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LA PIÉTÉ FILIALE

Le trait dominant de la morale chinoise, je Tai plusieurs fois signalé, c'est la piété filiale, point de départ de toutes les vertus, de tous les devoirs sociaux, base de la famille, principe de gouvernement, loi fondamentale de toutes les autres lois.

Aussi le Code pénal de la Chine renferme-t-il plusieurs prescriptions concernant les devoirs des enfants à l'égard de leurs père et mère ; il déclare impie quiconque intente un procès à ses proches parents, les insulte ou ne porte pas leur deuil.

Les règles obligatoires du deuil sont de trois ans pour les parents do premier degré, neuf mois pour les parents de deuxième degré, cinq mois pour les parents de troisième degré, trois mois pour les autres (1).

On est puni de mort pour avoir frappé ses ascendants, pour les avoir insultés ou faussement accusés. Le parricide, en particulier, est puni par le supplice des couteaux.

Les écrits des philosophes, les proclamations des

(1) Préliminaires du Code, X.

empereurs, les allocutions des mandarins exaltent sans cesse la piété filiale et l'invoquent à tout propos, même au sujet des attentats contre lautorité, contre la loi, contre la propriété, contre la vie des autres ; et, dans un autre sens, ils rapportent à la piété filiale les actes d'obéissance, de compassion, de probité, de courage, etc. En conséquence de ce principe, les titres des premiers mandarins ne sont pas transmissibles à leurs fils, mais à leurs ancêtres ; par une sorte de droit honorifique, la gloire acquise par un fils remonte à son père. U vanité personnelle trouve peu son compte dans un pareil usage, et M. Hue dit très-bien à ce sujet : « Il serait peut-être intéressant d'examiner si, en réalité, il n'y a pas plus d'avantage et moins d'inconvénient à faire rejaillir l'illustration d'un individu sur les pères que sur les enfants » (1).

Le même rapporte avec une sorte de blâme ces paroles de Khoung-tseu, en réponse à la demande de Tse-hia, son disciple : « Gomment doit se comporter un fils vis-à-vis de l'ennemi de son père ? — Il se couche en habits de deuil, dit-il, et n'a que ses armes pour chevet; il n'accepte aucun emploi et ne souffre pas que l'ennemi de son père reste sur la terre. S'il le rencontre soit dans le marché, soit dans le palais, il ne retourne point chez lui pour prendre ses armes, mais il l'attaque sur-le-champ. »

Il dit encore : « Le meurtrier de votre père ne doit pas rester sous le ciel avec vous. Il ne faut pas mettre les armes bas tant que celui de votre frère existe; et vous ne pouvez pas habiter dans le même royaume avec celui de votre ami... » (2)

(1) VEmpire chinois, t. I, ch. 3.

(î) VEmpire cMnois, t. II, ch. 5.

Sans doute Khoung-tseu eût mieux fait d'en appeler à la loi pour provoquer le châtiment du meurtrier, mais ces paroles ne sont que l'expression d'un beau sentiment poussé jusqu'au fanatisme; et, d'ailleurs, la loi, en donnant au père une autorité presque sans limite sur ses enfants, autorise ceux-ci à prendre sa défense et à le venger.

D'après la loi le père peut : 1» Vendre et engager ses enfants ; !2« les tenir toujours en état de minorité ; 30 disposer entièrement de ses biens à leur préjudice, et par testament ; 4» Revendiquer en tous temps sa qualité de père.

A sa mort, l'oncle paternel, ou le frère aîné hérite de ses droits.

La loi poursuit même les négligences du deuil exigé pour les proches parens.

Les nombreuses maximes répandues en Chine sur l'amour fiUal démontrent combien ce sentiment y domine sur les autres. Voici les plus remarquables : « La piété filiale produit les mêmes sentiments et les mêmes soins dans tous les climats. — Le barbare qui erre dans les bois apprend mieux de son cœur ce qu'un fils doit à son père et à sa mère que les sages ne l'enseignent dans leurs livres. — 11 ne faut ni titre, ni rang, ni science, ni talent, ni richesse, pour signaler sa piété filiale, il ne faut qu'un cœur tendre et sensible.— Un bon fils ne croit jamais avoir réussi à rien que lorsqu'il obtient le suffrage de son père. — Louer un fils c'est se vanter, blâmer son père c'est se flétrir. — Ce ne sont ni les menaces, ni les reproches, ni les emportements de son père qu'un bon fils redoute, c'est son silence. — Une insolence vis-à-vis d'mi frère aîné est un crime vis-à-vis d'un père ou d'une

mère.— Qui est bon fils est bon frère, bon époux, bon père, bon parent, bon ami, bon voisin, bon concitoyen, qui est mauvais fils n'est que mauvais fils.— Qui craint que la foudre n'éveille ses parents, n'en a pas peur pour lui. — Le respect et l'amour sont les deux ailes de la piété filiale. — Pourquoi la piété filiale est-elle la base et le point d'appui des lois sociales ? Parce que son enseignement est le même dans tous les cœurs, ne varie jamais et n'est jamais interrompu, d'où il suit que les lois sociales ne peuvent être universelles, immuables et durables que par lui. •

Malgré cette espèce de culte filial, il y a des lois et des coutumes qui y contredisent d'une manière fâcheuse.

Ainsi, un fils ne doit plus reconnaître pour sa mère la femme répudiée par son père, ni la veuve remariée. Il ne porte pas même son deuil. Le fils d'une des concubines de son père, doit considérer et servir la première femme comme sa mère et porter son deuil à l'exclusion de sa mère naturelle. (1)

11 faut le dire à l'honneur de Khoung-tseu, il n'a inspiré aucune de ces lois arbitraires et contradictoires ; l'influence bouddhiste on tartare a pu les dicter et prévaloir sur son enseignement.

Un singulier témoignage de piété filiale consiste à préparer, du vivant d'un père ou d'une mère, le cercueil qa'on lui destine. On donne la mesure de son amour par les dépenses faites pour ce sinistre cadeau ; et il est ofîert solennellement dans l'intention de causer une surprise agréable.

(1) Mémoifêi $ur les Chinois, t. 4.

Un parent est dangereusement malade, c'est Toccasion de lui marquer un vif intérêt en faisant apporter le cercueil tout près de son lit ; il peut mourir avec la douce consolation qu'on a tout prévu pour lui rendre les honneurs funèbres. Le cercueil joue donc en Chine le même rôle que le viatique dans les pays cathoUques. Cet usage contribue à faire envisager de sang froid l'approche de la mort ; aussi les Chinois un peu aisés aiment-ils à préparer euxmêmes leurs propres funérailles et à faire confectionner des bières selon leur goût.

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