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CHAPITRE III

•aile de riilstolre.

La période des moralistes est la plus brillante de rhistoire chinoise ; on peut l'assimiler à l'époque contemporaine de la Grèce où le mouvement intellectuel était à son apogée. Jamais l'esprit humain ne s'est élevé aussi haut dans un même siècle, et dans deux contrées éloignées et inconnues Tune de

l'autre.

Le génie moral et le génie philosophique paraissent s'être donné le mot pour chercher et trouver au même moment de grandes solutions concernant la nature humaine.

Ce double travail était favorisé en Grèce par la liberté politique dont jouissait alors ce pays, et en Chine par la tolérance du gouvernement ; ce qui explique la hardiesse des systèmes philosophiques chez les écrivains grecs, et la franchise des sentiments et des idées chez les moralistes chinois.

Mais en Chine, pas plus qu en Grèce, le mouvement moral et intellectuel n'a pu, comme je l'ai dit, produire des institutions durables. Il a relevé un instant les mœurs en décadence, mais il s'est affaissé ensuite sous l'influence dominante des événements politiques, et n'a exercé désormais qu'une action très secondaire sur la civilisation générale de ce

peuple. Les hvres sacrés et les livres classiques ont toujours été des objets d'étude, de vénération, presque de culte, sans jamais inspirer des réformes sociales.

Malgré son active propagande, l'exemple de ses vertus, l'autorité de ses conseils, Khoung-tseu n'avait pu mettre la paix entre les divers princes qu'il avait honorés de ses visites. Après sa mort ils se firent des guerres acharnées qui durèrent près de deux siècles, et se terminèrent par la réunion de tous leurs petits Etats en Ire les mains du plus habile d'entr'eux, du prince de TA^tw, lequel s'empara du pouvoir suprême sous le nom de Thsin-chihoang-ti.

Ce prince était d'un caractère audacieux, ferme, absolu et cruel ; il l'avait déjà montré dans plusieurs circonstances.

Ainsi, sa mère se livrant à des désordres qui causaient scandale, il la fit juger par des Mandarins ; ceux ci ayant reconnu la venté du rapport, elle fut condamnée à l'exil dans un pays lointain.

Des lettrés s'élant permis de lui adresser des représentations au nom de la piété filiale, il défendit sous peine de rAort qu'on lui ouvrit la bouche sur ce sujet. Vingt-sept lettrés eurent cette audace; il les fit tous massacrer.

Il révéla son orgueil en substituant le mot tchin (personne distinguée), aux termes modestes ordinairement employés par les souverains chinois, comme Yu, stupide.

Le père Amyot dit de ce conquérant. « Après avoir tout rempli de sang et de carnage, il s'assit tranquillement sur le trône impérial la vingt-

sixième année de son règne sur Télat de Thsin (en 220 av. J. G.) »

La gloire de Thsin-clii-hoang-ti a été de réduire les petits royaumes qui divisaient la Chine, en gouvernements provinciaux, et il fut secondé par son ministre Li-ssé dans le prompt accomplissement de cette vaste entreprise. Il augmenta même le territoire de FEmpire à la suite de nouvelles conquêtes.

Sur le point de visiter les provinces do l'Empire, il assembla un conseil et invita ceux qui lo composaient à lui parler avec franchise sur les réformes à opérer pour augmenter la prospérité du pays, et parlant alors de la substitution du gouvernement de provinces aux rois feudataires il disait: «Tout bon gouvernement exclut la multiplicité des maîtres. Si j'érigeais des principautés, pour les douner en apanages à ceux de mes parents et amis, ou sujets fidèles qui méritent des récompenses ou des distinctions, je travaillerais à la ruine de ma famille et à la perte de ceux que j'élèverais ainsi. Toutes les guerres qui ont désolé PEmpire, ont été suscitées, fomentées par des princes feudataires qui en partageaient le territoire. »

Cependant les lettrés, fidèles aux anciennes traditions et aux usages consacrés depuis des siècles, s'élevèrent contre les modifications apportées aux rites par cet empereur. Ceux d'entre eux qui Tentouraient s'efforcèrent de le ramener à leur observance. « C'est en marchant sur les traces des anciens, lui disaient-ils, que votre nom sera placé dans l'histoire à côté des leurs. »

Mais Thsin-chi-hoang-ti, jaloux de ne faire dater sa gloire que de lui-même, écouta de préférence

son ministre Li-ssé, ennemi des lettrés et flatteur complaisant de ses désirs ambitieux. Li-ssé lui représenta les lettrés comme ignorants en matière politique, instruits seulement dans les vieilles pratiques, et incapables d'apprécier les nouvelles.

Il réussit même à les faire passer pour des rebelles cherchant à indisposer les esprits, à soulever le peuple contre les institutions qu'il avait fondées ; puis, il l'engagea à se départir des voies de la douceur et de la tolérance, à ordonner la destruction des livres comme des brandons d'opposition et de révolte, ajoutant avec raison que le pouvoir absolu ne s'accordait point avec les libres remontrances des lettrés ni avec la propagation d'écrits semés de maximes libérales. Il le pressa, en conséquence, de donner ordre aux mandarins qui présidaient à l'histoire, de livrer aux flammes les annales de l'Empire, entre autre le Chou-king rempli de conseils trop libres à l'adresse des rois, et de défendre à ses sujets sous peine de mort de garder aucun des livres proscrits, ni de lui adresser la moindre remontrance sur sa conduite.

Enfin, pour couronner dignement ces diverses propositions, il l'engagea à faire distribuer des récompenses a ceux qui dénonceraient les possesseurs de livres et les mécontents.

Thsin-chi-hoang-ti n'attendait que ce conseil pour accomplir un dessein prémédité depuis longtemps; il se hâta de l'approuver en le déclarant conforme à la raison, et autorisa son ministre à le mettre immédiatement à exécution (1).

Ce coup d'état fut terrible, mais le dévouement

(I) Mémoires eonctrnant les Chinois^ t. 111, p. 169.

de quelques lettrés le rendit à peu près inutile pour Tavenir ; plusieurs se laissèrent tuer plutôt que de divulguer Tendroit où certains livres avaient été mis en sdreté.

Pour détourner l'attention du peuple de cette persécution et de sa tyrannie, l'empereur fit entreprendre des grands travaux d'utilité publique, des routes, des canaux, des ponts, de magnfiques édifices, entre autres la grande muraille (en 213 avant J. C.) ; et, à cet effet, il créa d'énormes impôts.

Malgré ces mesures, il parut un libelle contre lui ; aussitôt on envoya des espions dans toutes les maisons pour interroger chacun sur ce sujet ; prés de 500 lettrés eurent le courage d'en approuver Je contenu : ils furent condamnés à mort et jetés dans un fossé, qu'il fit creuser pour cette exécution. Afin de donner le change, ce prince ajouta l'hypocrisie à la cruauté en allant peu après offrir des sacrifices sur les tombeaux des anciens empereurs Chun et Yu.

Il mourut à 50 ans (en 210 av. J.-C). Ses funérailles furent dignes d'un despote oriental; celles de ses femmes qui n'avaient pas eu d*enfants et ses concubines furent tuées, et plusieurs archers habiles enterrés vivants près de son tombeau.

Comme il arrive presque toujours après un règne tyrannique, de grands désordres éclatèrent. Les successeurs de ce prince furent débauchés, avares, et leurs règnes se signalèrent par de honteuses saturnales, des révolutions de palais, des guerres intestines et des invasions qui ne tardèrent pas à mettre fin à cette dynastie des Thsin.

Un glossateur chinois cité par le P. Araiot dit : ^ Qu'a fait toute la race des Thsin qui puisse être

comparé aux actions des grands hommes de l'antiquité qu'ils prétendent avoir surpassés ? Ils ont ravagé des provinces, détruit des royaumes, massacré des familles, profané des tombeaux ; ils ont fait abattre plus d'un million quatre cent mille têtes. Dès la deuxième génération, tous les Thsin disparurent avec plus de rapidité qu'ils n'étaient montés ; et après avoir été dégradés aussi ignominieusement qu'ils avaient dégradé les autres, ils furent exterminés de la surface de la terre, ne laissant après eux que le souvenir odieux de leur tyrannie et de leur cruauté. »

A la chute des Thsin deux généraux se disputèrent l'Empire. L'un, Hiang-yu, fit désigner pour empereur le roi de T chou [en 206 avant J. G.), et bientôt lui-même prit le titre de roi et fit frapper des monnaies avec ce titre, tandis que son rival, Lieou-pang, fut déclaré roi de Han. Le premier se livra à tous les débordements du pouvoir et de la cruauté; l'autre, au contraire, s'attira l'affection du peuple par la modération de son gouvernement. Leur lutte dura cinq ans. Enfin, Hiang-yu ayant éprouve une dernière défaite se donna la mort, et Lieou-pang fut reconnu seul empereur ; son gouvernement assez doux ne fut marqué, cependant, d'aucune réforme importante.

Sous l'empereur Hoeï-ti(en 190 avantJ. G.), les décrets contre les anciens livres furent révoqués; alors se manifesta un mouvement général et spontané de zèle et de recherches. Tout cequiavait pu échapper au feu fut recueilli avec soin; ainsi, grâce à un vieillard, nommé Fou-seng, qui avait retenu le ChoU'king presque tout entier dans sa mémoire, on arriva à recomposer ce livre précieux.

Cette renaissance des lettres se continua sous le règne de Wen-ti, lequel accorda une grande protection aux lettrés, entreprit de notables réformes dans l'administration, abolit Vimpôt du sel, ré- .duisit les autres, et il voulut que les vieillards pauvres, âges de plus de quatre-vingts ans, fussent nourris et entretenus sur les revenus consacrés à la maison impériale.

Donnant l'exemple d'une vie simple et modeste, il proscrivit de sou palais le luxe des meubles, de la table et des vêtements, et défendit à ses femmes et même à l'impératrice de porter des étoffes de différentes couleurs ou ornées de broderies.

A l'occasion d'une éclipse de soleil, il fit une dédéclaration dont l'histoire rapporte les termes : « J'ai toujours entendu dire que le ciel donne aux peuples des supérieurs pour les nourrir et les gouverner. Quand ces supérieurs sont sans vertu et gouvernent mal, le ciel, pour les faire rentrer dans leurs devoirs, leur envoie des calamités ou les en menace. Il y a eu, cette 11« lune, une éclipse do soleil. Quel avertissement pour moi ! En haut, les astres perdent leur lumière ; en bas, mes peuples sont dans la misère; je reconnais en tout cela mon peu de vertu. Aussitôt que cette déclaration sera publiée, qu'on examine dans tout l'empire quelles sont mes fautes afin de m'en avertir. Qu'on chercho et qu'on me présente pour les fonctions los personnes qui ont le plus de lumières, de droiture et de fermeté. De mon coté, je recommando à tous ceux qui sont en charge de s'appliquer plus que jamais à bien remplir leurs devoirs, et à i^etrancher au piolit du peuple toute dépense inutile. »

Les sux)erstitions attachées de tout temps en Chine

LA MORALE CHEZ LES CHINOIS i^l

aux éclipses et à d'autres phénomènes phyâiquèï prouvent leur ignorance en astronomie, mais elles ont eu pour heureux effet d'attirer l'attention du peuple et de ses gouvernants sur les vices de l'administration pubhque.

On lui attribue encore une autre déclaration ott il dit : « Du temps de nos anciens empereurs on exposait à la cour, d'un côté, une bannière où chacun pouvait écrire et proposer librement le bien qu'il croyait possible de faire; de l'autre côté, une planche où chacun marquait les défauts du gouvernement ot ce qu'il y avait à redire. » C'était pour faciliter les remontrances et se procurer de bons avis. Aujourd'hui, parmi nos lois j'en trouve une qui fait un crime de parler mal du gouvernement ; c'est le moyen non-seulement de nous priver des lumières que nous pouvons recevoir des sages dô l'antiquité, mais encore de fermer la bouche aux officiers de notre cour. Comment donc désormais le prince sera-t-il instruit de ses fautes et de ses défauts ? Sous prétexte que les peuples ont fait des protestations publiques et solennelles de fidéhtê, de soumission et de respect à l'égard du prince, si quelqu'un parait les démentir en la moindre chose on l'accuse de rébellion. Les discours les plus indifférents passent chez les magistrats pour des murnmres séditieux contre le gouvernement. Ainsi le peuple, simple et ignorant, se trouve, sans y penser, accuse d'un crime capital. »

Il abrogea cette loi. M. Pauthier (I ) fuit remarquer à ce sujet (pi'un empereur absolu de la haute Asie compjenait mieux alors la dignité do l'homme

(ï) Vniver» Pittoresque^ t. I, p. 238.

que les rois actuels de l'Europe . La remarque serait juste si cet empereur, conformant sa conduite à son langage, avait fait un nouveau code basé sur ces belles maximes. Or, cette loi qui punit de mort ceux qui se permettent de blâmer la conduite du chef de l'Etat, est encore en vigueur ; elle n'a donc point été abrogée.

En général les historiens attachent trop de crédit aux discours placés dans la bouche des princes ; ces discours ont été inventés souvent pour les rehausser aux yeux de la postérité et les présenter comme des modèles à suivre.

On dit même que ce prince aurait soulevé la question de savoir si Ton ne devait pas abolir la loi qui enveloppait dans le même châtiment tous les parents d un criminel, et celle qui ordonnait la mutilation.

Cette bonne pensée ne paraît pas avoir eu de suites , et nous verrons que le code pénal de la Chine n'a cessé jusqu'à nos jours d'englober toute la famille d'un rebelle dans la poursuite et le châtiment.

Plusieurs officiers de l'empire ayant adressé des prières au ciel pour Wen-ti, celui-ci les désapprouva, en disant qu'ils ne devaient pas s'occuper uniquement de son bonheur personnel, mais bien plutôt de mettre toute leur attention possible à sa bien acquitter de leur emploi.

Ce conseil était digne d'un élève de Khoung-tseu> qui attachait plus d'importance au mérite des bonnes œuvres qu'aux faveurs problématiques du ciel. Aussi, un autre empereur, Khang-hi, disait-il À ce sujet : « Quand on s'applique tout de bon à la vertu, les dons du ciel viennent d'eux-mêmes. •

On voit que la de^ ise : « Aide-toi, le ciel t'aidera » est fort ancienne.

On prête encore à l'empereur Wen-ti d'autres paroles fort sages, comme celles-ci, qu'il adressait à ses officiers : « Il faut examiner : i<> Mes fautes journalières et mes fautes personnelles; 2»les défauts du gouvernement présent ; 3® les injustices des magistrats ; 40 les besoins du peuple. Je jugerai que votre zèle est véritable si vous parlez avec liberté sans épargner ma personne. »

Si la Chine avait toujours eu des empereurs comme Wen-ti, elle eût été une nation modèle.

Son successeur, King-ti (en 150 av. J.-C), encouragea l'agriculture et adoucit la rigueur des châtiments. Son règne fut de courte durée, mais il eût pour héritier un digne rejeton du précédent empereur, Wou-ti, lequel s'efforra de marcher sur les traces de son aïeul. Il commença par abolir le droit d'aînesse, appliqué aux successions des principautés, trouvant injuste qu'un seul enfant héritât des richesses et des honneurs au détriment de ses

frères.

Sons cet empereur se passa un beau fait d'intégrité, digne d'être rapporté ici : Il avait envoyé comme ambassadeur chez les Hiang-iiou , peuple tartare qu'il venait de vaincre, un homme de grand mérite appelé Sou-ou. Le chef de cette peuplade, appréciant le mérite de cet homme , voulut se rattacher et le prendre à son service -, Sou-ou refusa. Il fut jeté dans une fosse pour y mourir de faim, mais quelques jours après on l'en retira pour l'envoyer dans un désert de Tartarie ; là il subit toutes sortes de mauvais traitements et de privations. L'empereur envoya une armée qui le déli-

vra. Son retour fut Tobjet d'une ovation que méritaient son courage et son patriotisme.

D'autres personnages illustres vécurent sous Wou-ti ; on cite Touug-tchoung-chou, son ministre et conseiller. Invité par Tempereur à donner son opinion sur Fart du gouvernement, il rédigea trois discours remarquables par la noblesse des sentiments. Dans le premier, on lit :

« Quand une dynastie commence à s'écarler des voies droites de la sagesse, le ciel lui envoie d'abord quelques disgrâces pour la corriger. Si le prince qui régne ne rentre pas dans le devoir, 8a perte n'est pas éloignée. »

Dans le second discours, il propose à l'empereur de rétablir le collège de la grande science pour donner à Tempire de bons instituteurs capables de former les jeunes gens à la vertu. Il veut qu'on donne les emplois publics à des hommes de mérite et non à des fils de grands personnages recommandables seulement par leurs richesses ou par les talents de leurs pères. Le népotisme, a ce qu'il paraît, n'était pas inconnu des Chinois : « Dans l'antiquité, dit-il, un talent médiocre demeurait toujours dans un emploi médiocre *, trouvait-on un homme d'un mérite rare, on ne faisait pas difficulté de Telever aux plus grands emplois. Par-là il avait le moyen défaire valoir son talent et le peuple en lirait de grands avantages; au lieu qu'aujourd'hui un lionmio de premier mérite demeure confondu avec le vulgaire, et un autre d'une capacité médiocre parvient à des emplois qui sont bien au-dessus de sou mérite. •

C'est là une critique assez directe fait au système administratif a la tête duquel se trouvait pourtant

Toung-tchoung-chou, et l'histoire ne dit pas si les actes répondirent à de si bonnes paroles. Enfin, quelle reforme avait donc opérée Wen-ti, puisqu'il laissa à ses successeurs une pareille administration?

Dans son troisième discours, il dit qu'anciennement on avait tellem^t soin d'instruire le peuple de ses devoirs, qu'on était quelque temps sans trouver un seul criminel dans tout l'empire. Le secret d'une instruction aussi efficace avait donc été perdu? Nul doute, a coup sûr, que les empereurs qui furent jaloux de marcher sur les traces de leurs prédécesseurs ne l'eussent employé avec le même succès. Il ajoute, et en cela il ne proclamait rien de nouveau, après Khoung-tseu, que les penchants, les inclinations de l'homme ont besoin d« règle pour ne donner dans aucun excès, que le devoir d'un prince est de procurer au peuple l'instruction nécessaire , pour acquérir la perfection dont il est capable ; d'établir des lois, de distinguer les rangs, d'arrêter le débordement des passions : « L'homme a reçu du ciel, dit-il, un mandat bien ditTerent des autres êtres vivants; de ce mandat naissent, dans une famille, les devoirs de relation entre ses membres; dans un Etat, ceux des princes et des sujets, de déférence et de respect pour la vieillesse : de là l'amitié, la politesse et tous les autres liens de la société ; c'est par là que le ciel a donné à l'homme ce rang supérieur qu'il occupe sur la terre. Celui qui sait connaître, comme il le doit, la nat\ire céleste (ju'il a reçue, ne la dégrade pas jusqu'à s'abaisser au niveau de la brute. »

C<»s sentiments élevés exprimes par un ministre s'adressant à un empereur capable de le comprendre et d'y modeler sa conduite aurait dû provoquer

de grandes réformes dans les lois et dans les usages de l'empire ; or, Thistoire n'en a point conservé de trace. Etaient-elles seulement dans Tesprit de l'historien ?

C'est sous Wou-ti que parut l'illustre historiographe Sse-ma-thsian (1).

Siouen-ti (en 73 av. J.-C.) fut un empereur doux, compatissant et des mieux intentionnés. Il rétablit, dit-on, une ancienne charge, supprimée depuis longtemps, consistant à avertir l'empereur des fautes qu'il commettait, et à le prier de changer de conduite. Il s'informait soigneusement de la manière dont les fonctionnaires agissaient à l'égard du peuple, punissait sévèrement ceux qui s'écartaient de leurs devoirs, donnait audience aux veuves, aux orphelins, aux pauvres et examinait les pétitions qu'on lui envoyait. On dit aussi qu'il réduisit les lois à un petit nombre d'articles clairs et précis. Le Code qui est encore en vigueur est loin de présenter ce double caractère.

Son successeur, Youan-ti, fut un prince faible ; il laissa les grands opprimer le peuple, ce qui démontre encore une fois combien la législation chinoise était restée imparfaite : malgré les efforts de quelques empereurs, elle n'a jamais pu prévenir les abus de pouvoir, et la destinée de ce peuple a toujours dépendu du hasard de la naissance qui lui imposait un bon ou un méchant empereur. Les remontrances que lui adressa Koung-yu, à l'occasion d'une mauvaise année que la superstition populaire

(l) La biographie de ce grand écriraih n'étant pas de mon iujet, je renvoie le lecteur à celle qu'en a faite Abel Rémusat dans ses JUélangei asiatiques.

avait coutume d'attribuer, comme punition, aux fautes de ses gouvernants, présentent quelques détails sur le faste de la cour impériale. « Autrefois, dit-il, les femmes des empereurs ne dépassaient pas le nombre de 9 ; celui des chevaux était de 8 ; on ne prodiguait pas les ornements et les sculptures ; la simplicité régnait dans les chariots et les meubles, les parcs se bornaient à quelques lieues d'étendue, et l'entrée en était libre à toute sorte de personnes. On payait le 10« du revenu seulement. Chaque famille fournissait par an trois journées d'hommes. Tout le monde était à son aise, 1 1 l'on célébrait à l'envi ces temps fortunés par des chants harmonieux. »

Parlant d'une époque plus récente, il dit : « On a vu nos ancêtres Kao-tsou, Wen-ti, King-ti, imiter d'assez prés l'antiquité; le nombre de leurs femmes n'était guère que de dix; les chevaux n'allaient guère au delà de cent. L'empereur Wen ti est celui qui a montré le meilleur exemple. Ses habits étaient d'étoffe simple et grossière, sa chaussure de cuir brut ; jamais or, argent ni sculpture ne couvrirent ses meubles. Les choses ont bien changé depuis ; non-seulement chaque empereur a fait plus de dépenses que ses prédécesseurs, mais le luxe a gagné tous les rangs de la société ; c'est à qui sera le plus magnifiquement vêtu, le plus élégamment chaussé, aura les plus belles armes... L'impératrice fait présent de tables riches chargées de vaisselles d'or et d'argent à des gens qui ne méritent pas tant d'honneur. Et, cependant, le peuple est dans la misère: » « Un grand nombre de vos sujets, dit-il à l'empereur, meurent de faim; plusieurs restant sans sépulture servent de pâture aux chiens, et cela pen-

dant que vos écuries sont pleines de chevaux nourris de grains, si gras et si fringants pour la plupart, que, soit pour leur faire perdre de la graisse, soit pour les dompter, on est obligé chaque jour de les promener pour les fatiguernn peu. Les choses doivent-elles donc se passer ainsi sous uû prince que le ciel a établi le père et la mère de son peuple?... »

Il ajoute : « Le nombre des enfants que vous pouvez espérer ne dépend pas du grand nombre de vos femmes; vous en pouvez choisir sur ce nombre une vingtaine des plus vertueuses et renvoyer le reste chercher des maris; soixante chevaux dans vos écuries, c'est assez. De tous vos parcs si vastes, réservez-en un et donnez tous les autres à cultiver au pauvre peuple. . »

On voit par ces remontrances que le luxe des femmes et des chevaux entraînait à de grandes dépenses et à de scandaleux désordres dont les meilleurs empereurs ne furent point préservés. C'est un nouvel exemple de la stérilité d'une sagesse dont Tinfluence ne dépassa point leur règne, puisqu'il n'en sortit aucune institution durable.

Une glose sur cette remontrance ditqueYouan-ti l'accueillit favorablement, retrancha le luxe de ses habits, de ses meubles et de ses chevaux (on ne parle point des femmes), défendit qu'on nourrît de viande aucun des animaux de la ménagerie, renvoya les histrions et abandonna au peuple une partie de ses biens.

A l'occasion d'une écUpse de soleil et d'un tremblement de terre, il publia une déclaration dans laquelle il demandait qu'on exposât les griefs qu'on pouvait avoir contre son gouvernement. Encouragé

LA MORALE CHEZ LES CHINOIS 19§f

par ce noble appel, un auteur nommé Kouanghoung écrivit une remontrance assez franche ; on y lit entre autres : « Le désintéressement, la pudeur, la tempérance sont très rares, principalement à la cour ; les lois les plus naturelles et les plus communes y sont renversées... Quand les vices régnent à la cour, ils se répandent de là dans tout l'empire avec tant de facilité qu ils corrompent tout. Si l'on voit de grands officiers abuser de leurs privilèges et trafiquer delautorité du prince à son insu, bientôt ce no sera parmi le peuple que vol et brigandage... Ouvrez une large voie aux remontrances, recherchez les hommes de mérite, honorez surtout les gens désintéressés, droits, sincères; bannissez de votre cour tous les flatteurs, etc.. »

Voilà d'excellents conseils ; mais cet empereur n'eut d'autre mérite que de savoir les écouter ; il n'en profita point, car bientôt deux eunuques s'emparèrent de son esprit au point de gouverner à sa place ; ils firent périr son sage conseiller et exercèrent sur le peuple une cruelle tyrannie.

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