‹ Histoire de la morale. [microform]Chapitre 23 sur 29 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

Bien que le surnaturel tienne une certaine place dans la tradition chinoise, cependant il y reste à l'état de superstition plutôt que de croyance religieuse.

Le ciel ou Têtre suprême coirespond à notre Providence ; on l'invoque comme expression générale d'une toute puissance, on ne Thonore pas par des sacrifices ni par des prières publiques.

En un mot, il n'y a pas en Chine de religion d'État ; le culte dominant, si on peut lui donner ce nom, est celui de la piété filiale, |)ratiqué enl'honnour du ciel, de Tempereur et des parents.

Il y a pourtant certains jours solennels consacrés

aux esprits, et d'autres où Von apporte des offrandes dans les temples de Bouddha ; les pagodes sont le but de fréquentes processions, et les tombeaux des ancêtres sont comme des autels où l'on se réunit pour rendre hommage à de chères ou illustres mémoires.

Les Bonzes et les Bmzesses sont moins des prêtres que des moines mendiants ; ils n'ont aucune analogie avec les ministres des cultes proprement dits.

L'indifférence des Chinois en matière de religion explique la difficulté, l'impossibilité môme pour le chiistianisme de s'implanter dans le céleste empire.

Il n'en existe point de trace avant la fin du 1 6« siècle, époque où le P. Ricci put y pénétrer. L'inscription de Si'Ugam-fou, faite sous l'empereur Taï-thung dans le 7^ siècle par un c^-tain 0-lo-pen, a été interprétée dans un sens chrétien par les missionnaires, mais cette interprétation est purement gratuite ; s'il était' vrai qu'elle fît allusion à des temples chrétiens et à un culte déjà florissant, il en serait resté autre chose qu'une inscription dont les termes mystiques peuvent la faire également revendiquer par les Tao-sse et les Bouddhistes.

Les missionnaires du 17" siècle furent d'abord assez bien accueillis à cause de leur science, mais leur prosélytisme ne tarda pas^ à être mis en suspicion.

En 1 72 4, ^ l'empereur Young-tching, successeur de Khang-hi proscrivit le nouveau culte, moins comme religion que comme cause ou prétexte de sociétés secrètes, de réunions d'hommes et de femmes, contrairement aux lois ; et, en effet, le Tatsin-leu-li renferme cet article {section 162). « Lors-

qu'on découvrira que des personnes auront offert de Vencens en secret aux représentations de cultes prohibés, et auront rassemblé leurs sectateurs pendant la nuit pour les instruire de leurs maximes, le principal ministre de leurs abominations sera emprisonné pendant le temps prescrit, puis étranglé. Ses adhérents recevront chacun cent coups de bambou et seront bannis à perpétuité. »

Ce texte n'est que trop clair et explique surabondamment les persécutions dont les missionnaires ont été Tobjet, bien quils furent poursuivis principalement comme soupçonnés de machinations politiques.

Trois des principaux Jésuites qui étaient alors à la cour de Pe-king, ayant supplié l'empereur de revenir sur sa décision, il leur répondit : « Vous dites que votre loi n'est pas une fausse loi. Si je pensais qu'elle fût fausse qui m'empêcherait de détruire vos églises et de vous chasser ? Les fausses lois sont celles qui, sous prétexte de porter à la vertu, soufilent l'esprit de révolte, comme fait la loi des Pe-lien-kiao (Dominicains espagnols établis à Fo-kien). Mais que diriez-vous, si j'envoyais une troupe de Bonzes et de Lamas dans votre pays pour y prêcher leurs lois ? Comment les recevriez-vous? Vous voulez que tous les Chinois se fassent chrétiens, mais les chrétiens que vous faites ne reconnaissent que vous. Dans un temps de trouble ils n'écouteraient que vous. Je sais bien qu'actuellement il n'y a rien à craindre, mais quand les vaisseaux viendront par mille et dix mille, alors il pourrait y avoir du désordre (1). »

(1) Lettres édifiantes, t. lU, p. 364.

Les missionnaires ont rencontré moins d'obstacles encore dans la mauvaise volonté du gouvernement que dans Tindifférence des Chinois.

Tout récemment, M. Hue (2) a pu constater leur obstination à repousser dédaigneusement la foi catholique. Le sol de la Chine a vainement été arrosé du sang de plusieurs martyrs, il en est sorti peu de conversions. Le même compte 800,000 chrétiens dans tout l'empire sur 360 millions d'habitants.

Ce résultat est bien faible après deux siècles d'efforts inouïs, et encore ce nombre doit-il être exagéré s'il est vrai, comme le confirme M. Hue luimême, que beaucoup de chrétiens chinois abandonnent souvent leur nouvelle croyance dès que les missionnaires ont le dos tourné, ou au moindre bruit de persécution.

L'indifférence en matière de religion n'est point seulement chez le peuple, elle a gagné les grands et le chef de l'Etat lui-même. Le dernier empereur, Tao-kouang, quelque temps avant son avènement au trône, adressa au peuple une proclamation dans laquelle, passant en revue toutes les religions connues y compris le christianisme, concluait que toutes étaient fausses, et méritaient un égal dédain.

Si donc, aujourd'hui, l'on poursuit encore les chrétiens, c'est, je le répète, à cause de leurs réunions particulières qu'on craint de voir dégénérer eu associations politiques ibrmces à dessein d'ouvrir la Chine aux pe\iplos occidentaux. Ensuite, les Chinois, par un etîet logique de leur indilïérence religieuse, ne comprennent pas qu'on vienne de si loin, pour enseigner au prix de tant de peines et

(2) L'Empire chinois, 1. 1. cli. 5,

ïèZ LA MORALE CHEZ LES CHINOIS

de 8ou£France8 des faits surnaturels et des dogmes que leurs propagateurs eux-mêmes déclarent mystérieux, c'est-à-dire inexplicables. •

Dans les cinq ports ouverts aux Européens , le christianisme y est protégé à l'égal des autres cultes reconnus en Chine ; cependant le nombre des chrétiens chinois n'y augmente pas plus que dans l'intérieur.

A Manille y colonie espagnole, ce nombre est plus considérable parce que le gouvernement espagnol ne permet aux Chinois d'épouser des femmes de la colonie qu'après s'être fai's chrétiens. Les Chinois se prêtent volontiers au baptême pour avoir la femme, mais s'ils trouvent une occasion de retourner dans leur pays, ils oublient Tun et abandonnent l'autre.

M. Hue raconte à l'appui de celte indifférence, ses relations avec un lettré qui paraissait avoir quelque disposition à écouter son enseignement mais qui remettait toujours à une époque indéterminée sa conversion déûnilive. Presse par le missionnaire, il lui dit en lin : Nous avons un corps, que de soins ne demande-t-il pas? Il faut le vêlir, le nourrir, le mettre à l'abri des injures de l'air; ses infirmités sont grander», et ses maladies nombreuses ; or, la sanlé est notre bien le plus précieux. Ce corps, que nous voyons, que nous louchons, il faut donc lo soigner tous les jours, à chaque instant du jour. Devons-noi.s encore, après cela, nous préoccuper d'une àme que nous ne Vvwons pas? La vie de l'homme est peu longue, et elle est pleine de misères; ella est composée d'une série d'affaires difficiles et importantes qui s'enchaînent les unes aux autres sans interruption. Notre esprit et notre

cœur ne suffisent pas aux sollicitudes de la vie présente, est-il bon de se tourmenter encore d'une vie future ?. . . Pourquoi s'occuper de deux vies à la fois ? Si le voyageur ne doit pas se fixer dans Thôtellerie, il ne peut pas non plus marcher sur deux routes en même temps. Quand on veut traverser une rivière, il ne faut pas avoir deux barques et mettre un pied sur chacune : on risquerait de tomber dans l'eau et de se noyer » (1|.

Ce Chinois aurait pu ajouter, afin de mieux préciser sa réponse, que l'homme a des devoirs individuels et sociaux imposés parla nature, assez nombreux déjà pour remplir les courts instants de sa vie, sans avoir besoin de les compliquer de devoirs factices ou traditionnels dont la pratique est une bonne action dans un pays, une abomination dans les autres.

Toutefois, c'est pousser le positivisme trop loin, que de blâmer les nobles efforts de l'intelligence humaine, cherchant à résoudre les questions relatives à l'origine, à la nature et à la tin de l'homme. Le dédain des méditations philosophiques a depuis longtemps réduit la classe lettrée à un déplorable matériahsme.

Pac-king, vice-roi de la province de Sse-tchoucn, demandant au même missionnaire où il voulait aller. — « Nous voulons aller au Thibet, répondit-il. — Quelle atfaire vous y appelle ? — La prédication de la religion chrétienne. — Il vaut mieux la prêcher dans votre pays. »

t'elte réponse est d'un grand à propos; tandis que les missionnaires vont chercher bien loin un

(I) Id. Ibid.

martyre stérile, la religion catholique perd chaque jour du terrain en Europe devant le progrès de la philosophie. Les conversions seraient ici plus méritoires , car elles présenteraient plus de difficultés.

M. Hue convient d'ailleurs de Timpuissance des missions quand il dit dans sa préface : « Il est probable que les dispositions peu sympathiques de la Chine à l'égard des peuples de l'Occident resteront ce qu'elles ont toujours été. La Chine est loin d'être ouverte, et quoi qu'on en ait dit, nous pensons que nos missionnaires n'ont rien de bon à espérer. •

Aujourd'hui la Chine commence à s'ouvrir au commerce et à l'industrie de l'Europe ; elle s'ouvrira bientôt aux idées philosophiques les plus conformes à la doctrine de Khoung-tseu, et alors commencera pour elle une nouvelle ère de civilisation ; mais il est douteux qu'elle s'ouvre jamais à un nouveau culte.

vm.

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