‹ Histoire de la morale. [microform]Chapitre 20 sur 29 · MOEURS · texte numérisé non relu

MOEURS

Le caractère essentiellement positif des Chinois leur fait rechercher la satisfaction la mieux entendue possible de leurs intéi-éts matériels. Tous leurs ef-forts tendant à s'enrichir par le commerce, par l'industrie, par une profession quelconque, susceptible de gros bénéfices. Peu accessibles aux théories, ils se contentent des anciennes découvertes parce qu'elles suffisent à leurs besoins, et ils n'aiment point les iimovations dont les avantages seraient douteux ou éloignés. Aussi après avoir devancé jadis tous les autres peuples parleurs inventions, une fois maîtres des moyens les plus essentiels pour subvenir aux besoins de chaque jour, ils ont cessé de faire des progrès, et, désormais, au lieu d'inventer, ils ont suppléé par un travail patient, assidu, infatigable, i\ l'imperfection de leur industrie.

Leur apathie à cet égard est poussée si loin que la plupart de leurs recettes en chimie, en industrie, en médecine, en agriculture, transmises de génération en génération, sont demeurées à l'état traditionnel sans avoir été consignées dans des ouvrages spéciaux ; plusieurs même se sont perdues. Ainsi, pour la porcelaine, la fabrication actuelle est

inférieure à celle d'il y a 1,500 ans, dont on n'a plus le secret.

Par suite de cet état statiounaire» la civilisation des Chinois, en général, ressemble à leur peinture eu particulier ; les figures peintes sur leurs vases sont remarquables par la finesse du dessin linéaire et par un brillant coloris, mais n'expriment aucun sentiment, aucuue passion; ce sont les figures égyptiennes perfectionnées, voilà tout ; l'art y est encore dans son adolescence.

Ce dédain de progrés et d'amélioration est né de leur caractère irrésolu, pusillanime, défiant. Leur unique préoccupation étant de se tirer d'affaire, dans les circonstances graves ils se disent ; « Siaosin, rapetisse ton cœur » (1).

En conséquence de ce caractère moitié égoïste, moitié indifférent, le Chinois est )'usé, fourbe, dissimulé, fort avec le faible, faible avec le fort ; s'il n'aime pas à se battre, il aime à se venger, et emploie pour cela jusqu'au suicide.

J'ai déjà fait observer qu'un homme suicidé dans une maison causait du tort au propriétaire, en l'exposant aux tracasseries de la justice ; aussi, la plus grande vengeance qu'on puisse tirer d'un ennemi c'est d'aller se pendre chez lui ou se jeter dans son puits ; ce qui rend l'exercice de l'hospitalité quelquefois dangereux, et les Chinois s'y exposent peu. Lorsqu'un homme tombe d'inanition au seuil d'une maison, le maître le prie en grâce d'aller mourir ailleurs ou le fait même transporter au miheu de la chaussée.

Malgré les différences d'aptitude, d'usages, de

(I) Hue, VEmpirc chinois, i I, chap. 6.

mœurs particulières que chaque contrée de la Chine imprime à ses habitants, un type assez général les réunit et en forme un peuple très-distinct des autres ; cette uniformité se révèle surtout dans les habitudes traditionnelles de politesse, dont les règles datent de trois mille ans.

Sous ce rapport, tous les Chinois semblent élevés à la même école et sont des tartuffes achevés d'urbanité, de courtoisie, de propos flatteurs. Mais cette politesse acquise dès l'enfance est devenue comme inhérente à leur vie sociale, au point de paraître toute naturelle. Les paroles louangeuses, emphatiques, hyperboliques qu'on s'adresse mutuellement font partie de la conversation et y ajoutent une certaine grâce qui trompe le voyageur, car on prend alors pour aménité naturelle de caractère des actes extérieurs de pure convention.

Par exemple, on ne dit jamais sa propre opinion sans ajouter qu'elle est celle d'un homme stupide, d'un esprit borné, et l'on ne combat celle des autres qu'en la traitant de haute lumière, de vaste conception. Il y a un grand nombre d'expressions métaphoriques pleines de respect et d'humilité qui ont passé dans le langage vulgaire.

Page 1