-

(1) Plosieurs écrivains ont soutenu que les républicains avaient voulu se procurer des cadavres pour les traîner dans Paris, comme au 17 juillet 1791. C'est, disent-ils, M. Charles Lagranf^e, le chef de la colonne d'insurgés, qui provoqua traîtreusement la troupe, et le tombereau était aposté à l'avance. M. de Lamartine lui-même a admis cette version, que le silence gardé par M. Charles Lagrange a accréditée.

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voirs, M. Thiers est appelé auprès du roi. Vers onze heures du soir, MM. Guizot et Dumon se rendent aux Tuileries, supplient le roi de mettre un terme à ses hésitations , de confier au maréchal Bugeaud le commandement supérieur de la garde nationale et de l'armée. Louis-Philippe consent^ demande au général Trézel, à M. Duchâtel de contresigner cette nomination; les deux ministres démissionnaires prennent cette mesure sous leur responsabilité. Le maréchal Bugeaud se présente, accepte, et comme M. Guizot lui demande ce qu'il pense de la journée du lendemain : « Il est un peu tard, répond-il, mais je n'ai jamais été battu et je ne commencerai pas demain. Qu'on me laisse faire et tirer le canon, il y aura du sang répandu, mais demain soir la force sera du côté de la loi, et les factieux auront reçu leur compte (1). »

Le maréchal se rend à l'état-major général, réunit les officiers et sous-officiers, les harangue avec énergie, emploie le reste de la nuit à relever leur moral.U sait quel'immobilité est la défaite des armées; il prendra partout l'offensive. Ses dispositions stratégiques sont simples et habiles : une des colonnes se dirige ra surl^ôtel de Ville, la deuxième ira à la Bastille, la troisième manœuvrera à droite et à gauche pour empêcher les barricades de se former derrière elle; une quatrième se rendra au Panthéon ; un corps de réserve et la cavalerie occuperont la place du Carrousel et la place de la Concorde. Un ministère Thiers-B6U*rot vient d'être nommé (2),

(1) On attribue aa maréchal Bageaad cette réponse sar le coacoors qn'il attendait de la garde nationale : « Sire» pour trionipher avec elle de l'ia* iurrection, il me faut quarante mille soldats ; sans elle, vingt mille me suffiront largement. »

(t) Je n*aTais, écrit le maréchal, que Tombre du commandement. Les ministres, le roi, les princes, la bourgeoisie, tout m'entravait.

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une proclamation le fera connaître aussitôt; si cette nouvelle ne suffit pas pour rétablir Tordre, les généraux attaqueront sur tous les points, balayeront les masses et emporteront les barricades, ces forteresses de Tinsurrection.

24 Février. — Il est écrit que dans ces fatales journées on ne cessera de reculer, de céder, de faire des concessions* Au lieu d'obéir militairement, le général Bedeau, qui commande la colonne du boulevard, se met à parlementer avec rémeute : pendant ce temps les nouveaux ministres décident de retirer au maréchal Bugeaud le commandement de la garde nationale, et se prononcent contre la reprise des hostilités. Le vainqueur d'Isly'est impopulaire, et il faut, paraît-il, envoyer aux émeutiers un général de leur goût. D'ailleurs, M. Odilon Barrot croit encore que la milice citoyenne va rétablir la situation ; vers sept heures du matin, il a rencontré quelques gardes nationaux et leur a dit : «II faut vous réunir, couvrir la ville de vos uniformes et de vos armes ; le pavé de Paris doit appartenir aujourd'hui à la garde nationale, sans quoi tout est perdu. » M. Thiers hésite un instant, il' cède; le général Lamoricière commandera la garde nationale. Les ministres apportent au maréchal Tordre du roi de faire retirer les troupes ; il refuse d'abord et n^obéit qu'au duc de Nemours (1). Une proclamation est

(1) M. Senior a écrit en quelque sorte sous la dictée de M. Thiers le récit que lui a fait cet homme d'État des'Vjournées de Février : on peut j signaler quelques inexactitudes, car M. Thiers parle déjà pour la postérité, et ne néglige pas de 5*attribuer le beau Me ; le récit n*en est pas moins fort intéressant, et nous en détacherons quelques extraits : « Louis- Philippe eut toujours de la sympathie pour moi. » « Quand je ne Taimais plus, disait-il souvent, toujours il me plaisait. » Cette fois cependant il me reçut froidement : Bh bien, dit-il, m*avei-YOus fait un ministère ? — Fait un ministère, répondis-je, mais je viens seulement de recevoir les ordres de Votre Majesté ! — Ah, reprit-il, vous ne voulez pas servir dans le

rédigée en ces termes : « Citoyens de Paris, Tordre est donné partout de suspendre le feu. Nous venons d'être chargés par le roi de composer un ministère. — La Chambre va être dissoute. — Un appel est fait au pays. — Le général Lamoricière est nommé commandant de la garde nationale. — MM. Thiers , Barrot, Duvergier de Hauranne, sont ministres. Liberté^ ordre et réforme. » Cette proclamation est placardée sur les murailles, mais on n'a pu l'envoyer au Moniteur^ dont l'imprimerie est entourée de barricades.

En désarmant la résistance, M.' Odilon Barrot se flatte d'avoir désarmé l'agression. Bientôt, hélas ! il peut se convaincre qu'on ne gouverne pas avec l'enthousiasme, qu'on ne décourage pas l'ennemi par des retraites, ni les masses tumultueuses par des concessions. Toujours enivré de confiance dans sa popularité, il s'imagine que sa nomination arrêtera les insurgés, et il

règne ! » Ceci était une allusion à un ancien discours dans lequel j*aTais dit, en effet, que je ne servirais plus pendant son règne. Je me fâchai et dis : « Non, sire« je ne veux pas servir dans votre règne. » Ma mauvaise humeur calma la sienne. « Allons, dit-il, il faut causer raisonnablement ; qui pouvez-vous prendre pour collègues ? — Odilon Barrot, répondis-je. — Bon, repartit le roi, c'est un niais, mais c*est un bon homme. — M. de Rémusat. — Passe pour lui. — Duvergier de Hauranne. — Je ne veux pas en entendre parler. — Lamoricière. — A la bonne heure. » ^ Là-dessus, M. Thiers réclame la réforme parlementaire et électorale, la dissolution ; le roi se récrie ; M. Thiers riposte que sMl refuse toutes les propositions et tous les instruments avec lesquels il veut travailler, il ne peut le servir. — Vous aurez Bugeaud pour commander en chef, dit le roi, il vaincra Témeute, et après nous verrons. — Bugeaud, répondis-je, ajoutera à Tirritation. — Non, reprend le roi, il inspirera la terreur et c'est ce qu'il faut. » M. Thiers exprime quelques doutes. — « Nous ne sommes pas encore ministres, observai-je. — Non, répondit le roi, tous n'êtes engagés à rien, ni moi non plus, mais quels que soient les arrangements adoptés, vous serez le chef du cabinet, vous êtes le seul de la bande en qui j'ai confiance. — Cela me va, répliquai-je, car j'ai pris la résolution de ne jamais rentrer dans un cabinet dont je ne serais pas le président. — » Alors le roi écrit une note annonçant que MM. Thiers et Odilon Barrot sont chargés de former un nouveau ministère. Cette conversation eut lieu dans leur première entrevue, pendant la nuit du 13 aa ti février.

expédie aux préfets des départements une dépêche télégraphique annonçant son avènement et la fin des troubles. Puis il a une idée incroyable qui honore son courage, mais qui dénote sa candeur politique : il fera une campagne sur les barricades, se montrera aux émeutiers, ramènera la concorde. Il part en voiture avec quelques amis ; accueilli par des hommages dérisoires, par des •moqueries, puis par des insultes, il rentre découragé au ministère. Il est venu tendre les mains-à la réforme, il a trouvé la révolution (1).

Cependant les troupes se retirent devant Témeute ; le général Bedeau se replie avec sa division sur les Tuileries, mais celle-ci marche en longue file au lieu d'être en colonne serrée (2) ; des gardes nationaux de la Réforme^ appuyés d'une bande d'insurgés en blouses, entourent cette troupe, la coupent en plusieurs tronçons, essayent de fraterniser avec les soldats, et, tout en criant : vive la

(1) « Dans ma voiture, écrit Odilon Barrot, étaient Oarnier-Pagès, Havin, Abbalucci etBiesta; MM. Pagnerre et Degouve-Denunques, ne trouvant plus de place dans l'intérieur, étaient montés sur le siège à c6té da cocher ; je donne ces détails pour montrer quelles étaient alors les dispositions du parti républicain, dont les chefs se réunissaient ainsi à moi, et me répétaient que tout ce qu'ils désiraient, c'était la proclamation de la duchesse d'Orléans comme régente, et qu'ils étaient si loin de vouloir la République, que « s'ils l'avaient dans leurs mains, ils se garderaient bien de les ouvrir. »

(9) Telle est, aux yeux de M. Thiers, la cause du triomphe de la révolution : « Sans cette faute si grave de ses chefs, la division eût pu arriver intacte aux Tuileries, et le roi eût eu dix à douze mille hommes pour sa défense ; avec cette force, on pouvait arrêter la populace sur les larges avenues qui vont à Saint-Cloud... Dans une émeute, les troupes sont perdues si la foule entre en contact avec elles. La sagesse commande de tirer sur tous ceux qui veulent s'approcher d'elles. Le lendemain on eût pu réunir soixante mille hommes à Saint-Cloud, et avec cette armée, on eût, dès le 26 février, marché sur Paris... La bourgeoisie, après avoir été deux jonrs aux mains des républicains, fût devenue notre amie détouée. Nous aurions été obligés de détruire l'Hôtel de Ville, et j'aurais dû employer le canon dans ce but ; mais sous ses cendres eussent été ensevelies les cendres des républicains, et je détruirais dix palais semblables pour écraser une révolution. » Ainsi M. Thiers traçait le Si février le plan qu'il devait réaliser en 1871.

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