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guidait au milieu des dangers, qui se mullipliaient, comme pour faire ressortir encore la protection céleste dont le peuple le croyait entouré. » Par le fer, les honneurs et les dignités, il détruit ou conquiert Taristocratie oligarchique des tribus ; la fortune le débarrasse de ses plus redoutables rivaux : Sidi-el-Âribi, Mustapha, Ben Ismaïl Mouça meurent ou sont obligés de fuir devant lui ; le succès, cet argument auquel les musulmans nont point de réplique, cette auréole toujours divine^ lui rallie tous les dissidents. Il franchit le Chélif, ce fleuve sacré, nouveau Rubicon, donne des chefs à la province de Tittery. Bientôt, du Maroc à Alger, «auf les villes d'Oran et de Mostaganem, tout obéit à sa loi; bientôt ces Arabes , dans leur hsiine contre le chrétien , ne font plus qu'un seul fusil. Il se montre aussi habile diplomate que bon administrateur ; grâce au juif Durand, homme adroit et fin, il parvient à circonvenir le comte d'Erlon et l'intéresse à sa fortune comme il a su capter la confiance du général Desmichels.
Mais il commet une première faute : il semble que n grandeur nouvelle lui donne le vertige; il manque de patience, et dans sa hâte d'arriver au but, ne garde même plus les apparences. Peut-être veut-il'profiter des incertitudes, des erreurs du gouvernement; peut-être aussi est-il forcé de nous combattre sans cesse, sous peine de voir son autorité méconnue, remplacée par l'anarchie qull a fait cesser; son système en effet repose sur la guerre sainte ; la guerre est sa légitimité, son titre à l'obéissance passive des Arabes.
Le prince des croyants lève le masque dès le mois de juin 1835; habitué à tout exiger et à tout obtenir, il annonce au général Trézel qu'il ira chercher et cbâUer sous
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les mars d*Âlger deux tribus, les Douairs et les Zmélas^ qui se sont mises sous la protection de la France; il signifie que sa religion ne lui permet pias de laisser aocon musulman sous l'autorité des chrétiens. Le général Trézel ne peut supporter tant d'insolence : il relève le gant et se décide à entrer en campagne. Avec 2,800 hommes, il marche contre un ennemi huit fois plus nombreux; après un premiersuccès,ilse trouve surpris dans les défilés de la Macta par l'armée d'Abd-el-Kader. Celle-ci va peut-être anéantir le faible corps expéditionnaire qu'une panique soudaine a saisi, et dont les bataillons éperâ\is, haletants, se heurtent, se confondent, n'entendent plus la voix de leurs chefs, perdent le sentiment de leurs devoirs et jusqu'à l'instinct de la conservation. Mais une partie des Arabes, ivres de carnage, se sont débandés pour massacrer nos blessés et piller le convoi. Grâce aux efforts surhumains des chasseurs à cheval, d'un bataillon du 66"* et de Tartillerie, le brave et malheureux général Trézel parvient à opérer sa retraite, laissant à l'ennemi quatre cents têtes, la majeure partie de son matériel avec un obusier de montagne. L'émir a rassasié les musulmans des trois plus grandes jouissances qu'ils puissent concevoir : tuer, piller, humilier les chiens de chrétiens ; l'Algérie est pleine de sa gloire. Mais il a perdu trois mille de ses meilleurs guerriers, il prévoit que la France ne laissera pas impuni réchec infligé à ses armes, et s'efforce d'en diminuer l'importance Bux yeux du gouverneur général, auquel il persuade que l'événement est le résultat d'une querelle toute personnelle entre le général Trézel et lui.
La France s^est émue à la nouvelle du revers de la Macta: ce que n'ont pu faire cinq années de victoires, une seule défaite le produit soudain. Louis-Philippe, le
duc d*0rléans remportent un premier triomphe. La Chambre repousse les réductions proposées par la commission du budget; le maréchal Clauzel qui passe pour être Thomme d'exécution par excellence, remplace le comte Drouet d'Erlon, avec mission de tirer d'Abd-el- Kader une éclatante vengeance. Il est accompagné du prince royal qui a demandé à partager les fatigues, les périls de nos soldats.
Cependant il ne dispose encore que de moyens bien insuffisants : contre un peuple qui peut mettre sur pied quatre cent mille guerriers, il n'a que 25,000 soldats parmi lesquels le choléra-morbus exerce de terribles ravages ; on lui a enlevé la légion étrangère^ et le ministre de la guerre paralyse Teffet des renforts annoncés, en déclarant qu'ils ont un caractère temporaire, et que bientôt l'armée se trouvera de nouveau réduite.
Mais le maréchal est homme de talent, d'énergie et de ressources; nul plus que lui n'est capable avec peu de faire beaucoup. Avant son arrivée, notre armée restait sur la défensive, dans une sorte d'état de siège, pressée entre l'émir qui a derrière lui les tribus arabes et marocaines, entre Achmet, bey de Constantine, appuyé sur Tunis et la Turquie. S9 présence est un gage de victoire aux yeux de nos soldats, dont elle raffermit le moral.
Avant de s'engager à fond contre Abd-el-Kader, le maréchal exécute une série de brillants coups de main dans la province d'Alger : au nombre de nos adversaires les plus acharnés figurent les Hadjoutes, peuplade turbulente et guerrière , avide de butin , refuge des aventuriers de toutes les tribus^ vrais flibustiers à cheval, qui ne laissent ni repos ni trêve à nos avantpostes, oc Leur habileté à faire la guerre de partisans et leur adresse individuelle comme voleurs, tiennent à la
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fois da cosaque, du guérillero et du sauvage .)> Ils forment Tavant-garde du bey nommé à Milianah par Témir. Plasiears fois le maréchal réussit à atteindre cet ennemi presque insaisissable ; puis il met en déroute la petite armée du bey de Milianah et ravage le pays des Hadjoutes.
Alors il se retourne contre Abd-el-Kader : à la tête de dix mille hommes, il marche sur Mascara, capitale du prince des croyants. Avec la sagacité d'un vieux général, comme s'il eût connu par intuition la stratégie a cette partie divine n de Tart militaire, ce dernier a établi son armée dans une position formidable, protégée d'un côté par un bois, de l'autre par la montagne ; il s'est ainsi assuré une retraite facile en cas d'échec, et a placé les quatre pièces de canon qui composent toute son artillerie au haut d'une colline escarpée, d'où elles prendront en écharpe les bataillons chrétiens. C'est en vain : la furia francese et la tactique européenne ont bientôt raison du fanatisme musulman, et la victoire de THabra ouvre au maréchal le chemin et les portes de Mascara.
Abd-el Kader a fait une cruelle épreuve de la mobilité et de l'ingratitude des Arabes. Rien n'est sacré pour ces barbares; dans leurbesoind'assouvirla rage de leur fanatisme trompé, ils rendent leur chef responsable d'un revers dont ils n'osent accuser ni Dieu, ni le courage des chrétiens. La femme de l'émir n'échappe point aux outrages de la populace ; ses boucles d'oreilles lui sont arrachées, et lorsque Abd-el-Kader, insensible aux insultes dirigées contre son autorité, s'émeut et s'irrite de l'affront tait i sa compagne unique, les Arabes, semblables à ces sauvages qui brisent, pour les punir de leur impuissance, les faux dieux qu'ils viennent d'adorer, les Arabes lui enlèvent le parasol doré,emblème de la souveraineté dont
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ils Tont revêtu, et lui disent insolemment : quand ta seras redevenu sultan, nous te le rendrons, i»
Lorsque les Français pénètrent à Mascara, ils trouvent une ville presque déserte et atrocement saccagée : rémir a emmené la population musulmane, puis il a abandonné Mascara aux troupes régulières et aux cavaliers qui lui sont demeurés fidèles; ceux-ci se sont vengés de leur défaite par Tincendie, par le vol et le meurtre des juifs. Le maréchal Clauzel ne peut songer à occuper Mascara, il faudrait venir la ravitailler sans cesse, consacrer à cette besogne une armée mobile ; il décide qu'elle sera détruite. Après avoir anéanti les établissements, les arsenaux et fabriques d*armes, porté partout l'incendie, il reprend la route de Mostaganem . Cette fois on ne rencontre plus les Arabes, mais les troupes ont à lutter contre un autre ennemi aussi terrible : les maladies, la faim, des pluies diluviennes qui transforment les chemins en rivières de boue. La patience des soldats ne se démentit pas un seul instant; ils oublièrent leurs souffrances pour venir en aide aux juifs de Mascara échappés au massacre, qui avaient obtenu de rentrer à Oran avec la colonne expéditionnaire.
L'émir domine le malheur par sa fermeté : il ne se montre ni abattu, ni découragé, repousse avec hauteur des ouvertures pacifiques qu'on lui fait indirectement. Après un pèlerinage au tombeau de ses pères, il revient au milieu des tribus qui déjà ne se souviennent plus de l'Habra, et accourent en foule sous ses drapeaux. C'est lui-même qui indique au général en chef le champ clos sur lequel il veut tenter une nouvelle épreuve; le premier il arrive devant le Méchouar de Tlemcen qu'il essaie d'enlever à nos fidèles et vedllanis alliés les^Koulouglis. Depuis six ans, ceux-ci ont combattu
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tous les jours, résisté à Fennemi, au découragement, aux privations; ils ont gardé cette place pour notis^ sans nous et malgré nous. Le maréchal Clauzel marche à leur secours avec 7,500 hommes, entre sans coup férir dans la ville; puis il va chercher Témir sur les rochers au milieu desquels il a planté son camp , tout près deTlemcen. Dans une furieuse attaque, nos soldats et les Koulouglis gravissent ce nid d'aigle, enfoncent tout ce qui se trouve devant eux, obligent Abd-el-Kader à prendre la fuite, en abandonnant ses tentes, ses bagages. Le prince des croyants ne doit son salut qu*à son fameux cheval noir, son buveur d'air, comme les Arabes appellent leurs coursiers dans leur langage imagé.
Trompé par de faux rapports, le maréchal eut la malencontreuse idée de frapper les habitants de Tlemcen d'une contribution de 500,000 francs, destinée à payer une partie des frais de l'expédition, et à donner une gratification aux soldats. Les agents chargés de la perception de cette somme s'acquittèrent de leur mission avec une déplorable rigueur, et les victimes de ces exactions furent pour la plupart ces Koulouglis qui nous avaient rendu de si grands services. On renonça à poursuivre le recouvrement de la contribution entière ; mais l'affaire eut beaucoup de retentissement ; la presse française , l'opinion publique s'émurent, se répandirent en commentaires malveillants. Le gouvernement condamna cette mesure brutale, impolitique, et les Chambres votèrent l'argent nécessaire pour indemniser les musulmans spoliés. Une faute pareille devait, aux yeux de ces derniers , affaiblir notre position morale et notre considération, tandis qu'elle devenait un argument pour les détracteurs du régime militaire en Algérie.
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Après avoir pris ses mesures pour occuper Tlemcen d'une manière définitive, et laisse dans le Méchouar, avec les KoulougUs, 500 hommes sous le commandement du capitaine Cavaignac, le général en chef rentre à Oran, harcelé par l'infatigable Abd-el-Kader. Celui-ci a déjà reformé ses goums dispersés, attiré à lui de nombreux volontaires du Maroc; mais il ne peut mettre en défaut la vigilance du maréchal, et se borne à l'inquiéter par des alertes de nuit et des agressions de détail, aisément réprimées.
Durant cette absence, l'état des choses ne s'est pas amélioré dans les provinces d'Alger et de Tittery ; les Hadjoutes, d'autres tribus de la plaine ont recommencé leur guerre de rapines, d'embuscades, d'escarmouches. Il devient indispensable de mettre un terme à leurs brigandages et de se hâter; caries députés qui demandent des résultats à notre héroïque armée, lui refusent le temps et les moyens, et le siège périodique d'Alger va recommencer à la Chambre. La commission du budget a proposé de réduire de 23,000 à 19,000 le modeste effectif demandé pour L'année 1837, et le ministre de la guerre vient de désigner quatre régiments qui doivent s'embarquer pour la France. Le général en chef ne veut pas les laisser partir avant d'avoir franchi l'Atlas. A la tête d'une colonne de 6,000 hommes, il passe le col de Mouzaïa, ces Thermopyles de la Numidie, brise la résistance opiniâtre des Kabyles qu'il fait poursuivre et déloger de pic en pic, dans des positions inaccessibles. De leur côté, avec la sape et la mine, les ingénieurs entreprennent le siège de la montagne, et, sous les ordres du colonel Lemercier, à travers les masses rocheuses, le génie établit une voie praticable à l'artillerie , construit en cinq jours une route carrossable de 16,000 mètres, qui va de la pldne de la
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Mitidja à la ville de Médéah. C*est le résultat le plus précieux de Texpédition, car notre apparition passagère ne peut produire une impression profonde sur les indigènes, déjà rendus méfiants par nos perpétuelles fluctuations, et portés par leurs sympathies vers Abdel-Kader, qui s'incruste partout au sol que nous effleurons àpeine. Arrêté dans l'exécution de ses projets par Texiguïte de ses ressources et la défense formelle d'occuper aucun point nouveau, le maréchjal dut renoncer à s'établir en permanence dans la province de Tittery.
Cependant le général d'Arlanges , commandant à Oran, a reçu l'ordre d'installer à l'embouchure de la Tafna un camp fortifié qui permette de soutenir la garnison de Méchouar, d'ouvrir entre Tlemcen et la mer une ligne de communications régulières. Il dispose de 3,500 hommes à peine, mais il compte sur la fermeté de ses troupes, et parvient sans trop de difficultés à l'embouchure de la Tafna, en face de l'île de Rachgoun, où il fait commencer les travaux. Abd-el- Kader n'a pas encore paru avec le gros de son armée, et cependant le général se sent bloqué sans le savoir et devine un ennemi invisible. Il veut chercher où est la garde de cette épée dont il rencontre partout la pointe, et part à la tête d'une colonne de 1,800 hommes, pour opérer une reconnaissance dans la direction de Tlemcen. A peine a-t-il fait deux lieues, il se trouve en face de 8,000 fantassins kabyles, de 5 ou 6,000 cavaliers arabes ou marocains, commandés par l'émir en personne. Une lutte désespérée s'engage, véritable combat de géants, où durant quatre heures nos soldats soutiennent le choc de celte nuée d'ennemis. Chrétiens et musulmans font des prodiges de valeur ; en vain, nos canons sèment la mort dans les rangs des Kabyles, ces Vendéens
de r A /figue; ceux-ci se précipitent sur l'artillerie avec la frénésie de fanatiques qui voient le paradis de Mahomet au bout de leurs fusils. Un instant nos batteries se trouvent compromises , mais les Français restent fermes comme un roc à la voix du colonel Combes, qui, par sa sombre énergie, domine ce terrible péril et parvient à regagner le camp, sans perdre un seul canon, une seule voiture, un seul blessé. Trois cents hommes tués ou blessés, et parmi ces derniers, le général avec son chef d'état-major, voilà le bilan de cette journée; les pertes de l'ennemi sont bien plus considérables, mais Abd-el- Kader est resté sur le champ de bataille, et ses nouvelles proclamations appellent aux armes les vrais croyants^ célèbrent cette affaire comme une victoire éclatante remportée sur les infidèles, n Le bruit du revers des Français bloqués à la Tafna vaut des armées àTémir.La nouvelle sur son chemin prend des villes et conquiert des provinces. Les tribus, naguère infidèles, s'empressent de nouveau autour de lui ; et du fond du désert d'autres reconnaissent pour sultan celui qui vient de prouver que a si le jour appartient quelquefois aux chrétiens, le lendemain est toujours aux musulmans. » Les Arabes de Tittery lui livrent le bey et les Koulouglis de Médéah dont il se débarrasse par de sanglantes exécutions.
A la nouvelle de l'échec du général d'Arlanges, le roi ' ordonne le départ immédiat d'une brigade de 6,000 hommes d'infanterie sous les ordres du général Bugeaud. A peine débarqué, ce dernier a deviné le secret de cette guerre meurtrière dans laquelle s'épuisent depuis six ans nos soldats et nos chefs ; il réunit ses officiers et leur dit : a Les Arabes sont vaillants, mais ils ne le sont pas plus que vous... Ayez le sentiment de votre incontestable
supériorité, et portez-le avec vous dans le combat, de manière à le faire passer dans Tâme de vos adversaires. Dsvous croient compromis, livrés à l'abattement, réduits iooe défensive sans remède et sans issue. Eh bien, nous allons les surprendre par une offensive si rapide, énergique et imprévue, que par un revirement moral dont TeiTet est immanquable, le trouble et Tincertitude rem* plissant leurs esprits, nous frapperons un grand coup qui les abatte à leur tour. Mais comment, traînant avec vous taat de canons et tant de voitures dans un pays montagneux, très-difficile, sans routes, comment prendre roffensive sur un ennemi qui Ta toujours eue jusqu'à présent, qui va partout, qui est dégagé d'attirail et mobile à ce point que vous le déclarez insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui, il faut vous défaire de ces impedimenta, qui, bien loin d'être une force, sont pour V0Q8 une cause permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes liés à leur existence ; vous les suivez péniblement là où ils peuvent passer, quand ils peuvent p.asser ; vous ne marchez jamais à l'ennemi quand il serait à propos, et votre temps s'use, tous vos efforts s'épuisent à défendre vos canons et vos voitures, alors que l'ennemi est habile à choisir le moment de vos embarras. Je vous déclare qae j'ordonne l'embarquement de ce matériel de campagne et son renvoi à Oran. Nos soldats porteront plus de vivres. Une petite réserve sera chargée sur des chevaux et des mulets, avec lesquels nous organiserons aussi le transport de nos blessés et de nos malades ; avec ces moyens sommairement constitués^ je vous promets de vous mener immédiatement à l'ennemi et de le battre. »
Le général Bugeaud ne craint pas la responsabilité, cet épouvantail des âmes pusillanimes ;i\ ose, lui nouveau venu.
rompre en visière aux vétérans algériens qui répugnent à se séparer de l'artillerie de campagne ; il heurte de front toutes les théories, tous les sophismes, toutes les routines de la guerre. Avec son système, on pourra passer de la défensive à TofTensive, s'écarter des routes battues, de celles qu'on nomme Trek-es-Soultane (les chemins du sultan); on pourra donner le combat au lieu de le recevoir, attaquer sérieusement les indigènes dans leurs intérêts matériels, en allant les chercher à droite, à gauche, dans les montagnes, dans le ravin, dans la vallée latérale , où sont cachés leurs femmes , leurs enfants, leurs richesses. Fort de ses principes, de son génie intuitif, le général se rend à Oran, en trompant la surveillance d'Abd-el-Kader, et par ce premier succès prouve que sa division ne dépend plus ni des Arabes ni du convoi. Puis il s'achemine vers Tlemcen, dont le ravitaillement est devenu indispensable; mais il n'apporte des vivres à la garnison de Méchouar que pour un mois, et revient chercher de nouveaux approvisionnements. Deux fois de suite, en allant à la Tafna et en revenant, grâce à la rapidité de ses mouvements, à ses habiles stratagèmes , il met en défaut la vigilance d'Abd-el-Eader et lui escamote le passage des montagnes, n Ce Français est un renard, s'écrie le prince des croyants, et son armée est un serpent, mais sera-t-il un lion? 9 Et séduite par l'espoir des^emparer du convoi, fascinée par cette riche proie qui vient de lui échapper, l'armée musulmane quitte la montagne et vient livrer bataille aux chrétiens en rase campagne, au confluent de la Sickah et de l'Isser. Avoir attiré l'ennemi où il veut, c'est, pour le général Bugeaud, l'avoir vaincu. Dès huit heures du matin le combat est terminé ; 1 ,200 Arabes tués, 130 prisonniers,sept cents fusils, six drapeaux tom-
bent entre nos mains. De notre côté, on ne compte que 32 hommes tués et 70 blessés.
La victoire du 6 juillet arrive deux ans trop tard; la puissance de Témir a déjà assez de racines pour résister à une tempête passagère. Toujours supérieur à sa fortune, il demeure plein de confiance dans le triomphe final de sa cause, refuse les présents du bey de Constan- Une, déporte des tribus dont il redoute la trahison, fait tomber les têtes des chefs suspects, agit en un mot comme s'il était plus puissant que jamais. Les Arabes ont exagéré leurs avantages ; ils demeurent incrédules à leurs revers.
Aussi bien, les défenseurs de l'Algérie ont remporté la victoire dans les Chambres, et le maréchal Clauzel s'est exagéré les conséquences de ce succès de tribune. Tandis que le vote du Parlement n'a été qu'une simple négation de l'abandon d'Alger, et n'implique aucunement la résolution d'accroître l'effectif de l'armée, le gouverneur général a de nouveau rêvé la conquête immédiate de toute la régence, soumis ses projets à M. Thiers, président du conseil et au maréchal Maison, ministre de la guerre. Ceux-ci l'ont écouté avec complaisance; dans son ardeur aventureuse, il s'est cru autorisé à agir et a agi; ses ordres, fondés sur des espérances, ont devancé même les promesses ; ses instructions au général Rapatel, son remplaçant intérimaire en Algérie, indiquent sa ferme volonté de tout préparer pour une expédition sur Constantine.
Sur ces entrefaites, le ministère Molé-Guizot vient de se constituer, et se montre hostile au plan général de conquête, que, sous le cabinet précédent, le maréchal a tenté de faire adopter. Déjà, dans une dépêche du 30 août, le maréchal Maison lui a marqué son étonne-
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ment au sujet de sa précipitation , et prescrit de se restreindre dans les limites de roccuimtion actuelle, dans celles de Teffectif disponible et des crédits législatifs. Un peu plus tard, le 27 septembre, il reçoit du général Bernard, nouveau ministre de la guerre, une lettre plus explicite encore. Le plan du gouverneur général paraît trop vaste au cabinet, et ne peut se réaliser sans un accroissement de dépenses qu'il n'est point permis de faire, au moins quant à présent. Il aurait désiré qu'il n'eût pas encore été question de l'expédition de Constantanline, mais il a été frappé des conséquences que pourrait présenter dans un pays comme l'Afrique et avec l'esprit des populations indigènes, l'ajournement d'une expédition annoncée... C'est donc parce qu'elle a été annoncée et par ce seul motif, que le gouvernement du roi t'autorise aujourd'hui, mais il ne l'autorise que comme une opération toute spéciale nécessitée par les événements, et sans que cela puisse tirer à conséquence pour l'exécution du plan général d'occupation. Il doit être bien entendu que celte expédition se fera avec les moyens (personnel et matériel) qui sont actuellement à la disposition du maréchal.
Toutes les instances de cedernier pour obtenir des renforts demeurèrent infructueuses; le ministre répondit par un refus absolu, lui déclarant qu'il n'était qu'autorisé à exécuter l'expédition, et qu'il pouvait se dispenser deja tenter. Pour faire acte de prévoyance, il fit partir le général de Damrémont, avec l'ordre secret de prendre le gouvernement de l'Algérie, si le maréchal persistait dans ses intentions de retraite.
Cette précaution est inutile : Yusouf, commandant des spahis, a été depuis six mois nommé bey de Constantine m partibm par le général en chef. On croit facile-
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ment ce qu'on désire, et Yusouf n'a pas eu de pein^ à persuader au maréchal qu'il a un parti nombreux dans la province de Constantine, qu'il suffira de s'y présenter avec quelques troupes pour amener la chute d'Achmet et la reddition presque spontanée de la place.
En arrivant àBone, le gouverneur général aurait pu se convaincre de l'inanité de ces assertions : par ses procédés tyranaiques et ses violences, Yusouf n'a réussi qu'à provoquer la défection de nombreuses tribus, et se trouve bloqué dans la ville. Au lieu des 1,500 mulets qu'il s'est engagé à fournir, il en a obtenu 450 à peine ; on manque de voitures, et le service de l'ambulance est mal organisé. Mais « l'ardeur d'imagination du maréchal, la force inflexible de sa volonté, et le besoin qu'il avait du succès lui firent prendre pour des réalités, les espérances d'abord, puis les illusions, enfin les impossibilités sur lesquelles il reposa successivement son plan. » Fasciné par ce mirage, il communique sa confiance à ses troupes ; officiers et soldats, presque tous croient n'entreprendre qu'une partie de plaisir, une simple promenade militaire, et plusieursse plaignent déjà de la perspective qu'ils n'auront pas à faire parler la poudre.
Le 13 novembre, le maréchal part, emmenant 7,000 hommes d'infanterie, 1,500 de cavalerie, artillerie et génie ; il laisse 2,000 hommes malades des fièvres d'automne dans les hôpitaux de Bone ; l'artillerie se compose d'une batterie de huit et de deux batteries de montagne ayant en tout 1,380 coups à tirer, l'armée emporte pour quinze jours de vivres seulement. Il n'a pas fait reconnaître la route et dans son fatal aveuglement, s'imagine n'avoir que 25 lieues à parcourir en pays plat et par le beau temps, alors qu'il faut en faire près de 40, franchir des montagnes, des rivières, des terrains détrempés.
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Au bout de 24 heures, le temps devient affreux, les ruisseaux se transforment en torrents, la terre en une boue liquide où attelages et soldats n'avancent qu'avec une peine extrême ; on laisse, à chaque étape de nombreux malades, des hommes morts de froid, de fatigue. Un de ces bivouacs, où Tarmée campa une nuit, reçut le nom pittoresque et trop bien mérité de : camp de la boue. Nous fûmes exposés là, écrivit le maréchal, à toutes les rigueurs d'un hiver de Saint-Pétersbourg, en même temps que les terres entièrement défoncées représentaient aux vieux officiers les boues de Varsovie. C'est une copie en miniature de Fexpédition de Russie.
Le 21 novembre enfin, après sept jours de souffrances inouïes, l'armée arrive en face de Constantine : les auxiliaires qui^ suivant les promesses de Yusouf , devaient accourir sous nos drapeaux, n'ont point paru. Cependant le maréchal n'est pas encore désabusé ; il espère toujours voir s'ouvrir devant lui les portes de la ville. Avec le duc de Nemours et une faible escorte, il part en avant et se porte sur le plateau de Mansourah ; les musulmans le reçoivent à coups de canon ; la population et la garnison se précipitent aux remparts ; bientôt la cavalerie d'Achmet, l'infanterie de son intrépide lieutenant Ben-Âïssa attaquent de tous côtés la petite armée française qui réussit à les repousser.
Cette fois, le doute n'est plus permis ; la réalité apparaît menaçante, inexorable. Le général en chef sort de son rêve fantastique, comprend toute l'étendue de la responsabilité qu'il a si légèrement assumée. Repartir sur le champ ou tenter un coup de main pour s'emparer de la ville, tel est le dilemme redoutable qui se pose.
C'est bien à juste titre qu'on a surnommé Constantine :
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le Gibraltar du désert, la cité aérienne : suspendue sur un énorme rocher vertical, elle ne tient à la terre que par un isthme étroit, Condiat-Aty, qui a 600 mètres de développement, et se trouve percé de trois portes, Babel-Djedid, Bab-el-Oued et Bab-el-Djebia. Une quatrième porte, Bab-el-Cantara, communique seule avec le Mansourah par un pont, ouvrage grandiose des Romains, jeté à 200 pieds au-dessus de l'abîme. Sur trois autres faces larges de 900 mètres chacune, Constantine est séparée du plateau de Mansourah par un ravin de 60 mètres de largeur, d'une profondeur effrayante, au fond duquel coule le Rummel, qui, faisant le tour de la ville, présente pour escarpe et contrescarpe un roc à pic inattaquable par la mine et par le boulet. La couleur des maisons, les toits couverts de tuiles donnent à Constantine l'aspect d une ville espagnole, avec des mosquées à la place des églises. C'est la capitale d'Achmet : une artillerie nombreuse , des troupes aguerries la protègent, et ses 25,000 habitants fournissent encore plus de 2,000 fusils pour la défense. Voilà l'ancienne Cirta des Numides et des Romains, la Constantine du Bas-Empire, des Vandales, des Arabes et des Turcs, et ce nid d'aigle n'a encore connu d'autre vainqueur que la famine.
L^ maréchal ne peut songer ni à assiéger la place, ni à llnvestir : il n'en a ni le temps ni les moyens, mais il donne Tordre de tenter un vigoureux assaut pour enlever la ville de vive force. Cette manœuvre demeure inutile et n'a d'autre résultat que de mettre hors de combat bon nombre de soldats et d'officiers. Le général Trézel est grièvement blessé; le colonel Lemercier,le commandant Riehepanse tombent pour ne plus se relever. « A trois heures de la nuit, écrit un témoin oculaire, la lutte avait
cessé, tout était rentré dans le silence; quand le signal accoutumé de la dernière prière nocturne partit du minaret de la principale mosquée de Constantine, des ve^ sets du Coran, lancés dans les airs, furent répétés sur les remparts par des milliers de voix fermes, calmes, assurées. Nos soldats ne refusèrent pas leur estime à de tels ennemis. »
C*en est fait : il faut quitter Constantine au plus vite, avec une armée démoralisée par l'insuccès, la maladie, la famine, décimée par la mort.Devant un péril si imminent, devant la lugubre réalité, le général en chef aretrouvé tout son sang-froid et se montreplus grand que son malheur. <& Il semble que Tarmée n'ait été si compromise que pour être sauvée avec plus d'éclat et d'habileté. » Le maréchal va l'arracher à l'anéantissement presque certain sur lequel comptent les musulmans.
C'est en effet l'assiégé qui prend l'offensive et les rôles se trouvent intervertis. Le 24 novembre au matin, l'armée française est en pleine retraite, tandis que la garnison de Constanline, la population , les Arabes de la campagne se ruent à sa poursuite, menacent de l'envelopper, et déjà s'emparent de plusieurs voitures pleines de blessés. Changarnier a reçu le commandement de Textrême arrière-garde, et c'est sur lui que pèse d'abord le flot des musulmans. Cet héroïque officier protège la retraite de Tarmée tout entière, et recule lentement, de position en position sur le plateau de Mansourah. Dans un moment des plus critiques , son bataillon va être écrasé pa r la cavalerie d'Achmet qui se dispose à faire une charge généï'ale. Alors Changarnier forme son bataillon en carré : a Mes amis, dit-il à ses soldats, regardez ces gens-là; ils sont six mille et vous êtes trois cents; vous voyez bien que la partie est égale. Attention à mon corn-
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mandement ! Vive le roi ! » Ces paroles électrisent les soldats, et à vingt-cinq pas la nuée des cavaliers arabes est reçue par un feu de deux rangs qui jonche le sol d'hommes et de chevaux.Ëtonnés d'une pareille audace, les musulmans reculent sous les murs de Constantine, et ralentissent leur poursuite, sans toutefois Farrêter. Le maréchal Clauzel put écrire dans son rapport que le commandant Changarnier s'était couvert de gloire.
La retraite s'acheva lentement, douloureusement ; les attaques des Arabes, des Kabyles, la pénurie des vivres, le manque de bois diminuaient chaque jour les restes de notre colonne. Enfin, le 1" décembre, elle rentrait à Bone^ réduite de moitié. Nous laissions entre les mains de l'ennemi une grande partie du matériel de guerre, et, chose triste à dire, plusieurs centaines de têtes chrétiennes qui, selon la coutume musulmane^ demeurèrent longtemps étalées sur les portes de Gonstantine. Les éléments, ces dangereux ennemis auxquels le Grand Doria ne connaissait de vainqueurs que mai, juin et juillet ^ avaient combattu en faveur de l'ennemi , et puissamment contribué à notre défaite.