‹ Histoire de la morale. [microform]Chapitre 19 sur 29 · CONDITION DES FEMMES · texte numérisé non relu

CONDITION DES FEMMES

La conditionnes femmes en Chine est telle aujourd'hui qu elle a été de tout temps : inférieure, Bervile, dégradée, sans protection. Leur naissance est un malheur, ime malédiction céleste pour la famille, et nous avons vu une femme môme le déclarer. Il semble qu'aux yeux des Chinois, ce sexe n'appartieDne pas à l'espèce humaine.

M. IIuc (1) raconte une conversation qu'il eut avec un Chinois sur ce sujet, et qui résume en quelques mots la triste opinion qu'on professe en Chine sur les femmes ; ce Chinois lui disait : « Je vous ai souvent ouï-dire qu'on se faisait chrétien pour sauver son âme, est-ce bien cela ? — Oui, c'est le but qu'on se propose. — Et alors, pourquoi les femmes se font-elles chrétiennes?— Pour sauver leur âme, comme les hommes. — Mais elles n'ont pas d'âme ! s'écria-t-il, vous ne pouvez pas en faire des chrétiennes! • Et il ajouta : « Qiiand je serai de retour dans ma famille, je dirai à ma femme qu'elle aune âme -, elle en sera peut-être bien étonnée. »

M. Hue trouve cette opinion étrange et particulière aux Chinois, oubUant qu'un grave concile du moyen-âge posa sérieusement la question de savoir si la femme avait une âme ; et il y était suflisam-

(1) VEmpire chinois, t. 1, chap. 6.

LA MORALE CHBZ LES CMINOIft tSt

ment autorisé par beaucoup de passages tirés de la Bible et des Pères de l'EgUse (1).

En dehors de la culture dJ coton et des vers à soie, il n'y a point d'industrie appropriée aux mains des jeunes filles, ce qui en fait une véritable charge pour leurs parents, et souvent une cause de misère; de là les nombreux infanticides de filles qui se commettent, malgré la sévérité des lois et l'intervention fréquente des autorités.

Il y a bien à Pe-hiiig et dans les villes les plus importantes des asiles nommés yu-yng-tang (temples des nouveaux-nés), où l'on porte les enfants dont ou ne peut supporter la charge, et que l'Etat élève à ses frais ; mais cette mesure est insuffisante et n*empéche pas l'exposition et le meurtre des filles.

En 1848, le juge criminel de la province de Kouang-Toung (Canton) fut obligé de porter un edil où l'on remarque ce passage : • Bien qu'il y ait des établissements pour les enfants-trouvés du sexe féminin, cependant on n'a pu détruire cette révoltante pratique, qui est un outrage à la morale et à la civilisation, et qui brise l'harmonie du ciel... Les enfants des deux sexes appartiennent à l'ordre du ciel, et s'il vous naît une fille, vous devez l'élever, encore qu'elle ne vaille pas pour vous un garçon. Si vous la tuez, comment pouvez -vous espérer d'avoir des fils ? Comment ne craignez-vous pas la suite de votre indigne conduite, et surtout les décrets de la justice du ciel ?... Vous vous en repentirez après la vie, mais trop tard... Si vous aban-

(1) Voir la Revue philosophique de M. Ch. Fauvely, article! de M™« d'Héricourt, derniers numéroi.

donnez vos filles, dès que vous serez découverts, vous serez punis selon les lois, car vous êtes dénaturés, et pour le crime du meurtre de vos enfants, vous êtes indignes de toute indulgence... » . Les filles qu'on veut bien élever ont une condition triste et isolée ; elles restent enfermées dans la maison paternelle, occupées uniquement à la couture et aux soins du ménage. Les parents un peu fortunés leur font donner une certaine instruction, mais généralement elles n'apprennent que des travaux d'aiguille. Aucune écolo publique n'a été ouverte à leur usage.

A l'époque de leur mariage, on commence à s'occuper d'elles, et les parents ayant bien moins en vue leur bonheur à venir qu'un intérêt particulier, cherchent uniquement à conclure une sorte de marché, et les cèdent aux plus offrants.

Le père et la mère, ou à leur défaut les plus proches parents, ont une autorité absolue sur le mariage de leurs enfants ; c'est leur volonté qui prévaut dans son accomplissement. Quelquefois deux amis se promettent avec serment de marier leurs enfants à venir s'ils sont de différents sexes, et pour sceller une pareille promesse ils déchirent leur tunique et s'en donnent réciproquement une partie. Enfin, il y a des entremetteurs et des entremetteuses qui se chargent gratuitement, comme d'une fonction très honorable et très recherchée, des négociations et des préparatifs concernant le mariage. (1)

Les Ghinoissemarient fort jeunes, contrairement aux prescriptions du livre des rites qui porte : « Les

(1) Hue, t Empire Chinois, t. 2, ch. 6.

nommes à l'âge de dix ans ont le cerveau aussi faible que le corps, et peuvent tout au plus s'appliquer aux premiers éléments des sciences. Les hommes de vingt ans n'ont pas encore toute leur force, et aperçoivent à peine le premier rayon de la raison. Quand ils commencent à devenir hommes on doit leur donner le chapeau viril. A trente ans l'homme est véritablement homme ; il est robuste^ vigoureux ; cet âge convient au mariage. »

Mais on n'observe point cette règle ; et l'on fait contracter souvent le mariage avant l'âge de puberté, entre des jeunes gens qui ne se connaissent pas.

Des liens formés dans ces conditions sont peu susceptibles d'une longue durée. Les antipathies de caractère ne lardent pas à se manifester, et la femme étant la plus faible en souffre le plus, car le mari a tout pouvoir sur elle, peut la maltraiter impunément, et lui adjoindre plusieurs femmes secondaires-

Cependant Timportance du mariage dans la société ne pouvait échapper au législateur, et le code chinois intervient pour en régler les principales clauses.

Il défend sous peine de soixante coups de bam bou infligeable à celui qui l'aura fait contracter, le mariage entre époux portant le même nom de famille. Dans ce cas le mariage est annulé et les présents de noce sont confisqués au profil do l'Etat.

Cette loi attribuée à un ancien empereur aurait dû être abolie après raccroissement considérable que reçut la population chinoise, néanmoins, elle s'est maintenue. Le Gode défend également, à peine

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de quatre-vingts coups de bambou, aux officiers du gouvernement de se marier avec des femmes dont les familles se trouvent sous leur juridiction ; loi sage, car elle prévient les abus d'autorité qui peuvent sortir de telles alliances.

Ils ne peuvent non plus épouser une femme musicienne ou comédienne ; les mœurs dissolues des artistes cosmopolites en Chine ont paru motiver cette défense : les grands théâtres n'ont point d'actrices.

Dans les premiers temps, la polygamie n'était permise qu'aux mandarins et aux hommes de quarante ans qui n'avaient point d'enfant de leur première femme. Le livre des Rites porte même une sanction pénale contre l'homme marié qui prend des concubines ; il veut qu'il soit puni de cent coups de bambou. Cependant l'histoire nous a montré que dès la haute antiquité un homme marié pouvait avoir autant de secondes femmes que sa fortune le lui permettait, l'exemple des empereurs y autorisait suffisamment, mais il y eut toujours une seule femme légitime.

Cette femme, ordinairement prise dans une famille égale à celle du futur, jouit de plusieurs droits comme épouse, comme mère et comme intendante de la maison ; les antres femmes lui sont entièrement subordonnées et les enfants de celles-ci la reconnaissent comme leur vérilablc mère et portent son deuil. Le mari ne peut l'abandonner, tandis qu'il peut renvoyer, vendre, maltraiter impunément les autres. Toutefois la première femme ne jouit pas d'Un sort beaucoup plus doux; c'est encore une esclave ; si elle n'a plus à obéir à ses propres parents comme lille , elle tombe , comme

épouse, sous la dépendance des parents de son mari, ce qui est plus pénible encore. Elle n'a pas même le droit de s'asseoir à la table de son mari et de ses fils, elle les sert comme une servante, ou préside au service et ne mange qu'après eux.

Le Ta'tsinq-lh'li renferme quelques prescriptions destinées à protéger la femme contre les mauvais traitements du mari, mais il en contient davantage en faveur de celui-ci contre elle.

Section 285. Lorsqu'im mari surprendra sa femme principale ou sa femme inférieure en adultère, s'il tue sur-le-champ le séducteur ou la femme, ou tous les deux, il ne subira aucune peine. S'il ne punit pas sa femme, elle sera punie suivant la loi applicable à l'espèce en question, et vendue, comme femme inférieure, à un autre mari ; Pargent qui proviendra de cette vente sera re.aiis au gouvernement.

Section 293. Si une femme qui a été frappée et injuriée par son mari se donne la mort de désespoir, son mari n'en sera pas responsable .

Section 315. Si une première femme frappe son mari, elle sera punie de cent coups, et son mari pourra obtenir le divorce. Si elle le frappe de manière à le blesser, elle sera punie de trois degrés d»5 plus qu'on ne l'est pour avoir fait une pareille blessure à un égal dans les cas ordmaires. S'il en devient infirme, elle est condamnée à être étranglée ; s'il en meurt, elle sera décapitée. Si elle a eu dessein de le tuer, elle subira le supplice des couteaux.

Un mari n'est point puni pour avoir battu sa femme,

é moins qu'il ne l'ait blessée avec un instrument

ranchant, auquel cas il est puni d'une peine moin-

dre de deux degrés que dans les cas ordinaires où des égaux se font une blessure pareille.

Si la blessure devient mortelle, le mari est condamné à être étranglé.

Pour avoir frappé d'un coup mortel une femme inférieure, le mari n'est condamné qu'à cent coups de bambou et au bannissement de trois années.

Cette triste condition de la femme en Chine est bien capable d'inspirer à ses parents l'infanticide, comme je l'ai dit, et à elle-même le suicide, et c'est un fait malheureusement très-fréquent que celui de femmes qui se jettent dans les puits pour se soustraire aux mauvais traitemens d'un mari ou des parents de celui-ci.

Cependant le Bouddhisme et le Lamaïsme^ en permettant aux femmes une certaine participation au culte, donne occasion à quelques-unes d'entre elles de se soustraire à la vie sociale en adoptant la vie religieuse, monastique, sous le nom de Bonzesses^ et leur nombre s'est considérablement accru depuis la domination des Tar tares. Il s'est formé également une secte dite des Abstinentes^ surtout dans les provinces méridionales ; c'est une corporation d'ascètes qui ont fait vœu de s'abstenir de tout ce qui a eu vie et de se nourrir uniquement de légumes. Elles font des processions à certaines pagodes, et espèrent pour prix de leur dévotion obtenir une transmigration de leurs âmes dans des corps d'hommes, c'est le nec plus ultra de leur ambition.

Les seules circonstances où la femme, en Chine, soit honorée, sont : k Quand, mère de famille, elle a le bonheur d'avoir des fils qui, fidèles aux principes de Khoung-tseu, l'honorent et la servent à

l'égal de leur père; 2» Quand veuve et jeune encore, elle refuse de convoler à de secondes noces, par respect pour la mémoire du mari défunt ; 3° Enfin, quand, jeune fille, elle se voue à un célibat perpétuel ; dans ces deux derniers cas, on lui élève après sa mort une espèce d'arc de triomphe ou de tour, qui sert à la fois à l'honorer et à encourager les autres. Beaucoup de ces monuments sont répandus sur les chemins et quelquefois dans les villes.

Ainsi, en Chine, comme dans presque tous les autres pays, la femme est glorifiée pour sa résistance aux lois de la nature.

La veuve seule ayant des fils jouit de quelques privilèges et même d'une certaine liberté ; la veuve d'un empereur, l'impératrice .mère, joue un rôle très-important par suite du dogme de la piété filiale.

Un empereur nouvellement proclamé, dont la mère existe encore, ne peut recevoir rhominage des gens de sa cour avant de s'être acquitté des devoirs respectueux auxquels sa nouvelle position l'engage envers sa mère, et il ne peut rien entreprendre d'important avant de l'avoir consultée. Tous les cinq jours il est obligé de lui rendre visite. Au jour où elle atteint sa soixantième année, de grands honneurs lui sont rendus. Aussi est-il arrivé maintes fois que pendant la minorité d'un empereur, l'impératrice mère s'est emparée du trône , contre l'usage traditionnel.

J'ai dit qu'il n'était point de peuple qui eût professé une plus mauvaise opinion sur îa femme que les Chinois. On peut en juger par les sentences et proverbes dont elles sont l'objet :

tW LA MORALE CHEt LES GHINOtS

« Mauvais mari est quelquefois bon père, mauvaise épouse n'est jamais bonne mère.

• Il faut qu'un mari soit bien sot pour craindre sa femme, mais une femme est cent mille fois plus sotte encore de ne pas craindre son mari.

» On demande quatre choses a une femme : que la vertu habite son cœur, que la modestie brille sur son front, que la douceur coule de ses lèvres, et que le travail occupe ses mains.

» Cultiver la vertu est la science des hommes et renoncer à la science est la vertu des femmes.

» Le silence et la rougeur sont l'éloquence de la femme ; la pudeur est son courage.

» Une femme ne loue jamais sans médire.

» La langue des femmes est leur épéo, elles ne la laissent jamais rouiller.

» Il faut écouler sa femme et ne pas la croire.

» La mère la plus heureuse en filles est celle qui n'a que des garçons. »

Cependant quelques moralistes ont donné des conseils de déférence et de respect à l'égard des femmes, et montré dans l'éducation des "filles le moyen d'en faire plus tard de bonnes épouses et de bonnes mères.

Ou lit dans le Kiai-gin-y (liv. IX) : Une lille doit être aussi près de sa mère que son ombre; les soins raffinés de la parure, le goût des nouvelles et des lectures frivoles sont d'autant plus funestes à sa jeunesse qu'elle s'y livre avec plus d ardour. La modestie et le silence, la douceur et la liuiidite, l'amour du travail et de la solitude, son respect pour ses parents et son amitié pour ses frères décident de sa réputation... On devine ce que seraune

fille dans la maison de son époux en voyant ce qu'elle est dans celle de ses parents. •

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