‹ Histoire de la monarchie de juillet de 1830 à 1848Chapitre 7 sur 78 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'Algérie et ses habitants en iS30 : Tares, Manres, Arabes, Kabyles; les hommes de la maison et les hommes de la tente. — Une société patriarcale et féodale : Le Fellah, le Khammas, le Djouad. Les marabouts. ~ Une Soisse sauvage : les Kabyles, leurs kanounes. La Djemàa, la Rekbà, le SofiT, TAnaîa. Difficultés que présentait pour la France la conquête de TAIgérie. — Formation du corps des zouaves. — Les premiers combats de Tarmée d'Afrique. — Prise de Bone et de Bougie. — L'émir Abd-eNKader entre en scène : un Jugurtha moderne. — Le traité da général Desmichels, 26 février 1S34. — La question de la conservation ou de l'abandon de l'Algérie se pose devant les Chambres. — La Macta. — Les Hadjoutes. — Victoire de THabra et prise de Alascara. — TIemcen, la Tafna. — Tactique du générai Bugeaud, victoire de la Sickah. — Le maréchal Clauzel : première expédition de Constantine. Belle conduite du commandant Changarnier.

La conquête de l'Algérie a été l'épopée héroïque de la monarchie constitutionnelle, son meilleur titre d'honneur et de gloire militaire. L'œuvre de la Restauration continuée et achevée, les côtes de la Méditerranée délivrées des pirates qui les infestaient depuis plusieurs siècles, dix-sept ans de luttes et de combats acharnés, ! une nation guerrière, intrépide, domptée, subjuguée; notre armée reprenant les traditions de Napoléon, luttant avec une infatigable persévérance contre les hommes et les éléments, ressuscitant les merveilles de l'administration romaine ; des villes restaurées, fondées, des marais desséchés, des routes, des canaux établis, la civilisation substituée à la barbarie , voilà les résultats de la politique de Louis-Philippe, secondé par

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ses fils et par le sentiment national. 1/ Algérie semble complètement entrée aujourd'hui dans la phase du progrès économique, industriel et pacifique ; les questions de colonisation préoccupent d'une manière exclusive nos Chambres qui paraissent se prononcer de plus en plus contre le régime militaire en faveur du régime civil, et s'approprient le mot de Cicéron : cédant arma togœ. Toutefois, l'insurrection de 1871 est là pour inviter à la prudence, pour prouver que chez les Arabes le vieil esprit de révolte, d'indépendance n'a pas abdiqué, qu'il existe en eux une haine, un fanatisme étemel : il y a. eu là comme un reflet de ces luttes opiniâtres dont nous allons retracer les principaux épisodes.

L'Algérie (1) où la prise d'Alger venait de faire pénétrer nos armées, se divise en quatre zones bien distinctes, le Sahel, le Tell, les Hauts Plateaux etle Sahara.On donne le nom de Sahel aux massifs montagneux qui bordent la mer, celui de Tell à la région où la terre produit des céréales sans irrigation et qui occupe les bords de la Méditerranée, le versant septentrional de fAtlas, une partie des Hauts Plateaux ; sa profondeur varie entre 100 et

(1) Les personnes qui voudraient obtenir des renseignements plus complets sur TAlgérie pourraient lire avec fruit les ouvrages suivants : Campagnêi de l'armée et Afrique, par M. le duc d'Orléans. — Lee Zouaveê, par M. le duc d'Aumale.— Mœurt et coutumes de V Algérie, par le général Daamas. — Lee Annalee algèriennee, par le capitaine Pélissier de Reynaad. — Hanoteau et Letourneux : La Kabylie et les institutions kabyles, trois volumes in-8». — Jules Duval, VAtgérie, 1859. — L'Algérie : Impressions de voffoge, par Clamageran, 1874, un volume in-ll*. — Souvenir» du maréchal Bugeaikd, par ChVistian, deux volumes. — Annuaire historique universel^ par Lesnr, années 1830 à 1860. — Guizot, Mémoires, tomes IV et VII. —De Nouvion, tomes III et IV. — De Loroénie, tomes VIII et IX: Notices sur 1$ maréchal Btigeaud et sur Abd-el-Kader, ~ Citons encore les remarquables études de MM. Renan et Arsène Vacherot dans la Revue des Deux-Mondes, années 1809, 1873. ~ L'auteur de cet essai se fait un devoir de remercier plusieurs of&ciers généraux et supérieurs qui lui ont donné de précieux renseignements sur l'Algérie où ils ont brillamment combattu : parmi eux, le général de Bourgon, le général Nayral, le commandant Bouissou, ancien cbef de bureau arabe.

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180 kilomètres. Entre le Tell et le Sahara existe la zone des Hauts Plateaux, couverte d'alfa, de plantes aromatiques, habitée par les tribus nomades qui la parcoareat avec leurs immenses troupeaux, du nord au sad, suivant les saisons ; ces nomades sont les peuples pasteurs de la Bible ; ils ne cultivent pas et échangent leur laine contre des grains et les produits fabriqués dans les villes du Tell ou venant d'outre-mer. Enfin le Sahara on Grand-Désert est la région où les pluies du ciel sont insuffisantes pour la culture des céréales. Le Sahel, le Tell, les Hauts Plateaux et le Sahara réunis équivalent anx quatre cinquièmes de la France.

Dans cette vaste contrée où plusieurs races de conquérants sont venues se superposer, les villes avaient pour habitants avant 1830, les Turcs qui y tenaient garnison, les Eoolouglis, nés de l'alliance de la milice turque avec les femmes arabes, les Maures, les Juifà, les Nègres. Pris dans leur ensemble^ connus sous le nom générique de Hadars, tous composaient la population fixe ; c'étaient les hommes de la maison par opposition aux Arabes, qui sont les hommes de la tente, de la maison de poil, les hommes du village ou de la ferme. Ils ne tenaient d'ailleurs qu'une place minime vis-à-vis des deux grandes races qui se partagent l'Algérie : sur une population de 2,400,000 âmes, c'est à peine s'ils pouvaient revendiquer un chiffre de cent mille.

Pour comprendre l'Arabe et le Kabyle, l'Européen doit oublier ses idées, ses habitudes, se croire transporté dans un monde nouveau : car un abîme religieux et social les sépare. Comme aux temps bibliques, la base du gouvernement arabe repose sur la tribu qui forme un petit État dans le grand État, avec ses alliances, ses haines, son organisation propre, ses tradi-*

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lions. La tribu se divise en un certain nombre de dotwrs^ formés par la réunion de plusieurs familles qui réunissent leurs tentes autour d*un chef dont elles reconnaissent l'autorité. La propriété arabe a pour principe le communisme (1), de même que la société indigène est fondée sur une hiérarchie féodale : les terres arch sontsoumisesau régime de l'indivision dans la tribUf les terres tnelk à l'indivision dans la famille. La famille arabe, c'est la famille patriarcale , c'est-à-dire un arbre séculaire dont il devient impossible de compter les rameaux. A côté de ces deux variétés de la propriété, on distingue encore le bien beylik ou domaine de l'État, provenant de réserves qui datent de la conquête musulmane, d'achats, de confiscations ; le bien habous qui est consacré par le donateur à des fondations pieuses.

Le fellah est celui qui possède des attelages ; il représente, en quelque sorte, la classe moyenne de la tribu. Au-dessous la classe des prolétaires, de beaucoup la plus nombreuse ; on les désigne sous le nom de Khammas (de khons, cinquième), parce qu'ils ont droit au cinquième de la récolte. Ce sont des fermiers au service des fellahs; ceux-ci fournissent la semence, la charrue et l'attelage. Leur destinée est précaire, et dans les

(1) Ce principe souffre de nombreuses exceptions : le bien nulk reste indivis entre parents habitant la même tente ou la même maison ; mais lorsque Tun des membres se marie et va faire souche à part, il retire de Tindivision le lot qui lui revient. Le melk est basé sur des actes authentiques de propriété, que chacun conserve précieusement et transmet à ses enfants.

La terre areh est celle qui a pour origine la conquête ou le don fait par un bey à une tribu. Les tribus mises en possession de ces terres se sont partagé les terrains de culture; en peu de temps, ceax-ci ont pris le caractère de la propriété particulière, mais les parties non défrichées sont restées communes à toute la tribu. — Qu'il s'agisse d'un terrain melk on arch, l'Arabe sait mieux qu'on ne pense défendre ses droits, en se faisant justice lui-même ou en s'adressant k l'admiqistration, lorsque Ton empiète sur son domaine.

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mauvaises années beaucoup meurent de faim. Dans la grande famine de 1867, près de 500,000 Arabes périrent de misère.

Aa-dessus des fellahs, plane l'aristocratie guerrière et religieuse. Les membres de la noblesse militaire portent le nom de djouad; ce sont les descendants- des familles anciennes et illustres, ou bien encore les rejetons d'une tribu célèbre, les Koraïche, dont Mahomet et sa race faisaient partie. Ce sont eux qui, accompagnés de leur clientèle, mènent les Arabes au combat; ils cherchent à traiter ceux-ci comme matière taillable et corvéable à merci^ comprennent l'administration d'une tribu comme les proconsuls romains concevaient l'administration d'une province conquise. Les fellahs résistent autant qu'ils peuvent, se réunissent en assemblées afin de discuter les exigences des chefs et leurs propositions pour la guerre ou pour la paix. Les Djouad cherchent et réussissent à maintenir leur influence en accordant généreusement leur hospitalité et leur protection. Semblables aux chevaliers du moyen âge, ces cavaliers n'estiment rien que la guerre ou les images de la guerre, la chasse, les tournois, les fantasias ; l'âpreté au gain, l'amour du faste, tels sont encore les traits dominants de leur caractère. Aucun goût pour les lettres; on demandait à l'un d'eux s'il savait lire; pour toute réponse, il fit un signe significatif, et d'un geste orgueilleux montra ses éperons. Ce sont par excellence, en effet, les hommes qui vivent de l'éperon et du fusil; ils augmentent leur fortune par le pillage, l'invasion au premier prétexte du territoire de la tribu voisine, le rapt des troupeaux, des femmes (1), des enfants; semer l'intrigue,

(1) « La femme arabe est à la fois la mère, la nourrice, FouTrière, l'ar-

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recueillir Tagitation, voilà leur drame, leur spectacle, leur poésie.

Cette société patriarcale et féodale n'a d'autre lien que sa langue et sa religion, elle ne paie aux Turcs qu'un faible tribut sous le nom d'Achour et de Zekka; elle repousse obstinément le progrès, ne connaît ni le crédit, ni l'épargne ; vouée à la vie nomade et pastorale, elle considère le sol comme un terrain de parcours pour ses troupeaux, ne s'inquiète guère d'améliorer, vit au jour le jour, se contente d'écorcher la surfacedu sol sans tirer parti de la profondeur. Comme aux temps de la conquête, l'Arabe ne connaît d'autres modes de transport que les ânes, les mulets, les chevaux et les chameaux (qu'il appelle les vaisseaux de la terre ou les messagers du désert). Il ne construit pas de routes, et depuis des siècles les derniers vestiges des voies romaines ont disparu (1).

Tandis que le génie de l'Europe est l'industrie, le génie de rOrient est l'oisiveté; pour l'habitant du Sahara, travailler est une honte, c'est l'affaire des femmes, des nègres, deskhammas: il n'aque des occupations politiques, guerrières ou religieuses; il veut continuer les routines de ses aïeux, dans cette pensée a qu'étant moins près de la création, il ne peut faire mieux que ses pères ontfait.ii C'est à la fois le lazarone et le protee du désert, l'homme des extrêmes et des contrastes,infatigable dans la parole comme dans le silence, dans le far niente contemplatif comme dans l'action, paresseux d'esprit, poétique, tour à tour fier et suppliant, hospitalier et voleur, sobre et

tisan, le palefrenier, la servante, et à peu près la bête de somme de la maison. (Fromentin, Un été dam le Sahara.) »

(1) Il faut faire une exception pour les canaux d'irrigation des indigëoes; dans les pays montagneux, il existe des réseaux de canaux très-bien conçus. Chaque riverain connaît ses droits, et les distributions se font exactement sans gardes champêtres et sans syndicats.

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glouton, attachant une importance incroyable aux rites de rétiquette, observant les formules reçues et consacrées, de même que les courtisans respectaient le cérémoDial usité à la cour de Louis XIV.

Le Coran, voilà le véritable sultan de TArabe : de là son fétichisme pour ses interprètes, les marabouts qui composent Faristocratie religieuse héréditaire de la tribu. Comme les brahmes, comme les augures romains, ils conservent intact le flambeau de la loi musulmane, ces hommQS qne les prières ont le plus rapprochés d Allah. Le Coran étant la loi suprême, la loi des lois, réglant avec minutie les moindres actes de la vie religieuse, sociale, individuelle, on comprend cette vénération de l'Arabe pour les marabouts qui ont le monopole du dogme, de la science, dont les paroles deviennent des oracles, et tranchent à la fois les discussions privées et les questions d'intérêt général (1). Tour à tour ils échauffent ou apaisent le fanatisme des fidèles, réconcilient ou brouillent les tribus ennemies, accordent leur protection aux voyageurs, aux caravanes, déchaînent la guerre sainte contre le chrétien. Cette influence que nos évêques exerçaient autrefois, lorsqu'ils entraînaient les croisés en Palestine aux cris de : Dieu le veut ! les marabouts l'ont gardée tout entière ; elle s'augmente encore par les sectes religieuses qui pullulent en Afrique, et à la tête desquelles ils se trouvent. Prendre la rose de tel ou tel marabout, c'est entrer dans un ordre où désormais on doit obéir au grand maître, se lever, s'armer

(i)Suitant la croyance vulgaire, il y a uq mois de Tannée où Dieu envoie &CU- la terre 380,ooo calamités de toute nature, morts, blessures, maladies, épidémies, chagrins, etc. ; l'humanité périrait bien vite sous ce déluge de Dutoiy sans l'intervention de quelques marabouts, saints entre les plus saints et révérés entre tous, appelés, dans Tislamisme, du nom de ghouts, <iai prennent pour leur compte les trois quarts de ces fléaux. De telles légendes ne peuvent que consacrer et fortifier le pouvoir des marabouts.

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au premier signal, sans hésiter, Abd-el-Kader, Bou- Maza devaient rencontrer dans ces affiliations vehmiques un redoutable levier, un point d'appui contre nous. Ce sont des cadres d'armée tout formés qu'une volonté habile et énergique peut mettre en mouvement. L'ambassadeur du Maroc n'avait pas tort de dire en 1845 au plénipotentiaire français : « Vous ferez bien plus sur les Arabes avec des médecins et des marabouts qu'avec des canons et des fusils, d

 côté de TArabe, le Kabyle ou Berbère qui représente la couche humaine primitive, établie depuis un temps immémorial sur les côtes septentrionales de l'Afrique: ce n'est ni un Vandale, ni un Carthaginois, c'est le vieux Numide, le descendant des sujets de Masinissa, de Syphax, de Jugurtha. Vaincus par les Arabes, les Kabyles furent refoulés dans les massifs montagneux de l'Algérie ; la plupart habitent la grande Kabylie comprise dans le territoire de la province d'Alger, et la petite Kabylie dans la province de Constantine. Arabes et Kabyles sont deux races, deux peuples différents par les mœurs, l'organisation sociale; ils n^ont de commun que la langue et la religion.

Au rebours des Arabes, cavaliers, nomades et pasteurs (1), les Kabyles sont piétons, sédentaires, agriculteurs et surtout horticulteurs : ils tirent leur principale richesse de l'olivier et du figuier. Ils ont un code à eux, des kanounesj sorte de droit coutumier, qui ne dérive ni du Coran ni de ses commentaires sacrés, mais d'usages antérieurs. Cette charte kabyle n'est pas écrite: elle reste gravée dans l'esprit des vieillards, des savants, et le peu- Ci) Il faut cependant noter que les grandes plaines du Tell algérien sont cultivées parles Arabes et non par les Kabyles; rantitbèse n'est donc pas tout à fait exacte.

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pie Tobsérve depuis deux mille ans malgré les change^ ments de religion.

Les Kabyles ne connaissent ni la polygamie, ni Tindivision ; ils sont monogames et jouissent des avantages de la propriété individuelle, à laquelle ils doivent leur esprit d'initiative et d'industrie, leur aisance relative. Chacun a son champ, son jardin, sa petite maison couverte de briques ou de pierres blanchies à la chaux, avec nn toit de tuiles. Il aime la terre avec passion, cultive les moindres parcelles, quelque périlleux qu'en soit Tac* ces ; au besoin, il se fait attacher par la ceinture et tra* vaille ainsi au bord de Tabîme ; on pourrait dire de lui ce que Michelet dit du paysan français : il aime la terre comme sa maîtresse. Il réussit assez bien dans certains métiers tels que : la fabrication des huiles, des lins et des tissus, la préparation des cuirs, la savonnerie, la poterie, la menuiserie, l'art du forgeron. Une tribu a, pendant plusieurs siècles, fait de la fausse monnaie dont le commerce était interdit en Kabylie, mais qu'on exportait sans scrupules au dehors.

L'Arabe consentait à payer aux Turcs les impôts prescrits par le Coran, la Zekka et FAchour, fixés au centième pour les troupeaux, au dixième pour les grains ; plus fier, plus indomptable, le Kabyle s'y refusa toujours. Il disait volontiers la prière pour le sultan de Constantinople, mais on n'en tirait guère d'autre tribut; il fallait négocier pour obtenir le passage sur son territoire.

Au point de vue politique, la Kabylie est une espèce de Suisse sauvage ; depuis des siècles, elle a atteint l'idéal de la démocratie pure, le gouvernement direct, ce fève de tant d'utopistes. Possédé du démon de l'égalité, le montagnard du Djurjura rejette tout pouvoir central,

ri. Il

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la monarchie absolue aussi bien que la monarchie constitutionnelle, la république unitaire aussi bien que la république fédéralive. Point d'armée, point de dynastie, point de noblesse militaire. La conception de TÉtat de* meure étrangère à son intelligence ; c'est Tindividualisme dans ce qu'il a d'excessif et d'exorbitant

L'unité de la société kabyle est le village, la commune, petite république indépendante et souveraine, ayant pour autorité l'assemblée générale des habitants ou Djemfta. La Djemâa émet des décisions sans appel, qu'elle exécute elle-même, prononce l'amende et la peine de mort; elle constate, fait respecter les coutumes, décide de la paix et de la guerre, lève l'impôt^ gouverne, administre, règne. Elle nomme tous les six mois ou tous les ans, un aminé (chef du pouvoir exécutif et chef des guerriers) dont les fonctions sont gratuites et les prérogatives fort restreintes; il doit, au moins, pour la forme, prendre l'avis de la Djemâa sur les moindres afaires.

Voilà pour le droit : en fait (il y a de l'oligarchie dans ces assemblées ; sur le forum kabyle, on rencontre plus de comparses que d'acteurs véritables). Les notables, sorte d'aristocratie innommée, sans titre défini, provc* nant de l'estime, de la richesse, de l'éloquence, même de la naissance, concentrent dans leurs mains le gouvernement, excluent la jeunesse des affaires, ne laissent guère au menu peuple que le droit d'applaudir, de s'incliner devant leurs arrêts. Ainsi a la commune kabyle existe, grâce à Tempire incontesté de la coutume, à une trèspuissante organisation de la famille et à une sélection de personnes désignées par une supériorité quelconque à la considération publique. »

On comprend combien est insuffisante une semblable

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organisation, et l'on ne 3'expUquerait pas qu'une pareille société ait dure tant de siècles, si les mœurs n'étaient venues au secours de la loi. En eflet, l'autorité de h Djemâa se trouve contrariée, dominée, diminuée par des garanties diverses, des habitudes, des pratiques invétérées : le droit de llndividu et de la famille, l'association volontaire ou 9off^ l'autorité religieuse et Tamzûz.

Le droit de l'individu et de la famille, la rekba^ c'est le droit de venger son honneur, le droit de punir ; tandis queVArabe se contente de la dia (prix du sang) en expia* tioQ du meurtre commis sur un des siens, le Kabyle pour* soit l'assassin jusqu'à la mort; comme en Corse, la vendetta devient héréditaire, engendre des duels de village à village , de tribu à tribu. Ici le droit privé tient en échec le droit public ; trop souvent, il en est de même dans les marchés où la justice régulière se trouve en conflit avec la justice sauvage des temps barbares, où la foule, témoin d'un délit, applique la loi de lynchy lapide et enterre sous les pierres le coupable*

L'association volontaire ou soff^ revêt les formes les plus variées, a lieu en vue de toutes les difficultés de la vie. Tantôt le soff est restreint quant à l'objet et quant aux personnes ; on s'associe pour exploiter la terre en commun, pour une industrie ou un commerce quelcon que. Les femmes forment un soff pour élever des poules et des canards^ les enfants pour chasser aux gltiaux. Souvent Tassociation prend un caractère plus général : ainsi une tribu en guerre avec une autre, appelle ses voisins à son secours ; ici le signe matériel de l'amitié jurée, de la solidarité établie, c'est un fusil, un sabre, une lance échangés. Parfois, en cas de péril universel, lorsqu'on redoute Tinvasion des chrétiens, lorsque les marabouts

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prêchent la guerre sainte, la Kabylie so lève tout entière et ne forme plus qu'un soff. Ce sont, en résumé, des coteries, des factions, des groupements artificiels, très-mobiles et accidentels ; leurs membres prennent au pied de la lettre le vieil adage kabyle : aide les tiens, qu'ils aient tort ou raison. Ils ont leur hiérarchie, leurs chefs, leurs cadres^ leur budget, et paralysent fréquemment l'autorité de la Djemâa.

Les marabouts exercent une grande autorité sur les Kabyles comme sur les Arabes : ce pouvoir religieux, indépendant du pouvoir civil, se transmet héréditairement au sein de plusieurs familles. Les marabouts résident dans les zaouîas^ qui sont à la fois des universités religieuses et des auberges gratuites. Sous ce double rapport, elles offrent de frappantes analogies avec les monastères du moyen âge. La générosité des pèlerins, des dotations foncières , une portion de TAchour et de la Zekka, des corvées générales en cas de besoin permettent de subvenir à leurs dépenses.

Après le principe d'association mutuelle, l'honneur est la base de cette société étrange : tandis que dans nos pays civilisés, une législation de plus en plus complexe vient au secours des moeurs^ ici une coutume inviolable et inviolée supplée à la pénurie des moyens de police, rend la sécurité au commerce, à l'industrie, crée une solidarité étroite entre tous les Kabyles. La charte kabyle rend, en effet, l'honneur obligatoire, et y met une sanction, l'anaïa.

L'anaïa, qui tient à la fois du passeport et du saufconduit, peut être promis par un simple particulier, par un village, par une tribu ; il a pour but la protection d' autrui, pour mobile l'amour et la charité; c'est la garantie suprême, la fleur de la civilisation kabyle. L'anaïa,

disent eux-mêmes ces fiers montagnards, est le sultan du Kabyle : aucun sultan du monde ne peut lui être comparé; il fait le bien sans prélever l'impôt. Un Kabyle abandonnera sa femme, ses enfants, sa maison ; jamais il n'abandonnera son anaïa. L'anaïa, chante un de leurs poètes, est une montagne de feu, mais c'est sur elle qu'est notre honneur. Briser, selon Texpression consacrée, l'anaïa de son village, de sa tribu, est un crime puni de confiscation et de mort. Si cette institution témoigne d'un état social peu avancé, où l'individu est obligé de se substituer à la loi pour sauvegarder les personnes, du moins a-t-elle un singulier caractère de grandeur, et indique-t-elle une large part faite aux sentiments de fraternité, de miséricorde.

Sans doute, les Kabyles en sont restés aux premiers linéaments de la civilisation, et leur patriotisme ne va pas au delà des limites de la tribu, formée par la réunion de plusieurs villages. Ce délire de liberté individuelle rappelle le liberum veto polonais qui permettait à un seul noble de paralyser la vie de toute la nation ; il empêche la formation d'un pouvoir supérieur, capable de s'interposer comme médiateur, de juger les différends des tribus, qui sont entre elles dans un état de guerre et d'hostilité permanentes. Ce défaut d'institutions centrales fait encore comprendre la facilité avec laquelle les conquérants étrangers ont pu pénétrer en Afrique, cerner, enfermer les Berbères dans leurs montagnes. Sans doute, nos modernes apôtres du gouvernement direct rencontreraient ici bien des déceptions et seraient vite dégoûtés de leur chimère, de leur prétendu paradis politique, à la vue de cette médiocrité, de cette race positive et terre à terre, étrangère aux sciences, aux arts, au confort, qui se traîne péniblement dans l'ornière du

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passé. Et cependant cette société existe depuis deux mille ans ; elle n'a pas les avantages d'une nationalité forte et homogène, elle n'en a pas non plus les inconvénients ; elle garde au plus haut degré le sentiment de rhospitalité. On n'y rencontre pas la richesse, on n'y trouve pas non plus le prolétariat, la pauvreté élevée Ma hauteur d'un danger social. A certains points de vue, le village est organisé comme une fkmille, comme une communauté : le pauvre est traité avec une indulgence excessive, nourri en partie par le produit des amendes, par des distributions gratuites, par des partages de viandes, sorte d'agapes officielles, soldées aux frais du trésor public, auxquelles prennent part tous les membres de la commune. Point de partis politiques ni religieux; tout le monde est d'accord pour respecter la coutume, le Coran. Le commerce et l'industrie n'existent qu'à l'état embryonnaire, et la loi ne reconnaît point de difPBrence entre les classes (1).

En 1830, la France connaissait aussi peu les populations de TAlgérie, leurs mœurs, leurs coutumes, le cli-

(1) La conquête définitiYe de la grande Kabylie, accomplie en 1857 par le maréchal Randon, l'insurrection de 1871 ont fait perdre aux Berbères une partie de leurs antiques fueroB, Isolés, cachés dans leurs montagnes, ils se croyaient protégés par celles-ci comme par une imprenable forteresse, d'oCi ils s'élançaient à loisir pour piller les gens de la plaine. Des colonies françaises installées au milieu des tribus, des routes pratiquées à travers les montagnes, la Rekba, les exécutions sommaires des marchés abolies, les ateliers de fausse monnaie rigoureusement fermés, l'anaXa privé et local remplacé par l'anaïa général de l'autorité civile et militaire, les crimes jugés par nos tribunaux d'après notre droit pénal, la Juridiction de la Djem&a diminuée et restreinte, subordonnée au contrôle des fonctionnaires français, l'établissement, la conservation et la transmission contractuelle de la propriété immobilière soumis en 1873 aux règles de nois Codos^, toUà l'œuvre de la conquête et de l'annexion. Comme le dit M. Glanmgeran : € le développement de l'instruction, la connaissance de nos procédés industriels, l'ouverture de débouchés nouveaux, l'extension des relations coramercialcs, le perfectionnement des voies de transports, le maintien des libertés municipales et économiques, l'avantage d'une sécurité plus grande, doivent peu à peu rapprocher de nous les Kabyles et les consoler de la p erte de leur indépendance politique. »

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mat, le sol, la géographie que nous connaissons aujour* tfhui les peuples de TAfrique centrale, visités récemment par Livingstone et Stanley. Elle allait entreprendre une guerre formidable avec les procédés européens, sans se douter qu'ici comme en Espagne il fallait n^odifier la stratégie, la tactique, l'hygiène, l'éducation, l'armement des soldats. En Europe, il suffit de deux grandes batailles pour décider du sort d'un empire; en Afrique, notre armée allait se heurter contre 2,300,000 Arabes ou Kabyles, répartis en plus de 1,500 tribus indépendantes, où tout homme est un combattant depuis rage de quinze ans jusqu'à soixante, où la guerre est une distraction, une passion, une loi du Coran. Ajoutons l'extrême parcimonie des Chambres où un parti considérable, celui des arithméticiens et des économistes, penchait en faveur de l'abandon de l'Algérie, les jalousies de l'Angleterre qui ne cessait de contester noire conquête et de réclamer contre nos prétentions envahissantes, les difficultés d'un gouvernement naissant, obligé de diminuer l'effectif de l'armée d'occUr pation pour faire face au péril possible d'une coalition européenne ; et l'on comprendra comment, de 1830 à 1836, nous avons remporté tant dé triomphes inutiles, subi de douloureux revers diplomatiques et militaires, gaspillé tant d'héroïsme, et, par une politique pleine de tâtonnements, de tergiversations, compliqué, aggravé le fardeau de la conquête.

Après la. prise d'Alger, la victorieuse et la bien gardée^ les indigènes avaient eu un premier moment de stupeur : il fallait profiter de ce succès pour frapper leur imagination par de brillants faits d'armes, substituer notre empire à celui des Turcs, continuer leur gouvernement, en apportant aux gouvernés, à défaut du près-

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tige religieux, le prestige nouveau pour eux de la justice et de la probité appuyée sur la force. Surpris de notre inaction, ils se rassurèrent bien vite ; partout les chefs proclamèrent leur indépendance ; les beys de Tittery (I), de Gonstantine se préparèrent à la lutte contre le chrétien envahisseur, et la régence tout entière retomba du même coup dans Tancurchie. Les Arabes et les Kabyles dont Faudace croissait de jour en jour, s'avançaient jusque sous les mura d* Alger pour faire le coup de feu, massacrant impitoyablement les Français qui s'écartaient de l'enceinte, empêchant l'approvisionnement de la ville, tenant l'armée concentrée et bloquée dans ses retranchements.

Pour combler les vides produits par la maladie et le rappel d'une partie des régiments, le général Clauzel commença par créer des corps indigènes et chargea les commandants Maumet etDuvivier de former un escadron de spahis avec deux bataillons de zouaves. Les Zouaoua, tribu belliqueuse des gorges du Djurjura, race d'hommes intrépides, dont la soumission aux Turcs ne fut jamais que nominale, et qui avaient l'habitude de louer leurs services aux princes barbaresques, composèrent les premiers éléments de cette milice. On leur adjoignit des indigènes sans distinction d'origine, ainsi qu'une partie des Volontaires de la Charte que le gouvernement s'était empressé de diriger sur l'Afrique, pour n'avoir point à contenir leur humeur effervescente. Leur bravoure valut bientôt aux zouaves droit de cité dans

(1) Sous la domination des Turcs, la régence était divisée en trois provinces principales ouBeyliks; la province d'Oran à Pouest, celle de Gonstantine à Test, celle de Titteryauniidi. Seule cette dernière ne portait pas le nom de sa capitale Médéah : la province d'Alger au nord était directement administrée par le dey et ses ministres, les autres par des beys turcs que nommait le dey.

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rarmée française, et leur élégant costume oriental rendit leur recrutement facile. On sait quels services ils ont rendus à la France en Algérie et sur les champs de bataille de TEurope.

Après ces premières mesures, le général Glauzel voulut frapper un coup décisif, débloquer ses troupes, châtier l'insolence du bey de Tittery. Il part d'Alger avec 8,000 hommes , passe le col du Teniah , franchit sous le feu de l'ennemi la première chaîne de l'Atlas, formée de montagnes abruptes, met en déroute les Arabes par une savante manœuvre, entre à Médéah et y installe un nouveau bey. Mais il commet une faute, en y laissant une garnison de 1,200 hommes que des milliers de Kabyles viennent assiéger, et mettent dans l'obligation de demander du secours. Un peu plus tard, il est obligé de faire revenir la garnison de Médéah, car Tannée d'occupation vient d'être réduite encore, et les difficultés extérieures ont décidé le gouvernement à ne laisser que quatre régiments d'infanterie en Afrique. Le général Clauzel fut bientôt rappelé en France et remplacé parle général Berthézène auquel on laissait 9,000 hommes à peine, juste de quoi empêcher les Arabes de lui couper la tète.

A l'activité énergique, aux vues aventureuses de son prédécesseur, le général Berthézène crut pouvoir substituer une réserve poussée jusqu'à la timidité, un système de mansuétude et de bons procédés qui eut pour r&ultat d'accroître l'insolence des Arabes, de nous déconsidérer à leurs yeux. Leur audace ne connut plus de bornes, et c'est à grand'peine que le commandant en chef parvint à conduire une partie de son armée jusqu'à Médéah pour y appuyer l'autorité du bey que nous y avions établi. Au retour de l'expédition, son arrière-

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garde fut assaillie par 12,000 Arabes, comme elle descendait du col de Mouzaïa. Malgré leur épuisement, les troupes, un moment surprises et troublées, firent face avec leur courage habituel à un ennemi bien supérieur en nombre, et la colonne expéditionnaire rentra dans ses cantonnements, ayant combattu et marché sans interruption pendant quatre jours, avec deux cent cinquante-cinq hommes lues ou blessés. Mais T uniforme français avait rétrogradé devant le burnous, et le prestige de nos armes était détruit aux yeux des Arabes pour lesquels tout mouvement de retraite est une défaite; aussi B*empresBèrent-ils d'accourir de toutes parts sous les drapeaux d'un chef renommé, Ben-Zanoun, et pendant plusieurs mois ce ne fut qu'une série de petits combats incessants^ où nos troupes, toujours victorieuses, devaient se montrer partout à la fois ; à peine avaient^elles contraint une tribu à la soumission, qu*une .autre se mettait en campagne.

Le duc de Rovigo qui remplaça le général Berthézène (décembre 1831) parut dès l'abord décidé à prendre le contre-pied des errements de ce dernier, à inaugurer contre les tribus hostiles un véritable système de ter^ reur et d'exécutions sommaires. Après avoir remporté de brillants succès à Koléah, Bouffarik, puni les BUdiens par une razzia, il imagina d^accorder des saufconduits à deux chefs arabes qu'i} Qt arràter ensuite, juger et exécuter. Sans doute, ces chefs avaient été convaincus de trahison , mais rendre perfidie pour perfidie, ce n'était pas le moyen de donner une haute idée de notre bonne foi et de notre civilisation supérieure. De tels procédés devaient amener de sanglantes représailles : plusieurs de nos détachements^ surpris par l'ennemi^ furent massacrés jusqu'au dernier homme.

Grâce à l'habile administration du général Voirol, la province d'Alger put jouir d'une tranquillité relative : en dehors de deux expéditions heureuses contre les Hadjoutes, il s'établit une sorte de trêve tacite entre les Arabes et les Français. Le général Voirol en profita pour molliplier avec les indigènes les relations de commerce et de bon voisinage ; il imprima un redoublement d'activité aux travaux de dessèchement des marécages, entreprit la construction d'ouvrages considérables, d'un réseau de routes dans toutes les directions, installa de nombreux postes pour protéger les colons de la Mitidja. Saas plaintes, sans murmures, par de véritables prodiges de patience, de résignation courageuse, les troupes exécutèrent cette tâche ingrate, ignorée, où tant de soldats contractaient le germe de maladies mortelles.

Dans la province de Constantine, notre situation restait précaire et chancelante ; il avait fallu trois expéditions pour réduire la place de Bone, un des ports les plus rapprochés de Constantine, le point sur lequel il importait le plus de prévenir Achmet-Bey. Le général Munk d'Uzer s'y montra aussi bon administrateur que brillant officier ; ayant puni et sévèrement châtié les tribus des Ouled-Attia, coupables de nombreux actes de brigandage, il s'appliqua et réussit à entretenir des relations

amicales avec ses voisins.

En 1833, le général Trézel s'empara de Bougie, malgré l'opiniâtre résistance des Kabyles qui détendirent leur ville avec acharnement. Entourés, bloqués par des tribus belliqueuses, le commandant Du vivier et ses compagnons d'armes sentirent leur courage grandir avec le péril, maintinrent leur conquête en dépit des retours offensifs, des continuelles tentatives d'un ennemi dix

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fois plus nombreux, en dépit des maladies qui exerçaient de terribles ravages dans cette faible garnison. Au commencement de 1835, Bone et Bougie étaient les seuls établissements de la France dans la province de Gonstantine.

C'est la province d'Oran qui allait devenir le théâtre des événements les plus considérables, c'est là qu'une politique décousue et incertaine devait enfanter les périls les plus grands ; là fut, grâce aux fautes accumulées de nos gouverneurs, le berceau de la puissance d' Abd-^1- Kader. Les choses avaient d'abord semblé se présenter d'une manière satisfaisante : parmi les indigènes, aucune unité de volonté, de commandement ; chacun courait à sa haine, à ses querelles , ne s'occupant que de secouer définitivement le joug des Turcs. Le bey d'Oran demandait aux Français de le débarrasser de son beylik; après quelques hésitations, le général Clauzel, craignant les menées de l'empereur du Maroc qui convoitait cette riche proie, envoya à Oran un régiment d'infanterie. En même temps, pour n'avoir plus à s'occuper de cette ville et de Constanline, le général en chef conclut avec le bey de Tunis une convention pmr laquelle il lui abandonnait ces deux provinces, à la condition que celui-ci reconnaîtrait la suzeraineté de la France et paierait un tribut annuel. Le ministère refusa de ratifier ce traite, blâma et rappela le général, par ce motif capital : a que la convention préjugeait la question de savoir si nous garderions indéfiniment Alger. »

Chargé du commandement de la province, le général Boyer ne pouvait s'aventurer loin de la place d'Oran avec les faibles ressources dont il disposait. Jusque-là les Arabes n'avaient pas osé nous attaquer ; le soin de leurs

propres afitaires, leurs dissensions intestines les absorbdentj les chefs se disputaient le pouvoir à main armée, toute la province se trouvait en proie à Tanarchie. Dans cette situation indécise, qui n^était ni la paix ni la guerre, l'empereur du Maroc cherchait à tirer parti de Tagitation indisciplinée des Arabes, de Tinaction forcée du général Boyer ; non content d'étendre de jour en jour son influence sur la province d'Oran, il osa envoyer àMédéah et Milianah des agents qui s'installèrent comme gouverneurs en son nom.

 la fin, les indigènes se lassèrent de l'anarchie qui les dévorait. Les tribus voisinesde Mascara, affranchies de la domination turque, voulurent se donner pour chef un vieux marabout vénéré, nommé Sidi-el-Hadji-Mahiddin, qui leur conseillait de réunir leurs forces contre les chrétiens, de rendre à la nationalité arabe sa suprématie d'autrefois. Il refusa cet honneur, en alléguant son grand âge, et offrit à sa place son troisième fils, Abd-el- Kader, âgé de vingt-quatre ans, qu'il assurait être doué de toutes les qualités d'intelligence, de valeur et de piété nécessaires pour les mener à la victoire. Pour entraîner ces peuples éprb du merveilleux, il leur raconte que dans son dernier voyage à la Mecque, un vieux fakir l'a abordé et lui a remis trois pommes en lui disant : l'une est pour toi, une autre est pour ton fils que voilà, la troisième est pour le sultan, celui que tu as laissé à la maison. L'auditoire acclame le jeune chef ainsi proposé : peu après, la ville de Mascara qui s'était constituée en république, le reconnaît pour émir et lui donne ainsi un avantage marqué sur les autres chefs indigènes, ses rivaux d'influence et d'ambition.

Abd-el-Kader est à la fois l'homme le plus éloquent et le meilleur cavalier de son pays: il n'a rien négligé pour

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devenir un taleb (savant) et se dit shériff ou descendant du prophète. Nul mieux que lui ne connaît et n'observe les lois du Coran ; doué d'une irrésistible puissance d'attraction, il possède les qualités de l'apôtre, du général, n'a qu'à paraître au milieu des tribus pour dominer le9 volontés et subjuguer les cœurs. C'est un Jugurtha moderne, cet homme ambitieux, pensif et pâle, qui hait ardemment la France, incarne les rêves, les passions de tout un peuple, et qui, vis-à-vis des siens, se pare da titre de coupeur de têtes de chrétiens pour l'amour de Dieu.

Aussitôt qu'il entre en scène, il imprime à la lutte un caractère nouveau : il prêche la guerre sainte, la croisade musulmane contre les chrétiens, rassemble dix mille cavaliers et vient assaillir Oran. Mais notre garnison est sur ses gardes, et diverses expéditions de rémir restent sans succès. Â leur tour, nos soldats vont chercher l'ennemi en rase campagne, le mettent plusieurs fois en déroute, opèrent de fortes razzias sur les troupeaux d'une tribu hostile, celle desGarabas. Dans ces premières luttes^ Âbd-el-Kader semble avoir surtout pour but de discipliner ses troupes, dé les familiariser avec l'uniforme et le canon français ; il dirige l'attaque et la défense, donne à tous l'exemple du sang-Aroid, lançant son cheval contre les boulets et les obus qu'il voit ricocher à ses côtés, saluant de ses plaisanteries ceux qui viennent siffler à ses oreilles. L'émir a compris que sa seule supériorité consiste dans le nombre, qu'il importe de nous fatiguer par des attaques multipliées, de nous condamner à de perpétuels combats de détail. Il ne perd pas une occasion d'étendre la sphère de son pouvoir, et tandis que le général Desmichels, succès* seur du général Boyer^ s'empare de deux points impor-

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tante de la côte» Arzew et Moslaganem, Âbd-el-Kader marche sur Tlemcen, et fait reconnaître son autorité par les Uaores, maîtres de la ville ; toutefois il ne peut obtenir le même résultat des Turcs et des KoulougUs qui occupent la citadelle.

Dès la fin de 1833, la plupart des tribus de la province sabissent Tascendant du héros arabe, qui a mis les Français en dehors de toutes relations commerciales avec les indigènes. Oran, Arzew, Mostaganem sont comme en quarantaine par rapport à Tintérieur, et les vivres n'arrivent dans ces villes que par mer. Cette situation paraît intolérable au général Desmichels qui, reprenant la pensée de se décharger sur le peuple conquis de tous les embarras de l'occupation, essaie de faire de son ennemi l'allié de la France. Le 26 février 1834, il signe avec lui un traité, qui lé constitue de fait souverain de la province d'Oran, lui donne le monopole de tout le commerce à la manière de Méhémet-Ali, le reconnaît « prince des croyants. » Tout le commerce d'importation et d'exportation se fera par le port d'Arlew abandonné à l'émir; liberté absolue laissée aux Arabes, pour acheter des armes, des munitions de guerre ; interdiction à ceux-ci de traiter directement avec les Européens ; ils devront vendre à l'agent d'Abd-d-Kader, et celui-ci revendra à nos marchands d'après un tarif fixé par lui-même. Au prix de ces conditions désastreuses, l'émir promet de faire cesser les hostilités, de rendre les prisonniers, de laisser les marchés libres, de permettre de voyager dans Tintérieur à tout chrétien muni d'un sauf-conduit de son consul à Oran. Pour comble d'aberration , le général Desmichels a conclu ce traité sans autorisation, à l'insu de son chef et de son gouvernement, sans aucune ré-

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serve de ratification ; enfin le traité a été divisé en deux parties, et il n*a pas communiqué les conditions des Arabes. Ce n*est qu*à la suite de réclamations de nos négociants contre le monopole réservé à l'émir, que l'on connut la vérité : le général Desmichels fut rappelé et remplacé par le général Trézel.

Ainsi nous élevions de nos propres mains l'édifice de cette puissance qui devait nous coûter si cher un jour ; nous forgions des armes contre nous-mêmes < <x Ce sont les chrétiens qui t'ont fait ce que tu es, disait à Abd-el- Kader un chef de Garabas ; avant leur arrivée, tu n'étais rien, je suis plus grand que toi. 9

Cependant, la question de la conservation ou de l'abandon de l'Algérie se posait devant les Chambres françaises et l'opinion publique. Le gouvernement nomma, en 1834, une commission qui visita pendant trois mois la régence, et dont les rapports furent soumis à une autre commission de dix-neuf membres présidée par le duc Decazes. Après un examen approfondi^ elle se prononça à la majorité de dix-sept voix contre deux pour la conservation de l'Algérie. A la Chambre des députés, la discussion fut ardente et se prolongea; les uns avec M.Dupin, firent valoir les sacrifices considérables que nous coûtait la colonie, les autres, mieux inspirés, invoquèrent l'honneur, l'intérêt bien entendu et la dignité de la France, demandant au ministère plus de suite dans les idées, plus de vigueur dans l'exécution. N'était-il pas coupable de délibérer si l'on garderait une terre qu'arrosait le sang français au moment même où l'on parlait ? La victoire resta à ces derniers, mais le débat se posa alors entre les partisans de l'occupation limitée et ceux de l'occupatioa complète. Telle était l'indécision des esprits et l'ignorance des nécessités de la conquête, que les Cbam-

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bres réduisirent les crédits demandés par le maréchal SoqU ; comme si Ton prenait plaisir à multiplier les chances de désorganisation, on envoya à Alger un intendant civil indépendant du général en chef, dont Humeur envahissante devint la source des plus fâcheux tiraillements ; puis on nomma gouverneur général le comte Dpouet d'Erlon, auquel l'âge n'avait plus laissé la vigueur d'esprit et de corps nécessaire pour une si loirde lâche.

Abd-el-Kader a employé les loisirs que lui a faits le traité du général Desmichels ; en peu de mois, il a formé le noyau d'une nation arabe, groupé les tronçons épars de la race indigène, créé des finances, attiré des ouvriers européens, établi des fabriques de fusils et de poudre, organisé une armée régulière contre laquelle aucune révolte partielle ne peut tenir (1). a Les marabouts voyaient en lui l'homme prédestiné qui devait faire sortir l'empire arabe de ses ruines, et cet élément de désordre était devenu une force de plus dans les mains de l'émir qui commandait au nom du ciel et de la terre. Il était vraiment l'élu du peuple, car il en avait toutes les passions et il en personnifiait tous les instincts : le besoin d'ordre, cette première nécessité des sociétés imparfaites, et la soif de la nationalité^ cette première passion d'une race longtemps déchue et cependant pleine des souvenirs de sa grandeur, entraînaient toutes les populations musulmanes sous sa loi, et cette attraction s'étendait jusque dans les villes que nous occupions.ll semblait être aussi Félu de Dieu, car chaque jour de 8a destinée était marqué par l'accomplissement merveilleux des prophéties, et on eût dit que le doigt de Dieu le

(1) Voir les Campagnes de VamUe d'Afrique, page 3. On trouTera au pre- Skier Tolamede aotre travail une analyse de cet ouvrage.

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