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ÉPOQUE HISTORIQUE

Le Chou-king, livre sacré, est le précis de l'histoire politique et morale de la Chine depuis l'empereur Yao (2357 ans avant notre ère) jusqu'à l'époque des philosophes. Khoung-tseu (Confucius)^

LA MOaALE CUB^ LES ClU^^piS 14

en le coordonnant, lui imprima un cachet qui le distingue entre tous les livres ; et son étude présente le tableau du double développement mpral et politique de la nation chinoise.

Yao est le premier et le plus célèbre des empereurs dont parle le Chou-king ; on y exalte son honnêteté, sa prudence, son attention à faire le bonheur du peuple ; selon l'auteur, la vue de ses vertus mit la paix dans sa famille, le bon ordre parmi ses officiers, l'union dans tout le pays; ceux qui jusque-là avaient tenu une mauvaise conduite, se corrigèrent par son exemple.

Il visitait souvent les provinces de l'empire et s'informait des besoins de tous ; quand la situation générale ne répondait pas à sa bonne volonté, il s'en prenait à lui-même, à son incurie, à son impuissance, et redoublait de zèle pour remédier au mal.

On raconte que dans un de ses voyages un homme se présenta devant lui et s'écria : — « Prince vertueux, puissiez-vous vivre encore un grand nombre d'années. Que vos richesses aillent toujours en augmentant, que votre postérité soit des plus nombreuses!—Que me souhaitez-vous là? répondit Yao : me souhaiter beaucoup d'enfants, c'est me souhaiter beaucoup d'inquiétudes et de soucis ; vouloir que mes richesiies augmentent, c'est vouloir augmenter mes soins ; désirer que je vive longtemps, c'est désirer que j'aie beaucoup de fautes à me reprocher.— Non,repliqualemême.Le ciel, en créant un peuple nombreux, veut qu'il y ait des maîtres pour le gouverner ; si vous avez beaucoup d'enfants vous confierez à chacun d'eux une portion de votre autorité ; ils vous soulageront dans le gouverne-

ment de Tempire. Quel chagrin peut-il vous en revenir? formés par vos sages leçons, ils imiteront votre conduite. Si vos richesses augmentent, vous les distribuerez, vous ferez des heureux : qu'y at-il en cela qui exige de si grand soins? je n'y vois pour vous qu'une satisfaction de plus, celle de pouvoir suivre le doux penchant qui vous engage à faire du bien. Je sais que l'homme le plus parfait n'est pas exempt de défauts ; mais comme le nombre des vertus l'emporte chez vous sur celui des vices, et que vous faites chaque jour de nouveaux efforts pour diminuer celui-ci, en augmentant celui-là, vous souhaiter une longue vie, c'est faire des vœux pour votre perfection. Ainsi, prince, puisr siez-vous, après avoir vécu 10,000 ans, devenu esprit, monté sur un nuage blanc, vous élever jusqu'au séjour du Ty. » (1)

L'authenticité de ces paroles est fort contestable, mais elles caractérisent Tesp rit moral de l'historien qui les rapporte.

Yao aima son peuple comme un père aime ses enfants; il fut à son égard, disent les Chinois, comme le soleil et la lune. (2)

S'étant mis en quête d un bon auxiliaire, tant pour l'aider dans le gouvernement que pour remédier aux désastres causés alors par de grandes inondations, on lui proposa plusieurs personnes, mais à ses yeux lune, son propre fils, était incapable de bien gouverner, manquait de droiture, et aimait la dispute ; une autre était pleine d'orgueil et de présomption : et ainsi des autres. Ënlin, on découvrir

(1) JHémoirei concernant let Chinois, xiil, 267 et 8uiv.

(2) Histoire générale de la Chm, t. I, p. 50 et suiT.

un certain Yu-chim, homme d'un rang obscur, fils d'un père aveugle, d*une mère très-méchante, et, de plus, frère d'un mauvais sujet. Eh bien, à force de patience, de douceur, de longanimité, il était parvenu, sinon à corriger les défauts de ses parents, du moins à en atténuer les suites funestes. L'empereur en fit son ministre, et après quelques années d'épreuves, lui accorda ses deux filles en mariage. A cette époque, un empereur ne croyait pas déroger en préférant, pour ses filles, le plus homme de bien de son empire à un étranger n'ayant d'autre titre de recommandation que celui de prince.

Il s'associa ainsi Chun au gouvernement et le chargea de faire observer les cinq règles traditionnelles de conduite, savoir : les devoirs des pères et des enfants, des rois et des sujets, des époux, des jeunes gens et des amis.

Il finit par se reposer entièrement sur lui des soins de l'administration. On rapporte qu'alors Chun fit un usage touchant de son autorité à l'égard de son père qui avait exercé sur lui de mauvais traitements, et pratiqua envers lui la doctrine du bien pour le mal. Meng-tseu dit : « C'est par sa conduite à l'égard de son père que Chun mérite le nom de grand. A force de respect et de bons procédés en échange de ses mauvais traitements, il adoucit son cœur, et, devenu empereur, il lui fit partager les honneurs qu'il recevait lui-même. » (1)

Yao, dignement secondé par Chun, entreprit de grandes réformes dans l'administration. Il adoucit les châtiments infligés jusqu'alors aux coupables, et substitua la cangue, la bastonnade et l'exil à la

(1) Mémoires concernant Us Chinois, xni, p. 294.

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marque d'un fer rouge sur le visage, à la castration, à la mutilation du nez ou des pieds. On put racheter certaines fautes par du métal, qui équivalait sans doute alors à une monnaie par sa valeur propre.

Cette faculté de rachat a été depuis réglementée par le code chinois, et a contribué à adoucir la peine corporelle du bambou, infligée pour le moindre délit (1).

Il faisait punir (on ne dit pas comment) ceux qui abusaient de leur force et de leur autorité, et appliquant cette maxime : « Qui n'est que juste est dur, » il recommandait Tindulgence aux juges.

Sa mort fut l'occasion d'un deuil général pendant trois ans : « Le peuple, dit le Ckon-King , le pleura comme les enfants pleurent leurs père et mère. » Des qualités aussi éminentes, des services aussi éclatants, le rendaient bien digne de cet hommage spontané. On compte les rois et les empereurs qui ont obtenu, et surtout mérité de pareils regrets.

On a résumé Téloge d'Yao en ces termes : « Le bonnet impérial sur la tète, monté dans son char rouge tiré par un cheval blanc, vêtu d'un costume de cérémonie, il ne dédaignait pas de visiter les maisons couvertes de chaume et de se familiariser avec les plus pauvres de son peuple... Sa table était simple, et on n'y servait aucun mets recherché... Il fut cependant l'ennemi de la musique, dont, à ses yeux, l'effet est plutôt d'amollir le cœur que de porter à la vertu (2). » Ce dernier trait n'appartient

(1) Voir le Ta-tsing-leulée, code pénal de la Chine, traduit par M. de Sainte-Croix, î vol. in-S».

(2) Mémoires concernant les Chinois ^ XIH, p. 294.

LA MOflALE CHEZ LES CHINOIS i(

qu'à cet empereur; les autres, et même les plus sages, ont, au contraire, recommandé la musique comme un moyen d'adoucir les mœurs.

Bien qu'il eût plusieurs enfants, il n'hésita pas à leur préférer son associé Chun, qui avait rendu de grands services pendant les inondations.

Ce pouvoir de transmission, que les ministres et le peuple avaient exercé jusqu'alors, fut attribué à cet empereur, à cause de son mérite exceptionnel ; mais ce fut un acheminement vers ia succession héréditaire, laquelle devint bientôt une loi fondamentale de l'empire chinois.

Chun monta sur le trône en 2255 ; il convoqua les gouverneurs de province pour leur donner des conseils d'une bonne administration, les engagea surtout à estimer et à faire valoir les hommes de talent, à se confier aux gens vertueux ei] bienfaisants, à fuir les gens vicieux, etc.

Il eut pour premier ministre Yu, qui, dans la suite, devint empereur ; Yu l'avait aidé à réparer les désastres causés par les inondations, et le Chou-King le signale pour ses belles actions et ses sages discours.

Yu disait à Chun : « Quand le prince et le ministre savent surmonter les difficultés de leur état, l'empire est bien gouverné ; les peuples se trouvent en peu de temps dans le chemin de la vertu. » Chun lui répondit : « Mettre l'union et la paix dans tous les pays, porter son attention sur tous les peuples, sacrifier ses lumières et ses vues à celles des autres, ne pas maltraiter ni rebuter ceux qui sont hors d'état de se plaindre, ne pas abandonner les malheureux, voilà les vertus que l'empereur Yao pratiqua. » — « Celui qui observe

la loi, dit Yu, est heureux ; celui qui la viole est malheureux : c'est la même chose que Tombre et l'écho. •

Chun disait à son conseiller Long : « Je déteste ceux qui ont une mauvaise langue ; leurs discours sèment la discorde et nuisent aux gens de bien. Vous , Long, je vous nomme Na-Yeu (censeur), soit que vous transmettiez mes ordres et mes résolutions, soit que vous me fassiez des rapports sur ce qu'on dit depuis le matin jusqu'au soir, n'ayez en vue que la droiture et la vérité. »

On voit que si Chun instituait une sorte d'espionnage, ce n'était point dans le but de vexer ses sujets, mais pour les ramener au bien et leur rendre justice. Toutes ces maximes nous semblent des lieux communs par leur incontestable vérité, cependant pour \m peuple sortant de la barbarie et recevant ces préceptes de la bouche de l'empereur et de ses ministres, c'était un fait nouveau, sublime, et d'une grande influence sur sa moralité.

Gomment n'eùt-il pas accueilli avec reconnaissance des paroles comme celle-ci, du ministre Yu : • Ne vous opposez pas aux choses prescrites par la raison pour rechercher les louanges et les suffrages du peuple ; mais ne vous opposez pas aux désirs du peuple pour suivre vos propres penchants. »

Et celle-ci encore : t La vertu est la base d'un bon gouvernement, et ce gouvernement consiste d'abord à procurer au peuple les choses nécessaires à sa subsistance et à sa conservation. >

Le juge Kao-yao, dont le nom mérite d'être à jamais conservé, dit : « S'il faut punir, que la punition ne passe point du père aux enfants ; mais s'il faut récompenser, que la récompense s'étende jus»

qu'aux descendants ; » maxime qui semblerait une addition postérieurement faite au Chou-King. Malheureusement, chez aucun peuple, pas même en Chine, elle n'a reçu son application ; il faut descendre jusqu'à la Révolution de 1789 , plus de 4,000 ans après, pour la voir inscrite dans la loi. Ainsi, de tout temps, les maximes dictées par une consciAce droite et libre de préjugés ont fait contraste avec les mœurs et institutions en vigueur.

Le même juge émet encore une pensée digne des stoïciens; après avoir distingué entre la faute volontaire et la faute involontaire, il déclare aimer mieux, dans le doute, s'exposer à ne pas appliquer la loi contre un criminel que de mettre à mort un inno-, cent.

Yu, qui avait contribué à réformer les mœurs et les lois de l'empire, devenu empereur lui-même en 2205, se montra aussi grand prince qu'il avait été bon ministre. Il parcourait souvent les provinces pour voir lui-même si elles étaient bien gouvernées. Chemin faisant, s'il rencontrait un criminel qu'on conduisait en prison, il descendait de son char, s'approchait de l'escorte, s'informait de la gravité du crime, adressait une douce réprimande au coupable et le faisait mettre en hberté.

Ce genre de miséricorde qu'on a souvent relevé avec éloge dans les princes, est loin d'être équitable, puisqu'il dépend duhasard d'une rencontre ; il ne vaut pas mieux, au point de vue de la justice, que la grâce qu'on demande aux rois et qui est accordée en retour d'une flatterie c'est-à-dire d'une bassesse: hasard ou grâce, c'est toujours l'effet d'un caprice ; la justice n'y est pour rien.

Quand Yu disait : « Soyez pur, soyez simple, et tc>

nez toujours un juste milieu, » on reconnaît la touche de Khoung-tseu, car tout en respectant le texte qu'il avait sous les yeux, on peut admettre sans faire tort à son impartialité que, pour l'édification du lecteur, il ait développé les réflexions morales qu'il rencontrait sous sa main.

t Que de précautions, disait-il encore, n'a pas à garder celui qui occupe le trône ! Il faut avoir soin de conserver l'amour de la vertu et de s'améliorer soi-même. »

Les subtilités se produisent déjà dans Ténuraéra tion des vertus et des devoirs, c'est le côté faible des moralistes ; ils ont souvent voulu déterminer le nombre ou arrêter la définition des vertus et des vices saus se préoccuper des nuances. Par exemple, le Chou-King fait dire à Kao-yao : Dans les actions il y a neuf vertus ; celui-là est homme de bien qui sait unir la retenue avec l'indulgence, la fermeté avec l'honnêteté, la gravité avec la franchise, la déférence avec de grands talents, la constance avec la complaisance, la modération avec le discernement, l'esprit avec la docilité, et le pouvoir avec l'équité. Celui-là est ajuste titre appelé sage qui pratique constamment ces neuf vertus.

Yu comprenait fort bien aussi la part de respon-' sabilité de ses ministres et agents dans l'action gouvernementale, et dans sa propre conduite, cai' il disait à ses ministres : Si je fais des fautes, vous devez m'en avertir ; vous seriez blâmables si vous m'applaudissiez en face, et me blâmiez en arrière. Et »ur ce sujet il composa une chanson où se trouvait cette sentence : Quand les ministres renjplissent leurs devoirs, le souverain s'élève à un

haut degré de splendeur ; tous les fonctionnaires contribuent avec joie au bien général.

Telle est en résumé la morale de la première partip du Chou-King, celle qu'on a le plus souvent invoquée dans la suite comme offrant de grands modèles de vertu publique. La deuxième partie n'est pas aussi brillante, et l'auteur, qui parait n'aimer à parler que des princes vertueux, glisse rapidement sur les autres. Il représente l'empereur Tai-Kang comme un mannequin assis sur le trône, à qui l'amour des plaisirs fit abandonner le chemin de la vertu. •

Le peuple habitué depuis longtemps à être bien gouverné s'impatienta bientôt de ce joug honteux et profita d'un jour où ce prince était allé à la chasse et tardait à revenir, pour se soulever, lui fermer les portes et couronner son frère Tchoung Rang, en 2159 avant notre ère. Les Chinois nous donneront plus d'un exemple de leurs moyens expédiliis pour s'affranchir d'un mauvais gouvernement.

On attribue aux autres frères de cet empereur une élégie que rapporte le Chou-King et où l'on remar- *que ces réflexions, qui semblent à la fois des reproches et des conseils à l'adresse de Tchoung-kang :

« Ayez de la tendresse pour le peuple, ne le méprisez pas; il est le fondement de l'Etat. Si ce fondement est ferme, l'empire est paisible. Si un homme tombe souvent dans des fautes, attendra-t- 11 que les plaintes soient publiques pour se corriger? Avant tout, il faut être sur ses gardes. Quand je suis charge du peuple je crains autant que si je

voyais des rênes pourries employées pour diriger six chevaux fougueux. Celai qui commande aux autres ne doit-il pas toujours craindre ? — L'amour excessif des femmes et des grandes chasses, la trop forte passion pour les boissons fermentées, pour la musique deshonnête, pour les palais élevés et pour les murailles ornées de peintures sont six défauts dont un seul nous perd. •

Sous Tchoung-kang parut une éclipse de soleil au sujet de laquelle ce prince fit mourir les astronomes Hi et Ho, qui au lieu d'observer le cours des astres pour annoncer cette éclipse, s'étaient livrés à rivrognerie. Gr, les éclipses de soleil ont toujours été regardées en Chine comme de mauvais présages et comme des avis donnés à l'empereur pour examiner ses fautes. Cette éclipse n'ayant pas été prévue, causa de grands désordres dans les cérémonies consacrées à cette occasion ; Hi et Ho furent condamnés à mort autant pour cette négligence que pour leur ivrognerie, et aussi , ajoute-t-on, pour des tentatives de soulèvements qu'ils avaient provoqués comme princes vassaux.

A partir de la première dynastie fondée par Yu et nommée Bict, commencent des luttes entre les grands vassaux, princes qui se partageaient le gouvernement du territoire ; et la fin de cette dynastie est signalée par les règnes de rois débauchés. Les philosophes disent, à ce sujet, que le destin donne l'empire à certaines races pour le bonheur des peuples et les fait ensuite descendre du trône, dès qu'elles ne peuvent plus l'occuper dignement, ou cessent de concourir à l'exécution des desseins pro-

LA MORALE CHEZ LES CHINOIS * 2t

videntiels (1). Et, en effet, les Chinois ont toujours pensé, d'après (îet enseignement, que les empereurs remplissant une mission du ciel , ils devaient être renversés le jour où ils y manquaient.

Ainsi la conduite dépravée de l'empereur Kie, ayant soulevé la population, le chef d'un petit Etat voisin, Tching-thang, se ligua avec d'autres, afin de le renverser. Pour appuyer son entreprise, il disait à ses troupes : « Le dernier roi de la dynastie de Hia a épuisé les sueurs du peuple et ruiné sa ville : ne craignez pas de mettre votre confiance en moi ; je ne mangerai pas ma parole (c'est-à-dire j'y serai fidèle). » Et il ajouta malheureusement « Si vous ne suivez pas mes ordres, je vous ferai mourir vous et vos enfants. » Voilà une mauvaise conclusion pour un si bel exorde.

Tching-thang, devenu empereur (en 1766 avant notre ère), commença une nouvelle dynastie, et se montra digne des anciens empereurs. Khoimgtseu en parle avec éloge. Ce prince fit graver sur tous ses vases les plus belles maximes de la morale, usage qui s'est perpétué ; lés Chinois ont multiplié ces inscriptions partout et sur tout, mais y ont peu modelé leur conduite. Entre autres maximes, on lisait sur la baignoire de ce prince : « Pour te perfectionner, renouvelle-toi chaque jour. » C'est la doctrine du progrès moral.

Sa réputation de sagesse s'étendit si loin, dit-on, que les quarante royaumes avaient pour lui la plus grande vénération. Cette tradition prouve qu'alors la Chine était morcelée en quarante petites souverainetés féodales.

(I) Mêmoiret concernant la Chinois, t. W, p. 14.

tA MdllALB énfeï LES CHtNOIâ

Une sécheresse et une famine étant survenues, Tching-thang s'en déclara devant le ciel le seul coupable et méritant d'en être seul la victime. Il coupa ses cheveux et ses ongles (les Chinois ont toujours tenu beaucoup à leurs ongles), se couvrit de plumes d'oiseaux et de poils de quadrupèdes en signe d'humilité, monta sur son char, se fit conduire au pied d'une montagne, se prosterna la face contre terre et s'accusa publiquement d'avoir négligé l'instruction du peuple, d'avoir fait bâtir des palais Ruperbes et inutiles, d'avoir eu trop d'amour pour les femmes, d'avoir été gourmand et enclin à écoutei* les flatteurs.

La tradition rapporte qu'après cette confessioh publique, le ciel se couvrit et une pluie abondante vint rendre à la terre sa fertilité (1). Elle devait nécessairement ajouter cette circonstance afin de corroborer le fait, et le donner en exemple aux empereurs futurs.

Cet empereur aimait à recevoir des conseils et en demandait souvent à son ministre Tchong-Hoeï ; mais celui-ci lui répondait par des éloges, comme les suivants : « Roi, vous n'aimez ni les femmes ni la musique déshonnête ; vous n'enlevez pas le bien d'autrui ; vous placez ceux qui ont de la vertu dans les premières charges ; vous récompensez ceux qui ont rendu de grands servicns ; vous traitez les autres comme vous-même. Si vous commettez des fautes, vous savez vous en corriger, vous êtes indulgent, miséricordieux et plein de bonne foi...» Si ce prince faisait tout cela, il devait plutôt donner des conseils qu'eu recevoir.

(1) Mémoires concernant les Chinois, t. Xili, p. 24.

LA MORALE CtLÈl LES CROfOIS

Le grand principe chinois, le juste-milieu, se produit ici, et le même ministre disait au prince : « Soyez pour le peuple un modèle de juste milieu, et traitez les affaires selon la justice. » Il ajoutait : « Qui sait se trouver un maître est digne de régner; qui ne le sait pas ne peut réussir. »

Sous son petit-fils et snccesseurTaï-kia (en 1743), était un sage ministre, Y-Yn, qui eut beaucoup de peine à ramener son jeune prince dans le bon chemin. Voyant que ses paroles étaient impuissantes, il composa un livre rempli de sages et douces remontrances. Le roi, touché enfin de tant de zèle, lui dit : « Jusqu'ici je n'ai fait aucun cas de vos instructions, aussi ai-je mal commencé, mais je veux bien finir. » Y-Yn prit sa tête dans ses mains et s'inclina jusqu'à terre: Un prince intelligent, ditil, travaille à se perfectionner soi-même, et son vrai talent est de savoir s'accommoder à l'esprit et aux inclinations de ceux qui lui sont soumis ; le roi précédent traitait les pauvres et les malheureux comme ses propres enfants, aussi le peuple lui obéissait-il avec joie... La paix règne où règne la vertu; sans la vertu, tout est daus le trouble et la confusion... Le bonheur ou le malheur ne sont point attachés à la personne des hommes ; mais le bien ou le mal que le ciel envoie dépendent de leurs vertus ou de leurs vices. »

Ainsi ce ministre, ou plutôt Tauteur du Chou- King, n'admet point la fatalité d'une prédestination au bien ou au mal ; la récompense ou le châtiment dépend de la libre conduite de l'homme, quoique, selon lui, l'une et l'autre descendent du ciel. Cette^ sage doctrine ne prévalut pas toujours, comme nous le verrons, parmi les philosophes chinois.

Taï-wou (en 1637 av. J.-Ch.) , suivant les tableaux chronologiques chinois, se conforma au régime administratif des anciens rois et assura la subsistance des vieillards ; mais aucun fait remarquable, aucune maxime n'est citée depuis ce prince jusqu'à Favénement de la dynastie de ¥n. Pendant 200 ans, le pouvoir devient un but de convoitise pour tous les membres plus ou moins éloignés de la famille impériale ; des guerres se succèdent et ruinent le pays.

Pan-keng (en 1405) donne à la dynastie Chang le nom de In. Comme presque tous les fondateurs de dynastie, il se distingue par une sagesse et une habilité qui justifient la confiance du peuple. On cite de lui de bonnes paroles adressées à ses ministres : « C'est par choix et après un examen attentif que je vous indique ce que vous devez faire ; pensez soigneusement à mes peuples. Je ne me servirai jamais de ceux qui cherchent à s'enrichir... Au lieu de vous occuper à rassembler des richesses et des choses rares, ne pensez qu'à acquérir le mérite de procurer au peuple im repos et une tranquillité durables. Faites-lui connaître le chemin de la vertu et joignez à une grande exactitude la droiture et la simplicité de cœur. ■

Mais la dynastie des Yn n'offrait généralement que des princes vicieux, débauchés et cruels, à l'exception de son fondateur et de Wou-ting (en 1324). Celui-ci ne trouvant pas dans sa cour un seul homme digne de seconder ses bonnes intentions, fît choix d'un pauvre artisan, Fou-yue, renommé pour sa sagesse et se l'attacha comme conseiller et ministre. Il est à croire que ce paysan avait l'esprit assez cultivé pour être apte aux affaires publiques, car le

bon sens ne suffit pas pour gouverner et il fallait bien que l'Empereur lui reconnût cette supériorité puisqu'il lui disait : « Regarde-moi comme un miroir peu poli que tu dois façonner, ou comme un homme faible et chancelant sur le bord d'un précipice que tu dois guider, ou comme une terre sèche que tu dois cultiver. Ne me flatte point, ne m'épargne point sur mes défauts. »

Yue, en effet, n'épargna pas lesbons avis : «Pensez au bien avant d'agir, lui-disait-il, mais sachez choisir le temps pour le faire. Croire qu'on a assez de vertu, c'est perdre sa propre vertu, et se vanter de ses bonnes actions, c'est en perdre le mérite... Il n'est pas difficile de connaître le bien, mais il Test de le pratiquer... si vous apportez une attention perpétuelle à vos actions, vous viendrez à bout de vous perfectionner, et si vous le voulez sincèrement vous posséderez l'art de gouverner. Instruire les autres est la moitié de la doctrine. Celui qui donne des préceptes aux autres s'instruit lui-même sans s'en apercevoir. »

On croirait entendre un stoïcien ; c'est que pour les idées morales la communication entre les philosophes des différents pays et des différents siècles n'est point nécessaire; tous les hommes éclairés qui méditent sur le bien et le mal se rencontrent même dans l'expression.

Les princes suivants ne se ressemblèrent que par leurs vices, et le Chou-King les signale seulement pour flétrir leur mémoire. L'un d'eux, Lin-sin (en 1225), préférant la débauche aux soins du gouvernement abandonna ceux-ci aux ministres avec défense expresse de lui en parler. Le dernier roi de la dynastie de Chang, Cheou-sin, se livra égale-

LA MOfiALE CHEZ LES CHtNOlS

ment aux plus grands excès. Il se laissa dominer par une jeune fille, Ta-ki, la plus belle et aussi la plus méchante femme de l'empire ; elle fit régner la terreur et inventa un nouveau supplice. Un des ministres de ce roi avait offert à celui-ci sa propre fille, aussi sage que belle ; mais cette jeune fille opposa une vertueuse résistance aux brutalités du roi, qui, dans sa fureur, la tua lui-même, et ayant coupé son corps en morceaux, la fit servir à la table de son père. Un autre ministre, indigné de cette barbarie, ayant essayé quelques reproches, fut massacré à son tour. Yoilà des scènes de cannibales comme malheureusement l%istoire de l'Orient nous en présente quelques exemples.

Ta-Ki fit construire une tour en marbre appelée ZoM-Taï (tour des cerfs), qui coûta 10 ans de travail et fût enrichie d'ornements et de choses précieuses. Elle s'y enferma avec des jeunes gens de lun et l'autre sexe et s'y livra à toutes sortes de débauches et de crimes. Le désordre étant devenu général, Wou-wang (le roi guerrier), prince de Tcheou, leva une armée pour détrôner Cheousin. Ayant réuni une grande assemblée de princes voisins, il leur dit: « Le ciel et la terre sont le père et la mère de toutes choses. L'homme est le seul être intelligent, mais un roi doit l'empoiter par sa droiture et par son discernement pour être le père et la mère du peuple. Aujourd'hui, le roi de la dynastie de Chmig n'a aucun respect pour le ciel : il opprime et vexe le peuple. Il est livré au vice et à la débauche, et se plaît à exercer des cruautés inouïes; lorsqu'il punit, la punition s'étend sur toute la famille ; s'il donne des dignités, il les rend héréditaires.»

Ces deux injustices, la punition et la ré compense héréditaires, ont été signalées et flétries, comme on le voit, depuis des siècles, et cependant elles n'ont pas encore disparu des sociétés humaines. La religion a consacré Tune et les institutions politiques ont conservé l'autre. Mais de tout temps, en Chine, les fonctions administratives ayant été dévolues au mérite par les grades obtenus dans les concours, ont exclu le privilège. Aussi Chéou est-il blâmé particulièrement à cause de la violation de cette règle fondamentale.

Il reproche encore à Chéou les dépenses excessives en maisons, en tours, en pavillons, en lacs, au moyen d'impôts sans nomb)'e. Sa cruauté passait toutes les bornes. Il faisait, dit-il, mettre en broche, rôtir les gens de bien, et ouvrir le ventre des femmes enceintes.

Comprenant que de pareils souverains sont peu faits pour inspirer aux peuples le r(;spect et l'obéissance, Wou-wang cherche à leur persuader que la royauté est un auxihaire du ciel. « Le ciel, dit-il, pour aider et assister les peuples, leur a donné des instituteurs ou chefs habiles; ce sont les ministres de l'Etre suprême {Chang-ti]^ chargés de gouverner l'Empire avec douceur, de punir les coupables, et de récompenser les bons. »

Les princes et les ministres qui ont rempli cette mission furent très-rares ; aussi le sort des peuples a-t-il toujours été livré au hasard des bons ou des mauvais ; or, le nombre des mauvais Payant emporté de beaucoup, on s'explique pourquoi les peuples en sont encore à la recherche d'institutions véritablement protectrices de leurs droits.

Voici, dans la bouche de Wou-wang, une

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sentence marquée au coin de la plus haute équité : « lorsque les forces sont égales, il faut avoir égard au talent ; lorsque les talents sont égaux, il faut . avoir égard à la droiture du cœur. »

Mais Wou-wang comprenant bien que pour renverser la tyrannie, les beaux discours ne suffisent pas, se mit à la tête des révoltés.

Après une grande et décisive bataille, Chéou-sin vaincu se retira dans laTour des Cerfs, s'y enferma avec toutesses richesses, yfit mettre le feu et mourut comme Sardanapale. Ta-ki eut la tête tranchée par ordre du vainqueur, mort très-douce pour une femme qui avait raffiné les supplices.

Wou-wang, après avoir battu Ghéou, ne voulut pas entrer dans la ville abandonnée avant que les habitants n^ fussent rentrés eux-mêmes ; il entra enfin précédé d'une escorte. Son frère s'avança le premier, et le peuple demandait : n'estce pas là le nouveau roi ?- Non, dit un ancien ministre, il a Tair trop fier ; le sage a un air modeste et parait craindre dans tout ce qu'il entreprend. Le premier ministre de Wou-v^ang se présente : Estce lui ? dit le peuple effrayé de son air superbe. Non, répond le même, il se laisse trop emporter par son caractère bouillant, le sage sait s avancer et se retirer à propos. Wou-wang parait avec une attitude modeste, grave et affable, au milieu de ses officiers. « Le voici sans doute, s'écria le peuple. » — « Oui, quand le sage veut faire la guerre au vice et rétablir la vertu, il est tellement maître de ses passions, que jamais il ne manifeste aucun mouvement de colère contre le vice ni de joie à la vue de la vertu. »

Wou-wang monta sur le trône en 1 122 et fonda

une nouvelle dynastie. Ki-tseu fut son conseiller intime, et le Chou King lui prête plusieurs discours. Il disait par exemple que le peuple imitant les princes et leurs agents, ceux-ci étaient responsables de sa conduite, et que si les fonctionnaires n'étaient pas équitables, le peuple se livrerait au désordre. Puis, s'exprimant d'une manière symbolique, il ajoutait:

« Voici les bonnes apparences : quand la vertu règne, la pluie vient à propos , quand on gouverne bien, le temps paraît serein. Une chaleur qui vient en son temps désigne la prudence. Quand on rend un jugement équitable, le froid vient à propos ; la perfection, c'est le vent qui souffle selon la saison. Voici les mauvaises apparences : quand le vice règne, il pleut sans cesse. Si on se comporte légèrement et en étourdi, le temps est trop sec. La chaleur est continuelle, si l'on est négligent et paresseux ; de même le froid ne cesse point si on est trop prompt, et les vents soufflent toujours si l'on s'aveugle sur soi-même. •

Ces rapprochements ne sont pas tous fort judicieux, mais ils démontrent la tendance des esprits orientaux, en général, à chercher dans les phénomènes de la nature des objets de comparaison avec les mouvements de l'ilme.

Puis viennent des divisions subtiles comme nous en avons vu plus haut. Ainsi, la catégorie des cinq bonheurs comprend, 1" une longue vie, 2*» la richesse, 3° la tranquillité d'esprit, 4° l'amour de la vertu, 5° une mort heureuse après avoir accompli sa destinée. La catégorie des six malheurs comprend, loune vie courte ei vicieuse, 2° la maladie, 3® l'af-

fliction,4o la pauvreté, 5« la cruauté, 6*» la faiblesse et roppression.

Il énumère encore les cinq occupations, les huit principes de gouvernement, les trois vertus, savoir: h la droiture ; 2« l'exactitude et la sévérité; > l'indulgence et la douceur, etc.

Wou-wang eut Timprudeuce de rétablir des souverainetés vassales qui bientôt voulurent se rendre indépendantes, causes perpétuelles de guerres dont l'empire fut troublé.

Des envoyés du pays de Lou lui ayant apporté un grand chien en présent , son premier ministre lui liit : « Préférer ce qui est utile à ce qui ne Test pas est méritoire. Le peuple trouve ce qui lui est nécessaire quand on ne recherche pas les choses rares, et quand on ne méprise pas les choses utiles : un chien, un cheval sont des animaux étrangers à votre pays (I), il n'en faut pas nourrir : de même n'élevez pas chez vous le beaux oiseaux, ni des animaux extraordinaires. »

Wou-w:.;]g mourut après sept années de régne dignement remplies.

Son fils, Tchingwang (en 11 46 ) lui succéda. Il est signalé par le ChoU'King pour sa sagesse précoce ; jeune encore, il n osa se fier à son inexpérience et s'en rapporta à ses ministres, et surtout à son oncle Tcheou-koung, qui fut régent pendant sa minorité.

Des instructions lui furent données sur les devoirs du prince envers ses sujets et sur les vertus nécessaires pour bien gouverner. On lui recommandait

(1) les chiens et les chevaux ont toujours étéasse^ rares en Chine.

de punir sévèrement une faute mêmelégèrevolontairement commise, et de pardonner, au contraire, une faute importante commise sans dessein prémédité.

L'amour filial est placé en tête de toutes les vertus; l'amour fraternel est également préconisé, mais son exercice étant subordonné à l'ordre de primogéuiture entre cadets et aînés, il en résulte une position inégale entre eux. Le Chou-King, tout en recommandant aux aines de protéger leurs cadets, n'en consacre pas moins un injuste privilège qui a souvent jeté le trouble dans les familles.

De plus sages maximes concernent l'accord qui doit régner entre les princes , les grands et le peuple. C'est pour le peuple, est-il dit, qu'il y a un roi, des chefs et des princes vassaux ; ceux-ci ne doivent pas le maltraiter ni lui faire tort ; ils doivent protéger le pauvre, les orphelins, les veuves et les jeunes filles sans appui.

Voilà de fort bons conseils, ils n'ont jamais manqué aux princes depuis Fauteur du ChouKing jusqu'à Fénelon ; mais rarement on les a suivis, parce que aucune sanction légale n'y obligeait.

Tcheou-koung disait à son neveu : « Jeune prince, vous aurez peut être des vices et des passions qui vous empêcheront d'êtrejuste ; prenez garde qu'ils ne soient comme le feu qui se communique. Dans le commencement , c'est peu de chose : mais par degré se forme une fiamme qu'on ne peut plus éteindre. •

Il l'engage aussi a ne point céder à l'amour du plaisir, et à se préoccuper du sort des travailleurs. Il s'appuie dans tous ses conseils de l'exemple des anciens : « J'ai appris, dit-il, que les anciens

s'avertissaient mutuellement des fautes qu'il fallait éviter; ils s'instruisaient, se communiquaient leurs pensées; si vous ne suivez pas mes conseils, vos vices seront imités; on changera les sages lois portées par les anciens rois contre les crimes; tout sera dans la confusion ; le peuplé mécontent commencera et finira pai' vous maudire et par invoquer les esprits contre vous. »

Voilà une franchise qui allait jusqu'à la menace. Il est fort douteux qu'un jeune prince, si débonnaire qu'il fût, ait écouté de pareils avertissements sans sourciller.

L'auteur du Chou-King a fait pour les anciens rois et ministres ce que plus tard a fait Tite-Live, il a prêté à ses personnages historiques de magnifiques discours auxquels il n'aurait manqué que des sténographes pour les recueillir. Tite-Live a conformé les harangues qu'il rapporte au caractère et à l'esprit traditionnel de ses personnages ; mais l'auteur ou le coordonnateur du Chou-King a conformé les maximes qu'il a mises dans la bouche des souverains et des ministres de différentes époques à une morale particulière qui trahit la touche de Khoung-tseu.

Bien que les Chinois aient su attaquer et se défendre avec courage, en maintes occasions, ils ont toujours été naturellement peu enclins à la guerre; le Chou-King rapporte plus d'une parole qui exprime ce caractère pacifique, comme celle-ci du roi Tching-wang : « La manière de faire le bien n'est pas toujours la même, mais tout ce qui contribue à conserver la paix tend à la même fin ; la manière de faire le mal n'est pas toujours la même> mais tout ce qui tend à mettre le trouble produit le même

effet Suivez toujours la droite raison qui réside

dans un juste milieu en toutes choses. »

C'est le système du stalu quo, en vertu duquel il vaut mieux s'en tenir aux anciens usages que de s'exposer aux troubles qui pourraient naître de leur changement ; et ce même roi dit encore : « Sous prétexte que vous vous croyez plus expérimentés que les anciens, ne changez pas les vieilles coutumes, ce serait du désordre. » Cela explique pourquoi la civilisation chinoise est aujourd'hui, à peu de chose près, ce qu'elle était il y a 2,000 ans. Aussi la prudence est-elle une vertu éminemment chinoise.

Ce même roi disait aux fonctionnaires publics: « Dans les grands postes soyez toujours sur vos gardes ; celui qui ne craint rien est surpris par le danger. »

L'indulgence et la mansuétude sont le plus beau côté de ce système ; on ne saurait être bien sévère quand on est prudent jusqu'à la pusillanimité : « Soyez indulgents, dit le même, mais faites observer la loi; sachez temporiser à propos N'ayez

point d'aversion pour les esprits bornés, et n'exigez

pas qu'un homme soit parfait en tout On gagne

à être patient, et savoir supporter les défauts des autres est une grande vertu. »

Tching-wang reconnaît aussi combien l'exemple des gouvernants peut influer sur la conduite des gouvernés : « Les peuples sont naturellement bons, dit-il, mais leur penchant pour le plaisir les fait changer ; alors ils violent les ordres de leurs supérieurs pour suivre leurs propres passions. Observez et publiez fidèlement les lois ; soyez fermes et constants dans la vertu ; vos inférieurs, touchés de vos

instrucliolis, se corrigeront et parviendront à une solide vertu. »

Tching-Wang, sentant sa fin prochaine, convoqua ses ministres et ses vassaux, leur donna ses derniers avis, et les pria de veiller sur son fils Tchao, qui devait lui succéder. « Qu'il traite bien ceux qui viennent de loin, dit-il, qu'il instruise ceux qui sont auprès de lui et entretienne la paix dans tous les royaumes grands et petits. C'est par l'autorité et le bon exemple qu'il faut gouverner les inférieurs ; vous ne sauriez être assez attentifs à faire en sorte que dés le commencement Tchao ne donne dans aucun vice. »

Il mourut en 1067.

Après une régence de quelques années, Tchao prit les rênes du gouvernement sous le nom de Kang-wang. Il rassembla les premiers vassaux et leur dit : « Les rois mes prédécesseurs pensaient plus à récompenser qu'à punir ; leur libéralité s'étendait partout ; leur gouvernement était sans

défaut et fondé sur la droiture Votre corps est

éloigné de la cour, mais votre cœur doit y être ; partagez avec moi le travail et les inquiétudes, remplissez tous les devoirs de sujets vassaux. •

Il disait à son premier ministre : « Celui qui gouverne doit s'attacher à ce qui dure toujours. — Celui qui parle doit s'attacher à ne dire que ce qui est néoessaire et en peu de mots. •

Bien que nous n'en soyons encore qu'au onzième siècle avant notre ère, l'antiquité est sans cesse invoquée comme seul modèle à suivre : « Si dans les instructions qu'on donne aux autres, dit le même, on ne cherche pas les exemples et les prô^

ceptes dans l'antiquité, que peut-on leur enseigner? »

Ce passage ferait croire encore que la partie sententieuse du Clwu-King appartient à Khoung-tseu.

Voici , en effet, une autre pensée attribuée au même roi, qu'où dirait tirée des livres de ce philosophe. « Je me rappelle cette belle maxime des anciens : La vertu régne rarement parmi les gens riches et parmi ceux qui sont d'anciennes maisons ; l'orgueil leur impose de la haine et du mépris pour les gens vertueux et ils les maltraitent : c'est détruire la loi du ciel que de ne pas se soucier de garder les règles de la modération, de ne penser à vivre que dans le luxe et la mollesse. »

Son fils, Tchao-wang, lui succéda en 1052 ; mais son amour pour la chasse le détourna de ses devoirs. Le peuple, dont ses meutes ravageaient les champs, résolut de s'en défaire, et des conspirateurs profitèrent d'un jour où il était dans une barque pour le faire chavirer et noyer avec quelques grands de sa suite.

Mou-wang, son fils, lui succéda en 1001. Ce roi parait avoir aimé les magnificences et le luxe; cependant, le Chou-Khi g le représente comme rempli de craintes sur sa conduite. Il aurait dit à un de ses officiers: «Je me trouve dans la même inquiétude et dans le même danger que si mes pieds étaient posés sur la queue d'un tigre ou si je marchais sur la glace du printemps... Au milieu de la nuit je me lève et je pense à éviter de commettre des fautes.... Mon caractère est porté au mal, mais ma ressource est dans les ministres qui sont auprès de moi, et doivent suppléer, par leur prudence et par leur expérience, à ce qui me manque ; c'est à eux de me

redresser dans mes égarements, de corriger mon obstination, de changer ce que j'ai de mauvais; par là, je pourrai me mettre en état de suivre les grands exemples de mes prédécesseurs... Les vertus et les défauts des rois dépendent des grands et des fonctionnaires publics. »

Cette observation n'est point toujours fondée en réalité; les rois choisissant d'ordinaire leurs agents parmi ceux dont le caractère, le goût, les passions s'accordent le mieux avec leurs penchants, sont exposés à avoir autour d'eux plutôt des flatteurs que des conseillers.

Mou-wang est un des rois qui régnèrent le plus longtemps, phénomène assez rare en Chine et ailleurs ; Faménité de son caractère, la douceur de son gouvernement, non-seulement lui assurèrent la fidélité de ses agents, l'attachement du peuple, mais encore ôtèrent toute espérance de succès aux ambitieux.

A lage de cent ans il dictait encore de sages mesures et recommandait, entre autres, une équitable application des châtiments. S'appuyant sur l'antiquité, il disait : On gardait alors le juste milieu dans la punition; les magistrats ne faisaient acception de personne... Un juge imite la vertu du ciel en exerçant le droit de vie et de mort... » S'adressant aux magistrats, il leur dit : « Vous qui êtes préposés pour faire exécuter les lois pénales, n'êtes-vous pas à la place du ciel pour être les pasteurs du peuple?... Parmi les fautes qu'on commet il faut examiner celles qui sont faites de dessein prémédité et celles qui ne le sont pas. »

Puis viennent des catégories de supplices et de rachats qui ont été introduites dans la loi : « S'il y a quelques doutes sur l'application des supplices, dit-il, il faut avoir recours aux cinq sortes de rachats ; s'il l'on doute que l'accusé soit dans le cas de rachat, alors on juge selon le cas des cinq sortes de fautes ou involontaires ou presque inévitables. Ces cinq fautes sont : l® parce qu'on craint un homme en place ; 2° parce qu'on veut ou se venger ou reconnaître un bienfait ; 3° parce qu'on est pressé par des discours de fenmies ; 4» parce qu'on aime l'argent ; 5° parce qu'on a écouté de fortes recommandations. »

Il y a beaucoup d'indulgence à trouver ces fautes involontaires ou presque inévitables ; elles accusent des faiblesses auxquelles la volonté n'est pas étrangère, et qui peuvent entraîner de véritables délits.

L'auteur apprécie sagement la gravité des fautes selon les motifs et les circonstances, distinction déjà signalée plus haut. « Il y a des cas sujets à de grandes punitions ; mais si la cause ou les motifs rendent ces cas légers, il faut punir légèrement. Au contraire, il y a des cas sujets à des punitions légères, mais que la cause ou le motif rend grave : alors il faut employer de grandes punitions... Dans les discussions de deux parties, un juste et droit milieu pris à propos est le plus capable de terminer les différends. •

A partir de Mou-wang, la Chine commence une ère de décadence qui se poursuivra jusqu'à l'époque des philosophes.

Un de ses successeurs , Li-vang (an 873 avant jQsus-Chrisl), contraste bien tristement avec lui; cruel, avide et prodigue, il défendait sous peine de

ïnort qu'on se parlât à T oreille ; il soupçonnait avec raison qu'on s'entendait pour comploter sa chute. Mais s'il pouvait interdire la parole à haute voix, il ne pouvait empêcher les vers satiriques de circuler, et le Chi'King^ livre des vers, 3« livre sacré des Chinois, dont je parlerai plus loin, contient des imprécations lyriques contre Li-vang , mêlées à d'autres chants nationaux recueillis depuis le dixhuitième jusqu'au septième siècle avant notre ère. Dans une élégie de ce recueil, on lit des passages qui peuvent s'appliquer à ce règne : « Un prince juste et bienveillant est l'espérance du peuple et attire à lui tous les vœux... un prince injuste et cruel, ne se fiant qu'à ses vaines lumières , trouble le repos de l'Etat et s'aliène le cœur du peuple... »

Faisant allusion au silence imposé à la plainte, le poëte dit : « Si nous ne parlons pas, nous ne pouvons remédier à rien ; mais il y a trop de danger à parler... Ils proclament leur bonne foi et leur sincériLê, et ils sont pleins de dol et de fourberie ; ils ne cessent de tendre des pièges au peuple » Or, la tyrannie corrompt le peuple en l'abrutissant; elle le pousse à l'unique satisfaction de ses besoins physiques pour le distraire de la servitude.» Le peuple, ajoute-t-il, se livre à toutes sortes d'excès, et son état empire chaque jour... On blâme mes paroles accusatrices et tu voudrais les étoufTer ; mais d'autres t'ont déjà chanté et maudit (l). »

Malgré toutes les précautions de Li-vang, et de ses sicaires, le peuple finit par se révolter, et ainsi qu'il arrive souvent , les innocents subirent le châtiment dû au coupable. Tous les membres de

(I) Chi'King, HaoYa, ch. 3, od. 3.

LA MORALE CHEZ LES CHINOIS 3i9

la famille royale, au nombre de trois cents, furent massacrés, tandis que Li-vang et un de ses fils parvinrent à s'échapper ; le tyran mourut en exil, mais son fils fut rappelé (en 827).

Le peuple ne gagna pas beaucoup au change ; ce prince ne régna pas longtemps, et eut pour successeur Yeou-wang, homme adonné au plaisir, et qui augmenta les impôts pour satisfaire aux prodigalités d'une jeune fille dont il s'était épris.

Le ChîKing contient aussi des satires contre ce prince : « Tu t'empares des champs d'autrui, ô roi, y est-il dit, tu charges de crimes les innocents, et tu les jettes dans les fers , tandis que tu renvoies les criminels impunis... Une femme babillarde causera ta ruine... Aucun conseil, aucun écrit n'est pris en considération ; aussi longtemps que cette femme régnera, les eunuques seront en faveur à la cour... »

Le dernier prince dont le Chou-King ait conservé le souvenir et signalé la sagesse, est un prince de Tsin (septième siècle avant Jésus-Christ), auquel il prête ces maximes : « Il n'est pas difficile de reprendre dans les autres ce qu'ils ont de mauvais ; mais recevoir leurs avis et leurs réprimandes sans les laisser couler comme l'eau, voilà qui est difficile... Quoique la force et la vigueur manquent aux vieillards, ils ont la sincérité et la prudence en partage, et je veux m'en servir. Les jeunes gens, au contraire, sont vigoureux, braves, habiles à tirer la flèche et à conduire un char ; mais je ne m'en servirai pas pour le conseil : ils sont portés à me flatter ; ils savent feindre des discours étudiés et changent le sens des paroles des sages. . . Un seul homme peut mettre le royaume dans un grand

danger, et un seul homme peut aussi faire régner la paix et la tranquillité... »

Telle est Tessence morale du Chou-King : les paroles sentencieuses placées dans la bouche des premiers empereurs offrent un cachet d'uniformité qui fait croire sans hésiter que Khoung-tseu y a mis beaucoup du sien en coordonnant ce livre, et peut-être a-t-il attribué sa propre sagesse aux anciens pour donner plus d'autorité à ses enseignements.

ni.

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