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ligne 1 leur font mettre la crosse en Tair, pillent leurs munitions et se saisissent de deux canons. Presque au même moment, Tinsurrection s'empare de THôlel de Ville sans coup férir. Tout est confusion, découragement, Tarmée ne se sent plus commandée, elle s'abandonne elle-même, livre le champ de bataille. Comme récrit Lamartine, le soldat qui n'agit pas perd toute la force de l'enthousiasme et de l'élan : il est plus difQcile d'attendre la mort que de la braver.
Vers onze heures, MM. de Rémusat et Duvergier de Hauranne se présentent aux Tuileries : le roi, voyant l'altération de leurs traits, les interroge : a Sire, répond M. de Rémusat, il n'y a pas un instant à perdre, l'émeute triomphe sur tous les points, elle avance à pas de géants; dans une heure il est probable que les Tuileries seront attaquées. » D'autres personnes entrent au même instant et conArment ces paroles. «La marée monte, monte, ajoute M. Thiers, dans deux heures peut-être nous serons tous engloutis ! d On délibère s'il faut attendre de pied ferme les émeutiers ou se retirer dans quelque place forte. Avec beaucoup de raison, M. Thiers conseille au roi d'aller à Saint-Cloud plutôt qu'à Vincennes. « Vincennes, dit-il, est une prison. Choisissez Saint-Cloud qui est une position militaire. Demain, Bugeaud et moi nous y rassemblerons 60,000 hommes ; après-demain nous serons à l'Hôtel de Ville. L'Hôtel de Ville sera peut-être détruit, nous aurons le pied dans le sang, l'un de nous, tous deux peut-être serons tués; mais vous n'aurez pas été avec nous , vous n'aurez pas été partie active dans la bataille, et vous aurez sauvé la monarchie. »
On finit par décider que le roi va passer d'abord la revue des troupes massées sur la place du Carrousel. L'infanterie et la cavalerie crient : « Vive le roi ! » la garde
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nationale crie : « Vive la Réforme !» — « Elle est accordée, » répond le roi avec humeur. Il arrête subitement la revue et rentre au château abattu, découragé. M. Thiers qui sent que sa popularité n'est plus à la hauteur de la révolte, lui demande la présidence du conseil pour Odilon Barrot, le commandement suprême pour le maréchal Gérard ; le roi y consent à Tinstant (1). On commence à parler tout bas de la nécessité de l'abdication (2).
En ce moment les insurgés se rapprochent du Carrousel, quelques balles brisent des fenêtres du palais, on entend une vive fusillade du côté du Palais-Royal (3), M. de
(1) « Beaucoup d'entre eux, dit M. Thiers, sortirent des rangs, se pressèrent autour de son cheval et formèrent au-dessus de sa tête un cercle de baïonnettes. Je marchais à la tôte du cheval; j'écartai leurs baïonnettes avec ma canne et tâchai de les raisonner... »
(2) Louis-Philippe disait plus tard à M. Halévy : « Avec cette doctrine, le roi règne et ne gouverne pas, on m'avait rendu impossible ; je n'étais plus aux yeux de la France, qu'un vieil avare plaçant des millions à l'étranger et faisant des coupes sombres dans les forêts de l'État. Le matin du 24 février, je visitai les postes de la garde nationale de la cour des Tuileries ; je trouvai un bataillon de la première légion qui me reçut aux cris de : « Vive la réforme ! » Mon règne était fini. Accepter la réforme, c'était accepter et vouloir une Chambre de députés dont les chefs eussent tous été des Ledru-RoUin. J'abdiquai donc en faveur de mon petit-fils ; je pensais agir dans l'intérêt de la France. »
(3) «I Je retournai près du roi, dit M. Thiers ; sept ou huit membres de la Chambre étaient là, mais à l'exception de Piscatory, ils étaient tous de l'opposition ; c'étaient Duvergier, Dufaure, Rémusat, de Lasteyrie, Gustave de Beaumont et moi. Tout à coup, Crémieux arrive : « J'ai traversé, dit-il, une grande partie de Paris. Tout n'est pas perdu. Il est vrai que le peuple n'acceptera ni Bugeaud ni Thiers ; mais un ministère Odilon Barrot avec des collègues pris dans la gauche, et Gérard pour commandant en chef, sera accueilli avec enthousiasme. — Au nom du ciel I Sire, m'écriai-je, faites cet essai I — Non, répondit le roi, vous êtes la seule personne en qui j'ai confiance. — Ne pensons pas à nos sentiments et à nos souhaits en pareil moment. Nommez Barrot. — Mais qui contresignera cette nomination? — Guizot, dit quelqu'un, il est encore ministre. — Non, dis-je, il ne faut pas faire paraître ce nom . — Le général Trézel qui était là, signa la nomination de M. Barrot comme président du conseil. Je ne sais plus qui signa celle de Gérard comme commandant en chef. — Au moins, me dit le roi, vous et vos collègues, restez auprès de moi ; jamais je n'eus plus besoin d'amis. » — M. de Reines se présente, raconte à M. Thiers les progrès de l'insurrection ; le duc de Nemours vient lui parler. « Je crains, dit M. de Reines, qu'il ne reste plus qu'une chance, le peuple est absolument fou. — Je devine, dit le prince, quelle est cette chance* —Le
Girardin, directeur de la Presse^ entre dans le cabinet du roi : « Sire, dit-il, les minutes sont des heures, vous pe^ dez un temps précieux ; dans une heure peut-être il n'y aura plus de monarchie en France. Ce n'est plus un changement de ministère que le peuple veut ; c'est une abdication. » Le roi hésite, le duc de Montpensier, qui craint pour les jours de son père, se joint aux conseillers de désespoir et de ruine. Louis-Philippe, après un instant de silence, répond : a J'ai toujours été un roi pacifique, j'abdique. » Dans cette cohue de donneurs d'avis pusillanimes, la reine, revenue de son erreur de la veille, le maréchal Bugeaud et M. Piscatory gardent seuls leur sang -froid. <i N'abdiquez pas, Sire, s'écrie M. Piscatory, votre abdication c'est la république dans une heure ! d Le maréchal Bugeaud frémit de colère et supplie le roi de s'arrêter : un tel acte achèverait la démoralisation des troupes, on entend les coups de fusil, il n'y a plus qu'à combattre. Le^^roi pose la plume, le duc de Montpensier, plusieurs autres personnes le pressent de tenir sa parole. Les portes du palais
trÔDe du comte de Paris pourra peut-être être conservé ; celui du roi ne le pourra certainement pas.— Et vous, qu'en dites-vous, monsieur Thiers, dit le prince? — Je n'ose, je ne puis vraiment m'expliquer là-dessus, répondisje. Le duc de Nemours prit le bras du duc de Montpensier, et tous deux s'approchèrent du roi. Louis-Philippe seul était resté calme. < On nous affirme, sire, dit le duc de Nemours, qu'un terrible sacrifice est nécessaire.
— Est-ce mon abdication ? Je suis tout prêt à te passer le gouvernement.
— Je crains» dit le duc de Nemours, que ce sacrifice ne suffise pas. Je sois plus impopulaire que Votre Majesté. C'est la duchesse d'Orléans qui doit être régente. — Et toi aussi ! répliqua le roi, puis se tournant vers moi, il ajouta : cher ami, que dites-vous ? — Je ne peux pas, en vérité, je ne peux pas parler. . . » Le roi entre au salon de la reine, et la ramène avec les princesses; il est indécis, irrésolu. « A ce moment, l'abdication pouvait être une mesure prudente, mais je ne me résignais pas à la voir imposée au roi par la foule. Je suis absolu de ma nature ; j'ai peine à supporter l'opposition de mes collègues, mais de toutes choses, celle que je supporte le moins, ce sont les exigences de la foule. Je redescendis dans la cour des Tuileries pour faire diversion à ma colère et à mes angoisses, en contemplant la bataille qui allait probablement se livrer en cet endroit. »
n'étant pas défendues, on y entrait presque sans obstacle ; le cabinet s'est rempli d'inconnus qui augmentent la confusion et le trouble. II y en a qui vont jusqu'à reprocher au vieux monarque la gravité réfléchie avec laquelle il rédige l'acte final de son règne ; quelques-uns le somment de déclarer la duchesse d'Orléans régente. Il leur répond sévèrement : « D'autres le feront, s'ils le croient nécessaire, mais moi, je ne le ferai pas, c'est contraire à la loi, et comme, grâce à Dieu, je n'en ai encore violé aucune, je ne commencerai pas dans un tel moment. x>
Le roi lit à haute voix son acte d'abdication ainsi conçu : « J'abdique cette couronne que la volonté nationale m'avait appelé (1) à porter, en faveur de mon petitfils le comte de Paris. Puisse-t-il réussir dans la grande tâche qui lui échoit aujourd'hui! Signé : Louis-Philippe ». Puisse-t-il ressembler à son aïeul ! s'écrie la reine.
Napoléon avait abdiqué en faveur du roi de Rome, Charles X en faveur du duc de Bordeaux ; l'abdication de Louis-Philippe allait avoir le même sort que celles de ses prédécesseurs. Les abdications forcées et au moment suprême ne sauvent pas les trônes, elles les précipitent. Vainement le général Lamoricière, le maréchal Bugeaud, le maréchal Gérard tentent de se faire écouter, d'arrêter les émeutiers : autant on eût redouté leur épée, autant on dédaigne leurs discours. Lamoricière court les plus grands dangers, on tire sur lui, une balle lui traverse la main. Le maréchal Gérard ne peut rentrer au palais pour rendre compte de son insuccès, car les trou-
(1) Lorsque le roi eut signé l*abdicatioD, un des assistants s'écria : « Enfin, nous l'avons I — Qui êtes-vous monsieur, lui dit la reine ? — Madame, je suis un magistrat de province. — Eh bien I oui, vous Tavez et vous vous en repentirez I — Et cette parole fut prononcée avec un accent et un regard dignes de la petite-fille de Marie-Thérèse.
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pes se sont repliées dans la cour du château et ferment les grilles.
Les insurgés ont attaqué le poste du Château -d'Eau, défendu par quelques gardes municipaux ; comme ils ne pouvaient venir à bout de ces héroïques défenseurs de Tordre, une idée infernale leur est venue : ils ont mis le feu au bâtiment et massacré sans pitié les gardes qui ont pu échapper à l'incendie. Près de la place de la Concorde^ cinq ou six mille hommes de troupes ont laissé égorger un autre détachement de la garde municipale, sans lui porter secours.
Partout les émissaires de la royauté expirante ont échoué; les émeutiers continuent à avancer. Le roi donne des ordres de départ ; il a voulu, au prix de sa couronne, éviter Teffusion du sang : il est tombé en philosophe, en sage, non en roi. En quittant les Tuileries, il croit que son éloignement apaisera le tumulte, rendra facile et solide l'établissement de la régence; il espère rester en Fremce, et compte choisir le château d'Eu comme paisible et dernière retraite d'une vie si agitée.
Les voitures royales ont été arrêtées et brûlées par les insurgés, mais le duo de Nemours a fait avancer deux petites voitures sur la 'place de la Concorde. Le roi descend avec la reine et sa famille, escorté par des gardes municipaux et par un escadron de dragons ; ils sont obligés de se frayer un passage à travers la foule, qui les heurte, les presse et les refoule. Enfin la famille royale monte en voiture et gagne rapidement Saint-Cloud : un régiment de cuirassiers, cinquante hommes de la garde nationale à cheval protègent cette fuite (1).
(1) M. Grémieux accompagna le roi jaqu'à fa place de la Concorde. Qo< faites-Yoas ici, lai demanda-t-on ? — Je viens de mettre la royauté en foitore.
La duchesse d'Orléans a supplié le roi de ne pas charger son petit-fils d'un, fardeau que lui-même ne croit plus pouvoir porter (1). Son instinct de mère lui crie qu'ôter la couronne au roi, ce n^est pas la donner au comte de Paris. « Ma chère Hélène, a répondu Louis- Philippe, il s'agit de sauver la dynastie et de conserver la couronne à votre fils. Restez donc pour lui. » Mais à peine est-il sorti du palais que la royauté elle-même est mise en doute ; la foule qui se pressait dans les salons royaux a disparu. Quelques minutes encore et les Tuileries seront envahies. La duchesse est presque seule. Loin de fuir, la noble femme s'arrête avec ses enfants sous le portrait de son mari : « C'est ici qu'il faut mourir, ditelle avec calme. »
A cet instant suprême, deux amis fidèles de la monarchie, M. Dupin et le marquis de Grammont, entrent précipitamment, (c Ah ! s'écrie la princesse, monsieur Dupin. vous êtes le premier qui veniez à moi ! » Elle voudrait monter à cheval, se montrer au peuple, mais le duc de Nemours lui fait dire de quitter les Tuileries, et elle accepte l'offre de MM. Dupin et de Grammont de la
(1) Un certain nombre de conservateurs croyaient que la duchesse d'Orléans était l*&me d'une conjuration parlementaire embrassant le centre gauche, la gauche dynastique, une fraction du parti républicain, et ayant pour but d'établir à son profit la régence : un écrivain a même soutenu que cette intrigue remontait à la mort du duc d'Orléans ; M. Thiers l'aurait dirigée à la Chambre dans l'espoir d'être le Mazarin de cette régence. On a aussi rapporté cette parole de la reine Marie-Amélie* au moment oii le roi venait de signer son abdication. < Eh bien I vous devez être contente, Hélène ; vous avez ce que vous vouliez. » Ce mot n'a pas été prononcé: la duchesse elle-même se joignit à la reine pour empêcher Louis- Philippe d'abdiquer. Quant au complot, nous croyons qu'il n'existait pas non plus ; en tout cas la princesse en eût été toujours absente, non seulement de sa personne, mais par la pensée et par l'intention. Veu^on une preuve irrécusable de notre affirmation ? Après la mort du roi en 1850, les amis de la maison d'Orléans demandèrent qu'en vue de toute éventualité, la question de régence fût vidée. La duchesse d'Orléans rédigea un mémoire, où, après avoir déduit tous tes motifs qui la rendaient impropre, «elon elle, à la régence, elle concluait en faveur de la reine Marie-Amélie.
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conduire à la Chambre, où elle jouera peut-être le rôle de Marie-Thérèse. Elle prend le bras de M. Dupin et tient le ^comte de Paris de la main droite, tandis que M. de Grammont donne la main gauche au jeune prince; le docteur Blanche porte dans ses bras le duc de Chartres un peu souffrant ; les officiers de sa maison raccompagnent. Sur sa route, le peuple, la garde nationale Taccueillont avec enthousiasme et répètent le cri poussé par M. Dupin : a Vive le comte de Paris, roi des Français! Vive Madame la duchesse d'Orléans, régente!» Elle arrive ainsi jusqu'à la Chambre, il est une heure et demie.
Au Palais-Bourbon, le désordre est extrême : le gouvernement n'a adressé aucune communication à la Chambre, n'a établi avec elle aucun rapport. On a annoncé publiquement sa dissolution, on la traite d'avance comme si elle était dissoute. Le pouvoir paraît ignorer qu'il y ait une Chambre, comme celle-ci ignore encore s'il y a un pouvoir, où il est, ce qu'il est. Le président n'a pas le droit de donner directement des ordres à la force publique: mais, comme Turgence domine toutes les situations, toutes les responsabilités , M. Sauzet envoie un député demander au général Bedeau de barrer le passage à l'émeute, de garantir l'inviolabilité de TAssemblée. Déjà une foule nombreuse et mêlée envahit les salles, les couloirs du palais ; on interroge du regard le banc des ministres qui reste désert (1).
(1) « Bien n'est meilleur que le peuple de Paris, tant que la rage de détruire ne s'est pas emparée de lui ; mais le moindre incident allume cette passion. La foule parisienne me rappelle ce couple de lévriers qu'ua de mes amis avait élevés avec un lièvre ; tous trois étaient en excellents termes. Un jour^ le lièvre en jouant, se met à courir après les lévriers; ceux-ci le poursuivent, l'instinct endormi se réveille en eux et ils le tuent... Un bataillon de gardes nationaux me sauva et me conduisit au Palais-Bourbon . J'entrai dans la salle des Pas-Perdus et je la trouvai pleine de députés ; ils me pressèrent de pénétrer dans la Chambre. « Non, leurdis-je, je ne veux plus avoir rien de commun avec vous. Votre servilité, votre opposition à
A l'apparition de la duchesse d'Orléans et du jeune roi, les députés se lèvent et font entendre les plus vives acclamations. La princesse va s'asseoir avec ses enfants au pied de la tribune, en face de l'Assemblée ; au même instant le duc de Nemours survient avec ses aides de camp. On lui a conseillé de ne pas entrer au Palais. <c Hélène court des dangers, a-t-il répondu, je vais avec elle. » Le prince est venu sauvegarder sa belle-sœur et ses neveux, sanctionner de sa présence le sacrifice de la régence. Conduite magnanime et chevaleresque assurément : mais le duc de Nemours était chef d'État, il devait avant tout rester à la tête des troupes, empêcher avec elles l'invasion des Tuileries et de la Chambre, s'efforcer d'arrêter la royauté sur la pente de l'abîme.
M. Dupin monte à la tribune ; il annonce que le roi a abdiqué, transmis le trône au comte de Paris, la régence à la duchesse d'Orléans; il demande que les acclamations unanimes qui ont accueilli le jeune roi et son auguste mère soient consignées au procès-verbal.
 ces mots, de violentes protestations éclatent dans une partie des tribunes, et, sur la proposition de M. de Lamartine, M. Sauzet, président de la Chambre, prononce ces malencontreuses paroles: «La Chambre va suspendre sa séance jusqu'à ce que madame la du-
la réforme ont détrôné le monarque. Je ne veux pins jamais entrer dans cette caverne d'infamie et de corruption. » Boutade assurément peu digne de M. Thiers : il faut dire à sa décharge qu'il ignorait comme Bugeaud la présence de la duchesse à la Chambre. M. Thiers disait plus tard en 1852 à M. Senior : « Je ne suis pas orléaniste . J'aime la duchesse d'Orléans et ses enfants ; mais la famille d'Orléans n'a pas de droits sur moi ; elle m'a tonjoars persécuté et je l'ai toujours combattue ! ! ! ! Par ma naissance j'appartiens au peuple, par mon éducation je suis bonapartiste; par mes goûts, mes habitudes, mes relations, je suis de l'aristocratie. Je n'ai aucune sympathie pour la bourgeoisie et pour les systèmes politiques qui lui donnent le pouvoir I! Je ne crois à rien en France. D'ailleurs, ajoutat-il, la monarchie constitutionnelle est encore la forme qui nous conviendrait le mieux. Nous ne sommes pas faits pour une république et nous ne pouvons vivre sous le despotisme. »
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chesse d'Orléans et le nouveau roi se soient retirés. » M. Sauzet n'est pas Thomme des grandes luttes, des crises décisives ; dans celte séance solennelle, il manquera de présence d'esprit ; il ne saura ni faire respecter TAssemblée, ni dominer la discussion ; il laissera trop longtemps un champ de bataille aux factieux. M. de Morny disait quoique temps après 1848 : « Si j'avais été président de la Chambre le 24 février, Louis-Philippe serait mort roi de France. »
Plusieurs députés se récrient contre les paroles de M. Sauzet. « Monsieur, ceci est une séance royale, » lai répond la princesse, et comme le duc de Nemours, quelques amis, effrayés pour elle, la supplient de sortir: « Si je sors d'ici, mon fils n'y rentrera plus ! » Mais la foule avançant toujours, menace de l'envelopper. Alors la duchesse, suivie de ses enfants et du duc de Nemours, va s'asseoir sur les gradins supérieurs placés en face de la tribune ; les officiers de son escorte, un groupe de députés lui forment un rempart de leurs corps.
Enhardis par la présence des émeutiers, MM. Marie et Cré mieux réclament un gouvernement provisoire. «Vous ne pouvez, s'écrient-ils, faire aujourd'hui une régence nouvelle. Obéissez à la loi ! y> Et c'est pour obéir à la loi, lorsque le régent est là, lorsqu'il assiste le roi et la veuve de son frère, lorsque la présence de ces personnes répond à tout, que ces orateurs proposent d'abolir la constitution entière ! M. Grémieux a, le matin même^ demandé au roi un ministère Odilon Barrot, quelques minutes avant son discours, il conseillait la duchesse d'Orléans ; soudain, il est devenu le courtisan de la fortune révolutionnaire.
Enfin, M. Barrot arrive au Palais ; retenu au passage par quelques chefs du parti républicain qui ont tenté de
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le gagner à leur cause, il leur a répondu : <c Ce que vous me proposez est un crime et une folie. «> Il entre dans la salle, monte à la tribuuQ. <c La couronne de Juillet, ditil, repose sur la tête d'un enfant et d'une femme. » A ces paroles, les centres applaudissent, la duchesse se lève, salue l'assemblée ; elle tient un papier à la main ; elle veut parler et prononce ces mots : « Nous sommes venus
ici, mon fils et moi » Sa voix se perd au niilieu du
tumulte ; elle se rassied, découragée.
Le discours d'Odilon Barrot n'est qu'une honnête et stérile protestation, un appel à la modération et au bon sens. Il parle en orateur, non en chef de gouvernement; son discours s'est ressenti de toutes les impuissances de la situation ; il n'a rien proposé, il n'a provoqué aucune mesure. M. de la Rochejacquelein s'élance à la tribune, et, s'adressant aux députés, leur lance ce terrible défi : « Aujourd'hui, messieurs, vous n'êtes rien ici, vous n'êtes plus rien I d
En ce moment, une bande d'hommes armés, gardes nationaux, étudiants, ouvriers, pénètre jusqu'à l'hémicycle, en poussant ce cri : « Nous voulons la déchéance du roi, la déchéance ! » Un tumulte général se produit dans l'assemblée, la plupart des députés affluent vers les gradins supérieurs. Des étrangers se succèdent à la tribune et y font des motions : Tun parle de conduire le comte de Paris sur les boulevards, de le faire porter sur
le pavois par le peuple ; un autre demande la proclamation de la République.
Ledru-Rollin réussit à s'emparer de la tribune ; mais au lieu de conclure, il recommence la discussion de la régence, parle de 1815, de 1830, se perd dans des digressions. « Concluez donc ! lui crie Berryer, un gouvernement provisoire ! » Ledru-Rollin attend les républicains
de la Société des Saisons pour proposer la République (1] ; c'est pourquoi il se garde bien de conclure.
M. de L '.martine paraît à son tour à la tribune ; les amis de la princesse reprennent quelque espoir : tous ont présent à la mémoire son discours de 184!^ en faveur de la régence féminine ; seuls, les républicains savent ce qu'il va dire.
Le matin du 24 février, M. de Lamartine regardait la question politique comme vidée, a Moi-même, écrivait-il plus tard, qui ai prononcé un des premiers le mot de République, je vous jure que je ne savais pas une heure avant ce que j'allais dire... Je n'ai pas fait la révolution, mais la révolution faite, j'ai fait la République. »
Arrivé dans le vestibule de la Chambre, Lamartine a rencontré un petit groupe de républicains, entre autres Armand Marrast, Bastide, Hetzel. Ceux-ci l'entourent, lui affirment qu'il est l'homme de la circonstance, lui offrent d'être « le ministre d'une régence, le tuteur de la royauté mourante^ de la liberté naissante ». Sa cause sera la leur, celle des sociétés secrètes; la France, n'est peut-être pas mûre pour la République ; l'acceptera-telle sans résistance? Lamartine leur demande cinq minutes de réflexion, cache son front dans ses mains, relève la tête et déclare aux républicains stupéfaits qu'il n'entrera que dans un mouvement complet, c'est-à-dire dans la République, qu'il ne veut point conspirer pour une demi-révolution (2) : <c Lamartine a plus de foi dans nos idées que nous-mêmes, » s'écrient ceux-ci.
En eifet, il va tenir sa promesse. Après quelques pa-
(1) Voir Elias RegnauU, Histoire du gouvernement provisoire» a M. Ledru- Rollin ne voyait pas arriver ceux qu*ii attendait... »
(i) Il faut lire dans le livre de M. de Lamartine le récit de cette scène étrange.
roies de dédaigneuse pitié, jetées aux anxiétés royales et maternelles de la princesse, il tourne court et déclare : qu'une acclamation spontanée, arrachée à rémotion, ne peut pas constituer au profit de la duchesse d'Orléans un droit solide au gouvernement de trente-six millions d'hommes; qu'il importe d'établir un gouvernement stable, national, populaire, inébranlable, en descendant jusqu'au fond du peuple et du pays, qu'il faut aller extraire du droit national ce grand mystère de la souveraineté nationale d'où sortent tout ordre, toute liberté, toute vérité. «Je demande, ajoute-t-il, un gouvernement provisoire qui ne préjuge rien, ni de nos ressentiments, ni de nos désirs, ni de nos colères actuelles sur la nature du gouvernement définitif qu'il plaira à la nation de se donner quand elle aura été interrogée. D On sait comment cette dernière condition a été respectée.
Soudain, des coups de fusil retentissent dans les-corridors: la porte d'une tribune publique est enfoncée; une nouvelle bande plus nombreuse, plus exaltée, armée de fusils, de coutelas, de piques, se précipite en vociférant : «c A bas la Chambre ! Pas de députés ! » Ils viennent des Tuileries et le général Bedeau leur a livré passage ; pour la seconde fois de la journée, celui-ci a faibli devant le devoir. Ils braquent leurs fusils chargés sur la Chambre, ajustent le groupe royal. Un d'eux dirige le canon de son arme vers la tribune; on lui crie : «Ne tirez pas, c'est Lamartine qui parle I ses camarades relèvent son fusil. La Chambre entière est sous le poignard, l'émeute siège sur le banc des ministres, le président se couvre et déclare la séance levée. La plupart des députés quittent la salle ; la princesse est entraînée dans cette fuite ; malgré les efforts d'amis, de gardes nationaux dévoués.
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elle est presque étoufTée, et ses enfants séparés d'elle par la tempête populaire, courent les plus grands dangers. Elle monte dans une voiture et gagne les Invalides, esoortée par MM. de Mornay, de Lasteyrie, et quelques autres personnes. Le duc de Nemours la rejoint bientôt.
Il n*y a plus de Chambre, il n*y a plus qu'un forum ouvert à toutes les violences ; le tumulte redouble dMntensité; la populace en armes, des gardes nationaux, quelques députés de T extrême gauche occupent la salle. M. Dupont de l'Eure est porté au fauteuil de la présidence ; des voix confuses demandent à grands cris la no« mination d'un gouvernement provisoire. On apporte à Lamartine des listes dressées à la hâte. « Nommez-les ! Proclamez-vous vous-même, lui crient les plus impatients. « Je ne puis lire cette liste, mon nom y est. » On s'adresse à M. Crémieux : a Je ne puis pas la lire, mon nom n'y est pas. »
Alors, au milieu d'une indicible confusion, Lamartine souffle à M. Dupont de l'Eure les noms des nouveaux dictateurs, tour à tour applaudis, hués, désavoués, repris pair cette multitude sans nom et sans frein. Il s'établit, selon le mot de Dupin, un mode de nomination à la criée, et les noms de Dupont de l'Eure, Lamartine, Arago, Marie, Ledru-RoUin émergent de cette parodie électorale. Après cette inauguration dérisoire, Lamartine part avec ses nouveaux collègues pour l'Hôtel de Ville, quartier général de la révolution, palais du peuple, mont Aventin des séditions ; ce sera le voyage à Reims du nouveau gouvernement.
Ledru-Rollin n'est pas satisfait (1) ; il veut compléter
(1) « Que dire de ces furieux qui trouvent que le gouTeraernent de Juillet
la première liste, réclame et obtient un peu de silence. « Un gouvernement^ dit-il^ ne peut se nommer cTune façon légère^ permettez-moi de vous dire les noms qui semblent proclamés par la majorité..... Et pour faire quelque chose i officiel^ je prie MM. les sténographes du Moniteur de prendre note des noms à mesure que je les proclamerai, parce que nous ne pouvons pas présenter à la France des noms qui n'auraient pas été approuvés par vous.io II lit alors quelques noms, ceux de Crémieux, Garnier-Pagès entre autres, accueillis les uns par des oui, oui!<['autres par des : Non, non! quelques-uns par des : Oui et non; puis il ajoute : a Le gouvernement provisoire qui vient d*être nommé a de grands, d'immenses devoirs à remplir. On va être obligé de lever la séance pour se rendre au siègB du gouvernement et prendre toutes les mesures nécessaires... » Alors Ledru-Roliin quitte la salle entouré d'un bruyant cortège.
Tout à coup les émeutiers aperçoivent un grand tableau qui représente la prestation du serment de Louis- Philippe à la Chambre de 1830. a Déchirons-le ! Détruisons-le!» s'écrie-t-on. Attendez, je vais le fusiller, dit un ouvrier, et deux coups de fusil frappent le portrait. Un autre ouvrier, Théodore Six, s'élance à la tribune : « Respect aux monuments! respect aux propriétés! Nous avons montré qu'il ne faut pas malmener le peuple,
D'avait pas été assez légitimé par le vœu national, et qui improvisent à eux seuls, sans consulter la France, au milieu d'une véritable orgie, une révolution radicale? Que dire de ces insensés, qui ayaut une maison fort bonne, qu'ils avaient fondée eux-mêmes dix-huit ans auparavant, et à laquelle il y avait tout au plus quelques réparations à faire, la rasent jusqu'aux fondements, sans trop savoir sous quel toit ils s'abriteront le lendemain ?... Que pouvait-il sortir d'une pareille orgie ? La ruine de ceux-là mômes qui y avaient pris part, une guerre civile atroce, et, en définitive, le despotisme militaire... Tous ceux qui, dans cette fatale journée, ont poussé à la révolution, ont été trompés dans leur attente ; on pourrait l'appeler justement la Journée des Dupes, a Odilon Barrot tome I«' p. 554. »
7i0 UNE NOUVELLE RÉVOLUTION PARISIENNE
montrons maintenant que le peuple sait honorer sa victoire. » Ces paroles sont couvertes d'applaudissements. Tout le monde se retire. Il est un peu plus de quatre heures.
Aussitôt après le départ de la duchesse d'Orléans, les insurgés ont envahi les Tuileries : étonnés, stupéfaits de leur succès, ils s'aperçoivent bientôt que la troupe regagne ses casernes. Pour la première fois, ils se hasardent à pousser le cri de : « Vive la République ! » Le Palais-Royal a été saccagé, dévasté, les Tuileries le seront d'une manière bien plus complète, et Neuilly aura le même sort. Peu s'en faut que ces palais ne soient incendiés. Le château, ce sont les propres paroles d'un écrivain révolutionnaire, devient pendant douze heures le théâtre d'une immense orgie, d'une saturnale indescriptible. Une horde de furieux, de gens sans aveu, fait main basse sur les caves, brise, déchire, livre aux flammes les tableaux, les statues, les médaillers, les manuscrits les plus rares; après eux, les receleurs s'emparent des médailles^ des objets faciles à dissimuler. Les détenues de Saint-Lazare, rendues à la liberté, sont venues se joindre aux misérables créatures qui boivent, chantent, dansent dans les salons, s'affublent des bijoux, des robes, des dentelles des princesses (1). Les envahisseurs se ruent sur le trône, s'y roulent chacun à leur tour ; quelques-uns vont le brûler triomphalement au pied de la colonne de Juillet, d'autres s'amusent à crever les yeux de plusieurs portraits, ceux de Louis-Philippe, du maréchal Bugeaud, à fusiller le maréchal Soult en efQgie.
(i) « L'une d'elles, une pique à la main, le bonnet rouge sur la tète, se place dans le grand vestibule, et y demeure pendant plusieurs heures,' immobile, les lèvres closes, Tœil fixe, dans l'attitude d'une statue de la Liberté : c'est une fille de joie. On défile devant elle avec toutes les marques d'un profond respect. (Daniel Stern, p. soi).
Cest à grand'peine que les gardes nationaux, les élèves de rÉcole polytechnique, mêlés à la populace, sauvent les diamants de la couronne, et font respecter les appartements de la duchesse d'Orléans. Le cabinet de la reine (ce sanctuaire de la prière et de la charitç) est dévasté par ces vandales. Plus de 700 tableaux détruits, près de 7 millions de dégâts, tel est le bilan de cette triste journée (1).
Il n'entre pas dans notre sujet de raconter la marche du gouvernement provisoire à l'Hôtel de Ville, ses efforts désespérés pour se faire reconnaître du peuple de l'émeute et du pillage, de le montrer prisonnier des sociétés secrètes, des sectes socialistes, recevant leur investiture grâce aux concessions les plus humiliantes, pactisant dans l'usurpation avec les deux gouvernements du iVa* tional et de la Réforme^ de dire la consternation de la bourgeoisie parisienne, la résignation passive du pays, les fonctionnaires, généraux, magistrats, le clergé s'empressant de faire adhésion à la République, prenant à tâche de justifier ce mot de Louis-Philippe dans l'exil : a Mon abdication n'est venue qu'après l'abdication universelle. »
Contre le torrent des événements, que peut l'intrépide mère du comte de Paris? Réfugiée aux Invalides, elle délibère avec quelques amis fidèles sur les moyens de rassembler des troupes, d'organiser un centre de résistance, de tenter un retour dans Paris. En vain ceux-ci lui exposent leurs craintes pour sa sûreté : « N'importe,
(1) Aa milieu d'un des appartements envahis, on trouva dans sa cage un perroquet d'assez vulgaire apparence, mais qui obtint tout à coup les honneurs de la popularité et les joies d'une ovation. Il répétait avec la plus nette prononciation : A bas Ouizot ! C'était à qui gorgerait cet orateur de l'opposition, ce révolutionnaire qui exprimait si bien les haines aveugles du moment, de sucre, de friandises, pour l'entendre crier : A bas Quizot!... (Véron, Mémoire* d'un bourgeois de Paris.)