AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
coloniales, provinciales el étrangères, c’eût été augmenter démesurément cette partie de l’ouvrage.
En terminant ce trop long avertissement, j'ajouterai que j’ai tâché d’être aussi clair que possible et d’écrire en français sans trop m’éloigner du texte allemand, pour ne pas justifier le proverbe italien ïradutlore traditorc. Ceux qui connaissent l'original et qui savent combien le style de M. Mommsen est concis el serré, voudront bien plaider en ma faveur les circonstances atténuantes et me protéger contre des critiques trop sévères.
Paris, janvier 1865.
PRÉFACE DE L’AUTEUR
La valeur d’une denrée se mesure d'après le besoin qui s’en fait sentir, en comparaison des autres denrées, dans un lieu et dans un moment déterminés. Philosophiquement, l’idée de valeur n’est pas moins absolue que l’idée de temps ou d’espace , mais il n’existe pas d’expression spéciale pour rendre celte idée. Le temps et l’espace peuvent sc mesurer d’une manière abstraite, tandis que la mesure delà valeur est toujours concrète, en ce sens que le besoin d’une denrée no peut se mesurer que sur la possibilité de son échange contre une autre denrée, et que la valeur de celle-ci est à son tour dans la même position vis-à-vis des autres. Ainsi, dans l’appréciation d’un objet, il existe toujours deux points de comparaison indépendants, mais non pas toujours distincts l’un de l’autre ; par exemple, si par suite de diverses circonstances commerciales la demande de tel objet augmente du double, sa valeur aura doublé, mais il ne s’ensuivra pas nécessairement que son prix ait doublé, parce qu’il est fort possible que la valeur contre laquelle il doit être échangé ait augmenté dans la même proportion.
La tendance du commerce a toujours été d’adopter
PRÉFACE DE l.’Al!TEl!R.
une denrée ou une matière particulière pour servir d’échelle générale à la valeur de toutes les autres; il en résulte que l'on peut déterminer ainsi la valeur proportionnelle attribuée à chacune des autres marchandises. Ce résultat, un des plus importants, il est vrai, en affaires commerciales, est à peu près le seul que l’on obtienno de ce système ; car ce n’est pour ainsi dire quo par une sorte de compromis dont on est convenu d’user envers soi-méme quo l’on fait abstraction de toutes les variations auxquelles est sujette la valeur de l’objet qui sert de point de comparaison, et on oublie que les variations apparentes des autres denrées nesont souvent que celles de la matièro môme qui sert d’échelle comparative. On emploie pour ainsi dire, sans s’en douter, une mesure élastique qui s’aHouge et se raccourcit, suivant les circonstances, qui ne sera pas la môme aujourd’hui qu’hier et qui peut subir en mémo temps sur les marchés voisins des variations en sens inverse.
Pour remédier à cet inconvénient, il faut absolument que la valeur de la matière qui doit servir de point do comparaison soit aussi peu variable que possible; il faut aussi que cette matière ou celte denrée ne soit pas soumise à la reproduction, et surtout qu’elle ne soit pas indispensable aux besoins matériels les plus urgents.
C’est pour cette raison que, dans aucun pays, le blé n’a jamais été employé comme échelle comparative de la valeur des autres marchandises, et que, dès l’antiquité la plus reculée, après avoir successi-
PRÉFACE DE l’aCTEUB.
vcment, et dans diverses contrées, employé les bestiaux, le fer et le cuivre, on a Uni par s’arrêter à l’or et à l’argent. Ces deux métaux ont dû sans doute cette préférence à leur éclat, à leur indestructibililé, qui brave presquo toute espèce de mélange ou d’alliage, et à la facilité avec laquelle ils se prêtent à recevoir toutes sortes de formes et d'empreintes; mais ils la doivent surtout à leur rareté qui les rend impropres à la plupart des usages domestiques, et les préserve ainsi d’une des causes de fluctuation qui influe le plus sur la valeur des autres métaux.
D’après ces principes, un objet qui, comme lo billet do banque, n’aurait aucune valeur intrinsèque, et qui indiquerait la valeur, comme une montre indique l’heure et un mètre indique la dimension, serait certainement un signe monétaire préférable aux métaux précieux; mais le billet de banque lui-même, soit par le mouvement des affaires, soit par sa plus nu moins grande abondance sur la place, n’acquiertil pas aussi une valeur indépendante de celle qu’il représente? Ainsi, en supposant que tous les peuples civilisés pussent arriver à s’entendre pour employer un seul et même signe qui représentât la valeur d'une manière abstraito, sans en avoir aucune par luimême, ce signe acquerrait bientôt une valeur factice suivant que l’offre ou la demande serait plus ou moins importante sur les marchés. 11 n’existe donc pas un terme de comparaison absolu, immuable, d’une application générale à la valeur de tous les objets, et il a été seulement donné à l’homme de
PRÉFACE DE L’AUTEUR
pouvoir choisir une matière dont la valeur se rapproche autant (jue possible de l'immutabilité demandée et qui réponde ainsi d’une manière pratique à ce besoin de la sociélé.
II appartient à la législation de chaque pays de fixer quelle doit être la matière qui servira de représentation à la valeur et de déterminer la forme qu’on lui donnera. L’Ëlat seul, en effet, a le droit de consacrer, dans l’intérêt de tous, ce que nous appellerions volontiers une dérogation à la loi naturelle, en attribuant exclusivement à une matière particulière, le privilège spécial de pouvoir représenter la valeur do toutes les autres; lui seul peut obliger tous les citoyens à accepter le choix qu’il a fait, et il conscrvo toujours le droit de le changer suivant les circonstances. Ce choix dépend uniquement des rapports sociaux ou internationaux, et nous n’avons pas à les examiner ici.
Deux différents systèmes ont généralement prévalu chez les peuples dont la civilisation a servi do point do départ à la civilisation actuelle. A l’époque primitive, alors que la vie pastorale ou agricole absorbait touto l’activité humaine, le bétail servait do base à toutes les transactions commerciales, et plus lard, lorsque l’industrie et le commerce curent acquis plus d’importance et une influence prépondérante, on substitua, comme moyen d’échange, aux bestiaux, l’or, l’argent et le cuivre, les trois métaux dont la connaissance et l’emploi remontent le plus loin dans l’histoire.
Le numéraire actuel est encore composé de ces
PRÉFACE DE I.'aüTEUR. XV»j
trois métaux, et les deux premiers ont conservé l'importance qu’ils avaient dans les derniers temps de l'antiquité. Dans l’origine il n’en était pas tout à fait ainsi. Ces trois métaux étaient employés isolément et presque à l’exclusion les uns des autres dans les divers pays. L’or était plus abondant et préféré en Asie, l’argent dans la Grèce et le cuivre en Italie. L’Occident avait donc choisi pour son agent monétaire le métal utile, et l’Orient les métaux d’ornement. L’expérience des siècles a prouvé que l’Orient avait été mieux inspiré; et nous avons vu plus haut les raisons qui ont dû faire préférer les métaux précieux au cuivre. Co dernier a perdu presque partout la valeur intrinsèque qui lui était attribuée dans l’origine et n’est plus que le signe représentatif de fractions plus ou moins minimes des deux autres métaux.
Les changements introduits dans les monnaies ont toujours été une des principales causes des troubles qui ont agité la vie intérieure des peuples. Nulle part ces crises, ou, si l’on veut, ces développements progressifs du système monétaire, ne se sont succédé avec plus de fréquence et plus de rapidité qu'en Italie, où depuis les temps historiques, nous voyons tour à tour l’échange des bestiaux remplacé par une valeur en cuivre, le cuivre remplacé par l’argent et l'argent par l’or. Ces révolutions n’ont jamais été le fait d’aucune loi positive; mais la loi a dû nécessairement intervenir pour mettre un terme à la crise en consacrant le changement, et on peut dire que
PREFACE DE f.'AUTEÜR.
xviij
la consécration légale, donnée à ces révolutions, est pour l'histoire la seule preuve qu’elles ont eu lieu.
En effet, lorsque par suite de circonstances particulières, une matière quelconque abonde constamment sur la place, le marchand s’habitue peu à peu à la prendre comme termo de comparaison pour évaluer les autres marchandises; ainsi il compte par livres de cuivre au lieu de compter par têtes de bétail, ou bien en argent au lieu do compter en cuivre, et finit par compter en or au lieu de compter en argent. Le commerce et l’usage se trouvent ainsi toujours en avance sur la législation. On peut citer comme exemple ce qui s’est passé en Angleterre, où l’or avait pris dans le commerce le rôle principal bien avant que l’argent eût cessé d’être employé comme étalon monétaire. De même le marchand romain comptait depuis longtemps en livres d’argent, lorsque les as de cuivre étaient encore la seule monnaie reconnue légalement par le gouvernement.
Les modifications de ce genre introduites dans la législation ont été constamment motivées par une impulsion puissante, venue du dehors, et on peut toujours les considérer comme la consécration légale d’un fait accompli. A Rome, la première émission du denier d’argent se lie avec la conquête de l’Italie et le numéraire en or date de l’époque où le gouvernement romain échangea la domination de l’Italie contre l’empire du monde.
La tendance du développement successif des sys-
PBÉFACE DE L'AUTEUR.
ternes monétaires de l’antiquité a été d’arriver peu à peu à fixer légalement et d’une manière stable la valeur relative des trois métaux ; mais ce but, qui est en réalité une chimère, était basée sur un principe faux et en opposition avec les lois de la nature qui consacrent la mobilité continuelle de la valeur des objets; cependant cette fiction a subsisté, à titre de système de transition, pendant plusieurs siècles et a dominé le commerce de l’Italie et de la Grèce. Le retour au principe plus simple de ramener toutes les valeurs à un seul et même point de comparaison, représenté légalement par un seul métal, n’est dû qu’au perfectionnement de la- science économique, qui enseigne que plusieurs points de comparaison employés simultanément rendent illusoire l’unité de la valeur.
Une fois le choix fait, et un métal désigné pour être l’expression légale de la valeur en général, il reste encore à déterminer avec exactitude celle des fragments de ce métal. Pour atteindre ce but il suffit d’avoir à sa disposition un creuset, une pierre de touche et une balance. Mais le commerce ne pouvait s’accommoder des lenteurs et des frais de ce procédé, et la fabrication des lingots et des monnaies, sous les yeux et sous la garantie de l’État, est venue répondre à ce besoin. Ces lingots et ces monnaies ne sont dans leur essence que des fragments de métal poinçonnés par l’autorité publique; mais ces deux sortes de fragments ont chacune leur caractère. Le poinçon est une garantie individuelle du lingot, c’est une marque par laquelle l’autorité cautionne la finesse
xx rnÊFACE ut l'auteur.
du mêlai de tel fragment dont la balance doit ensuite déterminer le poids. Pour la monnaie, au contraire, la garantie a un caractère plus général; elle s'étend aussi bien à la qualité qu’à la quantité du métal contenu dans chacune des pièces, et l’une et l'aiitre sont indiquées au public par des signes plus ou moins conventionnels. Tout particulier a le droit, lorsque cela lui convient, de vérifier les lingots qu'on lui présente et de s’assurer que le poids est exact et que lo degré de finesse est bien celui qui est indiqué par le poinçon; il peut ensuite refuser do les recevoir s’il n’est pas content dn résultat do son examen. Les lois interdisent un semblable examen pour la monnaie, et la déclaration du gouvernement , exprimée par un type ou par un signe, revêt alors le caractère d’un jugement sans appel, et quelquefois d’une fiction légale. Toute pièce de monnaie d’un poids faible, au sortir de l’atelier, ou bien usée par la circulation (si elle n’a été ni rognée, ni détériorée do propos délibéré), doit être acceptée comme ayant son poids entier.
Les lingots, les monnaies, ou une expression quelconque do la valeur sous la garantie de l’État offrent assurément au commerce une grando facilité et sont très désirables, mais on no peut pas dire qu’ils lui soient d’une nécessité indispensable et la condition sine qud non de son existence. Il n’y a de nécessaire de la part du gouvernement que lo choix do la matière qui doit servir de terme de comparaison, et, dans l’application, l’emploi d’une mesure ou d'un
PRÉFACE DE l’aüTECB.
xxj
poids quelconque, pourvu qu’ils soient généralement acceptés, siiffit pour déterminer la quotité de la valeur dans chaque cas en particulier. Dans l’antiquité, les commerçants ont longtemps trafiqué au moyen de valeurs métalliques, ou autres, pouvant servir de point de comparaison pour évaluer les autres denrées, et sans le secours des monnaies. On pourrait dire que ceux d’aujourd’hui reprennent les errements de leurs devanciers, car le commerce en gros pourrait parfaitement so passer d’argent monnayé.
Le numéraire est composé de pièces de pur métal d’une valeur réelle, ou de pièces fiduciaires d’une valeur fictive, ou enfin de pièces d’une nature mixte. La pièce d’une valeur réelle est un morceau de métal dont le poids et le titre sont déterminés et garantis par l’État. La monnaie fiduciaire est un objet quel-, conque (papier ou métal) sur lequel le gouvernement fait inscrire une somme quelconque dont il lui attribue la valeur, s’engageant à l’accepter dans ses caisses et à le faire accepter par ses agents commo représentant en eflet la totalité de la somme inscrite.
Dans les pays où le principe de l’unité de l’étalon monétaire a prévalu et où il est établi par les lois, les monnaies de la première espèce , c’est-à-dire ayant une valeur réelle, ne peuvent être frappées qu’avec le métal régulateur ou étalon ; tant que ces pièces ne sont ni limées, ni rognées, ni trop usées, elles représentent en réalité la valeur intrinsèque du métal additionnée des frais de monnayage, et subsidiairement
PHfcfACE I)E L'Al'TtUR.
XXlj
la plus-value que peut leur donner, dans le commerce, une préférence molivée parleur forme ou parla facilité do l’exportation. Quelques fluctuations dausla valeur de ces pièces sont, il est vrai, encore possibles, par exemple quand celle du métal subit un changement par rapport il d’autres denrées; mais ces tluctuations sont inhércutes à la nature même de toute matière, et elles sont inévitables.
11 ne faut pas confondre les pièces de celte espèce avec d’autres pièces que les gouvernements émettent quelquefoisà un poidsetà un titre déterminés, et sans leur donner une valeur fictive, mais qui ne sont pas destinées à servir d'expression générale à la valeur des marchandises. On peut citer dans ce genre les pièces d’or frappées par quelques-uns des Étals de .l’Allemagne qui ont adopté l'argent comme étalon. Le poids de ces pièces d'or n’est pas réglé d’après la valeur correspond mte de l’argent, mais d’après la valeur du marc d'or. Elles ont cela do commun avec les monnaies proprement dites, que leur valeur nominale dépend de leur valeur intrinsèque; mais elles s’éloignent de ridée et du but essentiel de l’institution de la monnaie dans les pays qui ont adopté un étalon monétaire unique. Elles constituent une sorte de marchandise poinçonnée par le gouvernement, mais n’ayant dans le pays même où elle a clé poinçonnée quo la valeur do lingots étrangers. Le victoriat romain est, h notre connaissance, le seul exemple de pièces de ce genre que l’on puisse citer dans toute l’antiquité ; car il est probable que ces
PRÉFACE DE I.’aUTEUH.
xxiij
viclorials circulaient sur les marchés de la république comme à l’étranger sans une valeur nominale fixe.
La monnaie fiduciaire, proprement dite, est celle dont la matière première n’a aucune valeur intrinsèque, comme les fameuses monnaies de cuir de Carthage, les pièces fourrées de la Grèce et de Rome, le papier-monnaie et les assignats de nos jours. Elle n’a d’autre valeur que celle qui lui est attribuée par le gouvernement qui en a fait l’émission.
Les pièces mixtes qui réunissent une certaine valeur intrinsèque à une valeur de pure convention, sont plus communes que les monnaies de confiance proprement dites. Ou pourrait faire rentrer dans cette catégorie les pièces dont la valeur réelle se trouve accidentellement un peu au-dessous de leur valeur nominale, soit à cause du frai, soit par la faute du monnayeur, mais qui, légalement, valent autant que les bonnes pièces. Dans ce cas, leur valeur nominale ne dépasse la valeur réelle que d’une légère différence, et l’Étal qui les reçoit dans ses caisses exige qu’elles soient acceptées partout comme si elles étaient de bon poids. Mais cette dénomination de monnaies mixtes convient surtout à une catégorie de pièces qui, sans distinction de module ou de métal, ont été frappées avec l'intention de leur donner une valeur nominale supérieure à leur valeur réelle.
Ce que nous appelons la monnaie d’appoint est eu grande partie composée de cette espèce de pièces. Elles ont presque toujours une valeur nominale supérieure à leur véritable valeur, qu'elles soient frappées
PREFACE DE L'AUTEUR
avec le métal régulateur, comme les grosclien en Prusse, ou bien d’un métal secondaire, comme les pièces de 10 centimes et au-dessous en France, les shillings en Angleterre, ou les pfennigs en Prusse. La plus value accordée à ces pièces n’a d’autres raisons d’être quo l’autorité du gouvernement qui les a mises en circulation et la confiance qu’il inspire; le jour où celle autorité est ébranlée, ou bien lorsque pour une raison ou sous un prétexte quelconque les sujets refusent de les accepter, elles perdent leur valeur fictive, et le commerce ne les accepte même plus pour celle qu’elles ont réellement.
Outre la monnaie d’appoint, on peut aussi faire rentrer dans la catégorie des pièces mixtes, les pièces de tout module auxquelles les gouvernements assignent une valeur nominale fixe et qui sont d’un autre métal que le métal régulateur. Celte valeur nominale doit être considérée comme éphémère. Elle ne peut se maintenir longtemps lorsqu’elle est au-dessus de la valeur intrinsèque et elle n’a pas plus de fixité lorsqu’elle lui est inférieure, ni lorsqu’on veut faire concorder ensemble les deux valeurs.
Dans le premier cas, ces pièces ne tarderont pas à être fondues par des spéculateurs, et l’on sera obligé pour les conserver d’élever leur valeur légale. C’est ce qui est arrivé eu Prusse pour les Frédérics d’or. On les avait tarifés à b thalers quoique leur valeur métallique fût supérieure à ce taux, et il fallut bientôt décider que les pièces de 5 thalers en or valaient 5 thalers et 2/3 en argent. Sans cette mesure toutes
préface de l’auteur.
\xv
ces pièces auraient pris en peu de temps le chemin du creuset (1).
Dans le second cas, c’est-à-dire si l’on veut faire concorder parfaitement la valeur métallique avec la valeur légale, cette dernière pourra se maintenir quelque temps pourvu qu’il n’arrive aucun événement im-
■ (1) La France a encore conservé le système des deux étalons monétaires, aussi les inconvénients signalés par M. Mommsen se font-ils sentir tous les jours. Aujourd'hui l'argent fait prime, c'est-à-dire que quatre pièces do G fr. valent un peu plusqu'une pièce de 20 fr. en or. Il en résulte que le gouvernement trouve avantageux d’émettre beaucoup d'or et peu d'argent, et que les spéculateurs indigènes et étrangers accaparent les pièces de 5fr. qui ont en effet presque disparu de nos marchés. Pour rétablir l'équilibre entre les deux étalons, il faudrait ou augmenter le poids des pièces d'or, et dans ce cas, toutes les pièces actuelles se trouveraient discréditées, ou bien altérer le titre des pièces d'argent. Cette mesure déjà proposée au Corps législatif, et adoptée pour) une partie de notre numéraire, n'a, il est vrai, aucun inconvénient pour les monnaies d'appoint, mais appliquée aux pièces de 5 fr., elle aurait pour résultat le renchérissement des denrées, surtout des denrées étrangères. Comment penser, en effet, que les marchands russes, anglais ou américains continueraient à nous donner pour la pièce qui ne vaudrait plus que 4 fr. 9G fl. de la monnaie actuelle, ce qu'ils nous donnent pour les G fr. d’aujourd’hui !
Mais co n’est pas tout, l'équilibre une fois rétabli serait-il durable? on peut l'espérer, mais seulement jusqu'à ce qu'une plus grande abondance d'or fasse encore baisser sa valeur, ou que la découverte de nouveaux gisements argentifères la fasse remonter. Dans ce dernier cas, l'opération serait à recommencer en sens inverse. Il serait donc plus simple et plus sage d'imiter l'exemple de l’Angleterre et de la plupart des autres pays, en adoptant le système de l'étalon unique. H.
PRÉFACE UE L'AUTEUR
xxvj
prévu ; ainsi nous avons vu que lu Frédéric d'or s’est maintenu presque toujours au pair de sa valeur en argent. Dans l’antiquité, des péréquations de ce genre ont pu durer de longs espaces de temps, et l’équilibre a été conservé avec peu de variations , grâce à la difficulté des communications qui rendaient les fluctuations du marché métallique plus difficiles à constater qu’aujonrd’hui. Cependant ce système péchait par la hase, et pour peu qu’il survint quelques variations dans la valeur respective des métaux ou que l’on introduisit quelque changement dans le pied monétaire de l’une des deux espèces, l’équilibre était rompu et les pièces qui n’étaient pas frappées avec le métal étalon disparaissaient rapidement quand leur valeur réelle était au-dessus de leur valeur nominale, ou bien devenaient de véritables monnaies fiduciaires quand elles se trouvaient au-dessous. De nos jours, par suite de la dépréciation de l’or, les Frédérics d’or de Prusse ne valent plus, réellement, que 5 thalers 1/3 en argent, et cependant on continue à les compter pour 5 thalers 2/3, ce qui tient à ce que le gouvernement prussien continue à les accepter dans les caisses publiques pour cette valeur. Kn général, l’expérience prouve que toutes les pièces qui sont d’un poids trop fort pour être comptées comme des monnaies d’appoint, ne sont pour ainsi dire que des monnaies fiduciaires, quand elles ne sont pas frappées avec le métal régulateur. On peut même ajouter que leur émission, pour peu qu’elle soitun peu importante, équivaut, jusqu'à un certain point, à un
PRÉFACE DE l’aüTEÜR.
- xxvij
emprunt. Nous sommes en mesure de prouver qu’il eu fut ainsi à Rome et à Athènes, où de pareilles émissions de monnaies n’eurent lieu que dans les moments de crises financières de nature à justifier, dans les temps modernes, le cours forcé des billets de banque, et nous avons fout lieu de supposer qu’il en fut de même chez presque tous les peuples de l’antiquité.
La monnaie proprement dite, ayant une valeur intrinsèque (Werthmünze), est donc une matière précieuse dont la valeur et le poids sont garantis par le poinçon de l’État, et la monnaie fiduciaire est le signe créé par l’État pour représenter une valeur quelconque. Il s’ensuit que quoiqu’il ne doive y avoir dans un pays qu’un seul métal régulateur ou étalon (Werthmesser), les pièces elles-mêmes qui sont la représentation de la valeur peuvent cependant être de différentes sortes (vielfach). Elles expriment celte valeur par elles-mêmes intrinsèquement, ou bien elles la représentent sans en avoir aucune par elles-mêmes, et elles sont reçues daus les caisses publiques et dans le commerce comme si elles l’avaient réellement. 11 s’ensuit également que la monnaie ayant une valeur réelle, est facilement acceptée au delà des frontières du pays où elle a été émise, tandis que la monnaie fiduciaire n’obtient que très- rarement, ou presque jamais, les mêmes avantages; l’or et l’argent peuvent être employés presque partout de la même manière et aux mêmes conditions, tandis que les pièces dont la valeur métallique ne répond pas à la valeur nominale, inspirent peu de confiance dans les pays étrangers.
PBÉFACE l)t LAUTECB.
xxviij
Ce» considérations ne sont pas déplacées en tête do notre ouvrage; les questions d’économie politique et de jurisprudence financière ne rentrent pas, il est vrai, directement dans les limites de nos recherches sur le monnayage italique, et surtout sur la monnaie romaine; mais il nous arrivera souvent , en traitant notre sujet, de revenir sur des généralités et de faire l’application des principes que nous venons d’exposer brièvement. Ces prémisses donneront au reste une idée du but que nous nous sommes proposé et de l’étendue de nos recherches. Nous n’avons voulu écrire ni une métrologie, ni un traité de numismatique romaine , mais une histoire de la monnaie romaine ; celte histoire doit, comme de raison, s’appuyer sur la numismatique et sur la métrologie, mais elle ne doit ni les remplacer, ni se renfermer dans leurs limites. Si la science numismatique, on général, a pour but de décrire le type et la légende des pièces, de reconnaître la date et le lieu do leur émission, si la métrologie constate leur poids et détermine ainsi le système d’après lequel elles ont été taillées, l’une et l’autre se bornent pour ainsi dire à étudier l’essence même de chaque pièce. Mais l’histoire, outre ces mômes questions, doit s’en poser en même temps une foule d’autres qui ne sont pas moins intéressantes; elle étudiera les monnaies comme agent commercial, elle approfondira les conditions qui ont déterminé la première émission, la durée, et la disparition de chaque espèce; elle examinera les questions de jurisprudence monétaire, et saura déterminer le droit de battre monnaie qui appartient à l’État , et ses
PRÉrACE DE L’AUTEUR. XXÎX
rapports avec l’autonomie des villes et avec la division des pouvoirs.
Nous exposerons l’histoire de la monnaie italique dans sa marche parallèle et corrélalive à l’histoire générale du développement de la cité romaine, comme ville, comme centre de la confédération italique et comme souveraine du monde. Pour remplir notre programme, nous commencerons par exposer dans le premier chapitre l’ancien système monétaire grécoasiatique sous l’influence duquel s’est développé le monnayage italiquo (1); nous examinerons, dans les deux chapitres suivants ce que fut le monnayage à l’époque qui précéda la réunion de l’Italie sous le sceptre de Rome, ainsi que les divers systèmes monétaires de chacune des parties de l’Italie; nous traiterons en môme temps l’importante question de l’équilibre des métaux et de la plus ancienne proportion légale entre la valeur de l’argent et celle du cuivre en Sicile et en Italie. Nous verrons dans le quatrième et dans le cinquième chapitre quel fut le système monétaire introduit en Italie par la domination romaine, ainsi que la transformation du monnayage romain par suite de l’émission de la monnaie d’argent et de la réduction de l’as; nous étudierons ensuite les monnaies frap-
(i) J'ai réuni, sous lu litre d’introduction historique, les deux premiers chapitres qui traitent des monnaies au point de vue général tant en Orient qu’en Occident. Avec le troisième chapitre, commence véritablement l'histoire de la monnaie romaine, puisqu’il expose les systèmes monétaires de l'Italie centrale. (Voir ci-après le plan général de l’ouvrage.) fi.