LAO-TSEU ET SA DOCTRINE
Depuis Mou-wang une longue succession de mauvais rois ouvrit la Chine aux Tartares, qui commencèrent leurs tentatives partielles d'envahissement et y introduisirent des usages nouveaux. Ainsi, à la mort de Mou-koung, prince de Thsin{en 621 avant Jésus-Christ) eut lieu un fait étranger aux mœurs de la Chine. A son enterrement, 177 personnes se tuèrent, dont un fils du roi, et trois personnes de sa famille, des tigres enchaînés furent ensevelis avec lui. Le P. Gaubil pense que cette coutume venait des Tartares occidentaux (1).
La Chine était donc à cette époque dans un état de dissolution politique et morale qui n'eût pas tardé à la livrer aux Tartares, si une puissante réaction ne l'eût sauvée de sa ruine imminente.
Deux philosophes moralistes vinrent par leurs prédications exercer une influence réparatrice sur les esprits : Lao-tseu, en cherchant à détourner le peuple des intérêts et des jouissances de ce monde
(l) Hérodote mentionne un fait semblable à l'occasion des funérailles des rois scythcs.
pour S'occuper de son perfectionnement moral- Khoung-tseu en enseignant la modération, le ju.te milieu dans la conduite, les devoirs respectifs des gouvernants et des gouvernés, enfin toutes lesrègles importantes de la morale pratique. Le premier, par ses idées ascétiques, fonda une école pmssante, autour de laquelle se groupèrent un grand nombre d'hommes éclairés ; mais le second, parle caractère positif et humanitaire de sa doctrine s adressait à tous, aux petits comme aux grands, aux pauvres comme aux riches, aux ignorants comme aux savants, et leur traçait les régies ^s mieux appropriées à leur condition, en un mot,
c est a Imque la Chine dût véritablement sa régénération morale. .^b^^^
Cependant Lao-tseu peut revendiquer la gloire
d^^"^ !.^''i'^?^^^^^ '° ^^^"^ ^^ ^i^^l^ unique dans 1 histoire de l'humanité, un siècle illustre par
des penseurs, dont les doctrines renferment les meilleurs enseignements de la morale naturelle
Lao-tseu naquit en 604 avant notre ère, 54 ans avant Khoung-tseu. Après de fortes et patientes études, il fut nommé, jeune encore, historiographe et archiviste d'un roi de la dynastie de Tdiéou'nni lui confia ensuite un petit mandarinat.
Outre l'étude approfondie des anciens livres il dut prendre connaissance du bouddhisme, qui s'innitrait déjà dans ce vaste empire, pour en tirer un mysticisme qui, dans la suite, fit dégénérer sa philosophie en religion entre les mains des Tao-ssé
Son œuvre capitale est le Tao-te-King, livre de la Raison suprême (1), dont les formules brèves et
tridilcln!'"^'''' ''"^'''' '''"' '" " ^^^'^^ "«« C'^^^ellente
concises se gravent facilement dans la mémoire. Le principe général de ce livre est de dégager l'âme des entraves du corps, d'arriver à l'anéantissement des passions et même des simples désirs, et finalement de s'absorber dans la contemplation exclusive du Tao (esprit OU raison suprême).
Les commentaires qui accompagnent ce livre sont curieux, en ce qu'ils renchérissent sur la doctrine déjà fort sévère de Lao-tseu : il en a été ainsi de tous les systèmes; les disciples ont exagéré, amplifié les idées de leurs maîtres en cherchant à les expliquer
Le TaO'te-King se compose de 81 chapitres, qui peuvent se réduire à un nombre bien moindre, si on élimine les répétitions. Je me bornerai à analyser sa partie morale (1).
Le CHAPITRE 1*^ résume, en quelque sorte toute la doctrine dans ces mots :
« Lorsqu'on est constamment exempt de passion^ on voit lessence spirituelle du Tao ; lorsqu'on a constamment des passions^ on levait sous une forme bornée. »
Nous allons suivre le développement de cette double pensée.
CHAP. 2. « Dans le monde, lorsque tous les hommes ont su apprécier la beauté (morale), alors la laideur (du vice) a paru. *
Un commentateur cherche à confirmer cette opinion par une tradition dont il n'indique pas la source, suivant laquelle les hommes d'autrefois étaient bienveillants, sincères, honnêtes sans le sa-
(l) Voir, pour la partie religieuse, Mémoire sur Vorigine $t la propagalion de (a doctrine du Tao, par Pauthier, 1831.
voir. Or, selon un autre commentateur, remarquer le bien, c'est reconnaître l'existence du mal; en sorte que le bien se pratique réellement en n'y songeant pas.
Chap. 3. « En ne regardant pas des objets propres à exciter des désirs^ on empêche que le cœur du peuple ne se trouble. »
Suivant le commentateur, le cœur de Thomme, étant naturellement calme, doit éviter le contact même des créatures afin de conserver sa placidité, et, appliquant cette doctrine au gouvernement des hommes, il dit que le meilleur moyen de leur procurer la tranquillité c'est le non agir, et il le recommande aux rois.
Mais le roi qui sç serait conformé à un pareil système eût été bientôt supplanté par ceux qui eussent voulu agir et prendre sa place; aussi le commentateur dit-il plus loin : ■ Tous les hommes aiment à s'élever, le saint homme aime à s'humilier et à s'abaisser, à paraître mou et faible... il sfi met lui-même après les autres et les place avant lui. » La conséquence de ce système c'est l'abdication du pouvoir en faveur d'un plus entreprenant que soi. L'abnégation portée à ce point conviendrait à des moines, à des bonzes, mais non à des hommes chargés de gouverner les autres.
Chap. 8. « Vhomme d'une vertu supérieure est comme Veau, qui habite les lieux que déserte la foule, » c'est-à-dire les lieux bas et en pente.
Sur ce chapitre le commentateur recommande au sage la charité pour tous les hommes, mais de TafTection particuUère pour aucun. N'est-ce pas condamner impUcitement l'amitié, l'amour, les affections de famille ? Que devient même la piété
filiale, cette vertu si caractéristique des Chinois? Lao-tseu n'en parle point.
Chap. 9. « Lorsqu'on a fait de grandes choses et obtenu de la réputation, il faut se retirer à V écart, »
Voilà une belle maxime, qui contredit un peu les précédentes, car elle suppose une action antérieure dont les résultats auraient été utiles ou glorieux, et que la modestie viendrait couronner.
Chap. 10. « Lame spirituelle [doit commander rame sensitive. — Si Vhomme se délivre des lumières de Vintelligence il pourra être exempt de toute infirmité morale. »
Suivant le commentateur, le naturel du saint homme étant calme et reposé, la partie spirituelle de son être est invariablement fixée, et n'est point entraînée ni pervertie par les objets matériels. Cette quiétude est portée jusqu'à la paresse, car il ajoute : « Le saint homme doit prendre la quiétude absolue pour la base de sa conduite. Un roi, par exemple, fait en sorte que le sage et les hommes bornés se montrent d'eux-mêmes, que le vrai et le faux se manifestent spontanément, et, alors, il ne se fatigue pas à exercer sa prudence. » Soit; mais aussi quelle amélioration peut-on attendre de son inaction ? Le bien se produit-il sans efforts ?
Quant à l'autre maxime, elle montre que l'apologie de l'ignorance date de loin. Jésus-Christ dira 600 ans plus tard : « Heureux les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert I » Ce sera comme une paraphrase du système de Laotseu.
Chap. 13. « Lorsqu'un homme redoute de gouverner lui-même V Empire, on peut lui confier V Empire;
M LA MORALE CHEZ LES CHlNots
lorsqu'il a regret de gouverner V Empire, on peut lut remettre le soin de l'Empire. •
C'est Pexcès opposé de l'ambition, mais je doute qu'il soit plus favorable à un bon gouvernemerit • entre le trop et le trop peu d'action il y a un milieu que Khoung-tseu saura faire prédominer.
Chap. 16. « Savoir être constant s' appelle être éclairé; celui qui ne sait pas être constant s'abandonne au désordre et s'attire des malheurs ; celui qui sait être constant a une âme large. Celui qui a une âme large est juste, celui qui est juste devient roi; celui qui est roi s'associe au ciel; celui qïti s'associe au ciel imite le Tao. Celui qui imite le Tao subsiste longtemps ; jusqu'à la fin de sa vie il n'est exposé à aucun danger. »
Voilà du mysticisme un peu obscur ; on ne saisit pas bien cette filiation à perte de vue. Le commentateur cherche à l'eclaircir en disant que posséder le Tao, c'est avoir le repos complet sans vicissitude ni changement. C'est la béatitude éternelle que prêcheront dans la suite les ascètes chrétiens, comme
devant être celle des élus après le jugement dernier.
Comment cette insensibilité, ce vide conduit-il à la justice ? Parce que, suivant le commentateur, on est exempt des affections particulières qui inspirent la partiahté. Mais n'est-on pas également exempt de Tequité qui doit présider à l'appUcation des peines?
Chap. 17. Bans la haute antiquité, le peuple savait seulement qu'il avait des rois. »
Voilà une observation profonde, mais dépourvue de réalité, car il est douteux quelle ait jamais pu être appliquée à un gouvernement assez abstrait
en quelque sorte pour ne point faire sentir son action. Le commentateur prétend qu'autrefois les princes pratiquant le non agir ne laissaient voir aucune trace de leur administration. « A cette époque d'innocence et de simplicité, dit-il, l'amour ni la haine n'avait pas encore germé au fond des cœurs. » Et il regarde comme une époque de décadence celle où les rois commencèrent à s'attacher les peuples par des bienfaits, à s'en faire aimer et louer. Cette invocation de l'antiquité à l'appui de pareilles doctrines méritait d'être corroborée par des exemples, mais Lao-tseu eût été fort en peine d'en trouver.
Suivant le même, d'autres vinrent ensuite qui, pour contenir les peuples, firent des lois pénales ; ainsi, quand l'humanité et la justice furent épuisées, ils se mirent à gouverner par la force et la prudence. Leurs successeurs ayant perdu la force et la prudence, furent regardés avec mépris. Voilà ce qu'on présente comme les conséquences funestes de l'action.
Quelques autres réflexions pourtant sont empreintes de bon sens, comme celle-ci : « Lorsque le prince n'a pas confiance dans son peuple, le peuple, à son tour, n'a point confiance en lui et le trompe. »
Il exclut même la conscience de l'action individuelle et la reconnaissance des bienfaits comme opposées à la parfaire quiétude de l'ame : « Le peuple, dit-il,^ se portait au bien, et s'éloignait du crime sans s'en apercevoir : les rois faisaient en sorte que le peuple reçùten secret leurs bienfaits et le peuple croyait obtenir de lui-même ces avantages. »>
Cette abnégation d'une part, cette impassibilité
de Tautre, ressemblent fort à rinsouciance de l'égoïsme.
Chap. 18. « Quand le Tao (ou la grande voie) eut dépéri^ on vit paraître V humanité et la justice. Quant la prudence et la perspicacité se furent montrées, on vit naître une grande hypocrisie ; quand les parents eurent cessé de vivre en bonne harmonie on fit des actes de piété filiale et d'affection paternelle; quand les Etals furent {tombés dans le désordre on vit des sujets fidèles et dévoués. »
Ainsi, les plus grandes vertus, celles qu'on a toujours regardées comme le fondement de la famille et de la société humaine sont, pour Lao tseu, les effets de la dégénérescence et de la corruption des hommes. 11 ne manquait pour appuyer son système que de nous présenter Thistoire d'une nation qui aurait vécu dans cette impassibilité.
Chap. 20 «Je ressemble à un nouveau né qui n'a pas encore souri à sa mère. Je suis détaché de tout; on dirait que je ne sais où aller. Je suis vague comme la mer., je flotte comme si je ne savais oit m' arrêter. «
Cette peinture fidèle de l'état d'un homme qui renonce à tout, à la connaissance, aux affections, au désir, à Taction, est peu séduisante, car les plaisirs les plus innocents, les arts mêmes sont impitoyablement condamnés dans ce système. Un commentateur dit : « La musique, la volupté, la richesse et le luxe sont des choses qui usent notre vie et blessent le Tao. » Il ne les blâme donc pas comme excès, mais comme simple usage.
Chap. 22. « Celui qui ne parle pas arrive au non agir, »
Ainsi le mutisme uni à Vinaction voilà ce que
la morale chez les chinois
Lao-tseu nous présente comme le nec plus ultra de la perfection morale.
Chap. 24. « Celui qui s'approuve lui-même ne brille pas ; celui qui se vante n'a pas de mérite. »
Cette maxime très-sensée n'avait pas besoin de commentaire; cependant un commentateur croit devoir la développer en disant que celui qui s'approuve lui-même avec une sorte de persistance, s'imagine que tous les autres hommes n'ont pas autant de capacité que lui ; or, comme il ne profite pas de leur talent, il ne peut arriver à briller lui-même.
Chap. 27. « L'homme vertueux est le maître de celui qui ne Vest pas. L'homme qui n'est pas vertueux est le secours de celui qui l'est. Si Vun n'estime pas son maître; si l'autre n'affectionne pas celui qui est son secours^ quand on leur accorderait une grande prudence, ils sont plongés dans raveuglement. »
Le commentateur paraphrase cette pensée un peu obscure en disant que le saint homme a le cœur exempt de partialité, instruit les autres sans acception de personne, n'est pas vertueux pour lui seul , mai s se trouve destiné à être le modèle des hommes. Par là il devient maître de ceux qui ne le sont pas, et c'est le devoir des hommes vulgaires d'écouter et de suivre ses instructions.
Ici, heureusement, la doctrine du Tao s'écarte un peu de son principe ; en effet, pour enseigner et propager un système ennemi de l'action, il faut employer des moyens d'influence exigeant une certaine activité.
Chap. 28. « Celui qui connaît sa force et garde la faiblesse est la vallée de l'Empire.»» ( C'est-à-dire le cœur de l'empire. )
Suivant le commentateur, les honneurs et la gloire ne pouvant se conserver, les sages aiment à rester dans l'humiliation et l'abaissement. Mais parce qu'ils se sont mis après les autres hommes, ceux-ci les placent avant eux ; parce qu'ils se sont abaissés, les hommes les élèvent.
Jésus Christ exprimera une pensée analogue, mais en vue de la vie future, dont Lao-tseu ne se préoccupe pas.
Chap. 30. « Partout où séjournent les troupes on voit croître les épines et les ronces. A la suite de grandes guerres il y a nécessairement des années de disette. L'homme vertueux frappe un coup décisif et s'arrête. »
Ce dernier trait encore aurait eu besoin de développement pour s'accorder avec la morale passive de Lao-tseu. Sur cette pensée le commentateur dit que les armes sont des instruments de malheur, que, cependant, on doit s'en servir contre ceux qui oppriment le peuple.
Chap. 31. « les armes les plus excellentes sont des instruments de malheur^ le sage ne s'en sert que lorsqu'il ne peut s'en dispenser \ il met au premier rang le calme et le repos. S'il triomphe il ne s'en réjouit pas ; s en réjouir c^est aimer à tuer. »
Cette dernière pensée s'adresse à tous les conquérants ; et là-dessus un commentateur rapporte que dans l'antiquité, lorsqu'un général avait remporté une victoire, il prenait le deuil, se mettait à la place de celui qui présidait aux rites funèbres, et couvert de vêtements noirs, pleurait et sanglotait. Voilà une supposition purement gratuite ; il fallait au moins quelque exemple à l'appui, il est douteux qu'en Chine ou ailleurs il se soit trouvé un général
capable de pleurer de regret à la suite de son triomphe.
Chap. 33. « Celui qui cannait les hommes est prudent^ celui qui se connaît lui-même est éclairé. Celui qui dompte les hommes est puissant, celui qui se dompte lui-même est fort. Celui qui se suffit est assez riche, celui qui accomplit des œuvres difficiles et méritoires laisse un souvenir durable dans lamémoire des hommes. »
Les stoïciens ne diront pas mieux.
Le commentateur a mêlé du mysticisme à cette pensée pourtant très-simple et marquée au coin du bon sens universel : celui-là seul est capable de se connaître lui-même, dit-il, qui concentre en lui, son ouïe pour entendre ce qui n'a pas de son, et sa vue pour voir ce qui n'a pas de corps. (Le Tao.)p
Chap. 34. « Jusqu'à ta fin de sa vie le saint homme ne s'estime pas grand, c'est pourquoi il peut accomplir de grandes choses. »
La modestie est, en effet, le plus puissant auxiliaire du talent pour réussir. Le commentateur pense que le cœur du saint homme ressemble au Tao. Quoique sa vertu soit extrêmement grande, jamais il ne se regarde comme grand ; or, c'est par là qu'il est grand.
Chap. 37. « L'absence du désir prouve la quiétude. •
Le commentateur pousse la conséquence de cette doctrine jusqu'à dire qu'on ne doit pas désirer le 7*00, parce que le cœur doit se rectifier de luimême sans aucune espèce de désir. Ce vide du cœur ressemble à ime sorte d'anéantissement de l'être, à l'oubli des autres et de soi-même.
Chap. 18. « Les hommes d'une vertu supérieure
ignorent leur vertu, c'est pourquoi ils ont de la vertu ; ils la pratiquent sans y songer ; les hommes d'une vertu inférieure la pratiquent avec intention.^
C'est le développement des idées précédeotes.
Le commentateur ajoute que la justice exigeant Texamen préalable de ce qui est bien ou mal n'est pas de la vertu, puisqu'on ne peut la pratiquer sans agir, sans y penser, sans intention. Il en résulte que la véritable vertu est tout Toppose de ce qu'on dit de la foi :
La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère ? (Racine.)
Chap. 39. « Si les princes et les rois s'enorgueillissaient de leur noblesse et de leur élévation, ils cesseraient d'être des modèles, et seraient renversés. C'est pourquoi les hommes élevés regardent la bassesse de la condition comme leur origine ; de là vient que les princes et les rois s'appellent euxmêmes orphelinsy hommes de peu de mérite^ dénués de vertu »
Dès les plus anciens temps les empereurs et les grands de la Chine ont ajouté à leurs noms, soit dans leurs édits, soit dans leurs discours, ces appellations humiliantes.
Le commentateur soutient ici que dans Tordre de la nature les vassaux et les rois sont de la même espèce que l'humble artisan : c'est quand le peuple se soumet à eux, dit-il, que de simples particuliers ils deviennent princes et rois ; et si le peuple les abandonne, de princes et de rois qu'ils étaient ils descendent dans la classe des simples particuliers.
Ces théories égalitaires répandues dans le peuple auraient pu le disposer à fonder un gouvernement démocratique, mais le mysticisme, qui enveloppait
l'ensemble de la doctrine de Tao-tseu, Téloignait de la portée des masses ; puis, Khoung-tseu venant immédiatement enseigner, sous le nom de pieté filiale, l'obéissance absolue à l'autorité, fût-elle tyrannique, les Empereurs continuèrent d'être respectés et obéis comme pères et mères du peuple, suivant l'antique tradition.
Un autre commentateur exprime sur le même sujet une pensée naïve de justesse : c'est la réunion et l'ensemble du peuple, dit-il, qui forme un prince et un roi. Si vous ôtez le peuple il n'y aura plus ni prince ni roi. ■
Chap. 42. * Ce que les hommes délestent c'est d'être orphelins, imparfaits, dénués de vertu, et cependant les rois s'appellent ainsi eux-mêmes.
Suivant le commentateur, ceux qui ont créé ces dénominations les ont empruntées aux conditions que les hommes méprisent généralement afin que les rois n'oublient jamais la condition infime d'où ils sont sortis ; et à l'appui de cette idée, un autre commentateur dit : « Quiconque se diminue les hommes l'augmentent. * C'est la même réflexion que nous avons vue plus haut.
Mais ces formules d'humilité, employ^îes à tout propos dans le langage, ont fini par perdre leur caractère primitif ; les bons et les mauvais Empereurs s'en servirent également sans croire s'abaisser. Il en a été ainsi des formules de politesse usitées dans la conversation, à force de les prodiguer on en a amoindri l'effet et détruit la valeur.
Chah. 45. « Le saint homme est grandement droit et il semble manquer de rectitude; il est grandement ingénieux et il parait stupide ; il est grandement disert et il parait bègue. •
C'est toujours la même idée exprimée déjà en d'autres termes. Les physiologistes ne sauraient y adhérer, car les traits du visage et l'attitude d'une personne révèlent quelquefois son caractère et ses goûts.
Chap. 46. « // n*y a pas de plus grand malheur que de ne pas savoir se suffire^ il n'y a pas de plus grande calamité que le désir d'acquérir. Celui qui se suffit est toujours content de son sort^
Ces maximes appartiennent à toutes les consciences, car c'est le sens commun qui les dicte. Aussi les trouve-t-on exprimées dans les mêmes termes chez les penseurs de diverses époques.
Chap. 49. « Le sage arrive sans marcher, nomme les objets sans les voir, e/, sans agir, accomplit de grandes choses.
Le sage par inaction n'aurait pas plus de mérite que le sage par prédestination. Quels dangers aurait-il courus et surmontés, quelle lutte aurait-il soutenue et quel triomphe aurait-il remporté ?
Chap. 49. « Le saint homme vivant dans le monde reste calme et tranquille et conserve les mêmes sentiments pour tous, n
Le commentaire ajoute qu'il ne se réjouit point à la vue des bons et ne témoigne pas de plaisir à la vue des méchants ; en sorte que les uns ne s'enorgueillissent point et les autres ne s'irritent point. Alors, suivant lui, tous se convertissent et le monde commence à goûter la paix.
Si la conversion des méchants pouvait s'opérer par le mutisme impassible du sage, le moyen serait facile ; mais l'expérience démontre au contraire que le silence encourage le vice : il peut être interprété comme une approbation.
la mobale chez les chinois 67
Chaf. 53. « Si les palais sont très-brillants, les champs sont très-incultes et les greniers très-vides. Le prince s^habille de riches étoffes et porte un glaive tranchant; il se rassasie de mets exquis et regorge de richesses. C'est ce qu'on appelle se glorifier du vol. Ce n'est point pratiquer le Tsio. »
La hardiesse de ces observations prouve que les Chinois jouissaient alors d'une certaine liberté de langage vis à-vis du pouvoir, et le commentateur renchérit encore sur Lao-tseu en disant : « Pour que le prince puisse porter des vêtements de soie de différentes couleurs et se nourrir de mets exquis, il faut qu'il accable le peuple d'impôts. >>
Et un autre : « Pour que le prince ait du superflu, il faut que le peuple soit privé du nécessaire. »
On voit que ces opinions n'étaient pas isolées ; elles se propageaient et passaient des philosophes à leurs disciples, et cet esprit de hardiesse et d'indépendance a toujours caractérisé la classe des lettrés et des mandarins ; ils se sont, à diverses époques, permis des conseils et des blâmes qui ont quelquefois mal sonné aux oreilles de certains rois et amené des persécutions; mais rimporlance de cette classe s'en accrut davantage et elle s'est maintenue jusqu'à nos jours.
Chap. 55. « Celui qui possède me vertu solide ressemble à un nouveau-né qui ne craint ni la piqilre des animaux venimeux ni la griffe des bêtes féroces, ni les serres des oiseaux de proie. »
Si la véritable vertu n'appartient qu'à cet âge, il faut convenir qu'elle est bien négative. La vertu du Tao est, en effet, la nullité systématique, et un commentateur dit sur ce chapitre : « Ceux qui sont mous et faibles comme le Tao subsistent long-
temps, et jusqu'à la fin de leur vie ils ne sont exposés à aucun danger. • Ou le comprend aisément ; mais cette inaction absolue jointe à la plus grande indifférence est bien celle du nouveau-né, c'est-à-dire de la brute.
CHAP. 56. « Celui qui connaît le Tao est inaccessible à la faveur comme à la disgrâce, au profil comme au détriment, aux honneurs comme à ligno-
minie. »
Il n'y a donc pour lui ni élévation, ni abaissement, ni profit, ni perte, ni faveur, ni gloire, ni honneur, ni avilissement. Voilà ce que les disciples de Lao-tseu appellent la vertu parfaite, ce que d'autres moralistes appelleraient inertie.
Chap. 58. « Le bonheur naît du malheur, le malheur est caché au sein du bonheur. — Si le prince n'est pas droit, les hommes droits deviendront trompeurs et les hommes vertueux pervers. »
La première sentence a souvent été exprimée par les moralistes et par les poètes. Quant à la deuxième, le (;Aow-Ain5fnous a signalé des princes corrompant les ministres et le peuple par l'exemple
de leurs vices.
Chap. 59. « Pour gouverner les hommes et servir le ciel, rien n'est comparable à la modération. •
Le commentateur ajoute que régler ses dépenses avec modération, ne pas prodiguer ses richesses, ne pas faire de tort au peuple, c'est là l'économie qui sert à gouverner les hommes. Cette économie si simple n'a pas souvent été mise en pratique.
Chap. 63. « Le sage venge les injures par des bienfaits. »
Maxime dont la sublimité passe la puissance morale de l'honune. Jésus-Christ la proclama éga-
lement;mais, sauf de très-rares exemples, elle en est encore à l'état de théorie. Il y a magnanimité à mépriser la diflamation, mais récompenser le diffamateur serait-ce justice? Le commentateur l'interprète comme un effet d'inaction plutôt que de générosité, en ce sens que le sage ne connaissant ni bienfait ni injure, n'a ni vengeance ni reconnaissance à exercer; il ne songe qu'à la vertu, et fait du bien à ceux-mémes qui lui ont fait du mal. Cette sagesse ressemble beaucoup à de l'apathie, puisqu'on la pratique par ignorance.
Le chapitre suivant roule encore sur la nécessité de ne pas agir et de ne pas aimer pour posséder la vertu suprême.
Chap. 65. « Celui qui se sert de la prudence pour gouverner le royaume est le fléau du royaume : celui qut ne se sert pas de la prudence fait le bonheur du royaume. »
Lao-tseu entend sans doute par prudence l'habileté ou la ruse.
Le commentateur appliquant ce principe au peuple lui-même, dit que s'il acquiert beaucoup de prudence, sa pureté et sa simplicité s'évanouissent pour faire place à la ruse et à l'hypocrisie. C'est pour cela, ajoute-t-il, que les sages de l'antiquité s'étudiaient à le rendre simple et ignorant au lieu de lui donner des lumières. Or, si le prince emploie la prudence pour gouverner, le peuple, influencé par son exemple, cherchera à devenir prudent, c'est-à-dire faux et fourbe. Le disciple aggrave ici la pensée du maître et préconise un système à l'usage du despotisme dont Lao-tseu se montre pourtant ladversaire.
Chap. 67. - • rai de Vaffeciion, c'est pourqvoi je puis être courageux. J'ai de l'économie, c'est pourquoi je puis faire de grandes dépenses. Je nose être le premier de V Empire, c'est pourquoi je puis devenir le chef de tous les hommes. »
Lao-lseu semble déroger ici encore à son système d'inaction absolue ; car Taffection, l'économie, la modestie impliquent Vidée d'une certaine activité de cœur et d'esprit, sinon de corps. Le commentateur ajoute : « Dans l'Empire, personne ne me résiste, c'est pourquoi je semble doué de courage. Celui qui économise a du superflu... Celui qui est doué d'affection ne fait de mal à personne ; le peuple le chérit comme un père et une mère. »
Chap. 68. — « Celui qui excelle à vaincre ne lutte pas. Celui qui excelle à employer les hommes se met
au-dessous d'eux. »
Un commentateur applique imprudemment cette maxime à la guerre : « Ceux, dit-il, qui lèvent des troupes, qui mettent le peuple en mouvement, qui déploient, en combattant, toutes les ressources de leur prudence, sont des guerriers du dernier ordre. » Et cependant, que devra faire un général en cas de défensive ou d'offensive légitime? S'il n'emploie tous ses efforts pour vaincre, il risquera
d'^trp vaincu.
Chap. 69. — « Voici ce que disait un ancien guerrier : « Je n'ose donner le signal ; j'aime mieux le » recevoir. Je n'ose avancer d'un pouce ; fatme » mieux reculer d'un pas. »
Les Chinois paraissent avoir souvent appliqué ce précepte ; il n'a fallu qu'une poignée de Tartares pour conquérir leur vaste territoire ; aujourd'hui encore 360 millions d'hommes sont tenus
en échec par une milice dont le chef est empereur.
Le commentateur développe la même pensée de manière à enlever tout doute sur ce système de pusillanimité : « Il ne provoque point l'ennemi, dit-il, seulement il répond à son attaque, mais il ne désire point en venir aux mains avec lui : il aime mieux fuir au loin pour éviter l'ennemi que de le chercher pour lutter corps à corps. Aimer à combattre, c'est se plaire à tuer les hommes ; par là nous perdons presque le sentiment d'humanité que nous devrions conserver comme un trésor. »
Ainsi, dans les cas de légitime défense, où l'on est forcé de tuer pour ne pas être tué, que devra faire le Tao-sse ? Se livrer pieds et poings Ués à l'ennemi; c'est la conséquence logique de cet enseignement.
Chap. 70. « Le saint se revêt d'habits grossiers ei cache des pierres précieuses dans son cœur. »
Suivant le commentateur, le sage possède intérieurement une beauté sublime, mais par sa figure et son extérieur il paraît commun et stupide. Il le compare à l'huître qui cache une perle sous son enveloppe grossière ou à une pierre informe qui recèle un diamant précieux ; de là vient que le vulgaire ne peut voir^a beauté intérieure ni ses vertus cachées.
Comment une vertu aussi discrète peut-elle servir de modèle?
^ chap. 71. « Savoir et (croire qu'on) ne sait pas, c'est le comble du mérite. Ne pas savoir et (croire qu'on) sait, c'est une maladie. »
On retrouvera cette maxime chez les philosophes grecs et latins ; mais chez Lao-tseu, elle
est moins Tapologie de la modestie que de l'ignorance, car, suivant le commentateur, si celui qui connaît le Tao peut revenir au non-savoir, c'est-àdire sans doute à désapprendre ce qu'il a appris, c'est la marque d'un mérite éminent.
CHAP. 72. « Gardez-vous de vous trouver à Vitroit dans votre demeure; gardez-vous de vous dé goûter de votre sort, »
Ces conseils de modération n'avaient pas besoin de commentaire , cependant ils ont été paraphrasés comme les autres. Un commentateur dit sur ce sujet : • Celui qui ne se dégoûte point de son sort, qui sait se suffire et ne désire rien, reste jusqu'à la fin de sa vie à l'abri du danger et du malheur... Il n'y a que le saint qui connaît lui-même sa condition et accepte avec humilité la destinée que lui envoie le ciel. Le système de prédestination au bien ou au mal qui se fait jour ici, s'accorde avec la résignalion passive commandée par Lao-tseu ; mais il ne faut pas en conclure nécessairement qu'il l'ait enseignée : l'ensemble de sa doctrine n'autorise pas cette conclusion.
CHAP. 73. « Celui qui met son courage à oser trouve la mort ; celui qui met son courage à ne pas oser trouve la vie. »
Cette sentence prise à la lettre exclurait tout effort de dévouement, où l'on risque sa vie pour son semblable ; et, en général, la doctrine de Lao-tseu aboutit fatalement à cette conséquence.
« CHAP. 74. « Lorsque le peuple ne craint pas la mort y comment reffrayer par la menace de la mort ? »
Là-dessus, le commentateur fait observer avec
raison que sous un gouvernement tyrannique, la peuple ayant perdu toute énergie ne craint pas la mort , tandis qu'il la craint sous la tutelle d'un bon gouvernement qui lui fait aimer la vie.
« CHAP. 75. « Le peuple a faim parce que le prince dévore une quantité d'impôts ; le peuple est difficile à gouverner parce que le prince aime à agir. »
£n effet, selon le commentateur, sous un gouvernement tyrannique le peuple est obligé d'employer la ruse et la fraude pour éluder des lois injustes et rigoureuses, ce qui le corrompt et le rend plus difficile à gouverner. Le mot agir, dans ce sens, signifie faire le mal.
CHAP. 76. * Le ciel Ole à ceux qui ont du superflu pour aider ceux qui n'ont pas assez ; il n'en est pas ainsi de Vhomme, il Ole à ceux qui n'ont pas assez pour donner à ceux qui ont du superflu. »
Ce passage fait allusion aux impôts qui, chez les Chinois comme chez tous les peuples, ont pesé sur les masses pour être distribués en gros émoluments à un petit nombre de privilégiés, ou gaspillés en folles dépenses . Or, soit par le travail, soit par l'impôt, c'est le pauvre qui fait le riche, et quand celui-ci rend à celui-là une partie de son bien sous forme de salaires, en retour de pénibles services, c'est uniquement un prêté rendu dans une moindre proportion.
Même chap. — « jjw^/ est celui qui est capable de donner son superflu à ceux qui éprouvent des besoins dans le monde ? Celui-ià seul qui possède en soi le Tao ou la raison suprême. •»
Il semble ici que Lao-tseu n'exige pas un grand effort de la part de l'homme pour obtenir le Tao s'il se contente de lui demander le sacrifice du su-
Ta, LA MORALE CHEZ LES CUlNOll
pt rflu. Sans doute, il juge que la rareté de l'action eu fait le mérite ; on compte les hommes qui ont pris sur leur nécessaire pour soulager les autres ; mais à eux appartient réellement la perfection morale. Toutefois, il faut savoir gré aux riches qui emploient leur superflu à faire du bien plutôt qu'à le dissiper en frivolités.
Chap. 79. « Celui qui a de la vertu songe à donner^ celui qui esl sans vertu songe à demander. •
Le commentateur s'appuie sur ce texte pour recommander d'oublier également le bien quç noua avons fait, et le mal qu'on nous a fait, c'est un rappel de Toubli des injures que Lao-tseu enseigne plus haut.
Chap. 80. ■ Si un autre royaume se trouvait m face du mien et que les cris des coqs et des chiens s'entendissent de l'un à Vautre, mon peuple arrive^ rail à la vieillesse et à la mort sans avoir visité le peuple voisin. »
Un commentateur explique cette parole par la haine que Lao-tseu portait aux princes de son temps. Ces princes se faisaient la guerre par cupidité et s'appropriaient les richesses de leui's sujets sans nul souci de leurs plaintes.
La division de la Chine en plusieura principauté» donnait lieu à des iruerres de rivalité, d'usur nations entre voisins, de là des désordres continuels qui inspirèrent à Lao-tseu ses idées exagérées en faveur de la paix.
Il dit encore : Si je gouvernais un petit royaume et un petit peuple^ je ferais en sorte que ce peuple n'eu/ des inslrunicnls de guerre que pour une compagnie de dix ou de cent hommes^ et encore qu*il n'en fU pas usage. Je ferais en sorte que ce peuple erai-
gMl la mort et qu'il n'émigrât pas au loin. Quand même il aurait des bateaux et des chars, il n'y monterait pas ; quand-même il aurait des cuirasses et des lances, il ne les porterait pas.
Avec cette doctrine de la paix à tout prix il serait difficile de constituer et de maintenir une société, car en désarmant l'individu pour sa défense, on désarme également la famille et la nation, et on les laisse à la merci du premier aventurier muni d'un peu d'audace. Les empereurs ses disciples qui, à diverses époques, ont cherché à conformer leurs actes à cet enseignement n'ont réussi qu'à causer beaucoup de troubles et à favoriser les invasions.
Les Tao-sse ont contribué pour une bonne part aux succès des Tartares comme à celui de la propagande bouddhiste. Du moment qu'on se résigne au joug, peu importe d'où qu'il vienne, comme dit l'àne de Phèdre : clitellas dàm porlem meas.
Chap. 81. « Les paroles sincères ne sont pas élégantes, les paroles élégantes ne sont pas sincères. L'homme vertueux n'est pas disert, celui qui est disert n'est pas vertueux. Celui qui connait le Tao n'est pas savant, celui qui est savant ne le connait pas. Plus le Saint donne aux hommes, plus il s'enrichit. Telle est la voie du Saint; qu'il agisse et ne dispute point. •»
Le commentateur explique cette maxime en disant que les paroles vraies n'ont pas besoin d'ornement emprunté, que celui qui agit bien ne cherche pas à parler avec habileté.
Cette observation est très juste renfermée dan»
ces termes, mais il ne faut pas oublier que Lao-tseu pousse son système de discrétion jusqu'au mutisme absolu.
Tel est, en substance, le Tao-te-king^ ce livre où respire la mansuétude, la résignation, Thumilité, Tamour des hommes ; mais en même temps le mépris du monde, la fuite de tout désir, la haine de toute action: la charité d'une part, l'indifférence de Tautre.
Lao-tseu vivait à une époque de décadence où le luxe, la richesse, la débauche, la^ cruauté des grands, jetaient la misère, le désordre, la révolte dans les masses ; et par une sorte de réaction dont l'histoire présente plusieurs exemples, en face de ces débordements il prêcha l'ascétisme.
La perfection pour l'homme, d'après lui, consiste à réduire sa forme corporelle pour se rendre incorporel, et à s'identifier avec la raison suprême, avec le Tao ; il doit anéantir ses sens pour obtenir l'impassibilité complète, nécessaire à son absorption dans le Tao.
En conséquence, le saint homme ne cultive que sa nature spirituelle ; il fuit le monde, et cependant il s'occupe des autres pour les convertir ; il fait du bien sans chercher à s'en prévaloir, par humilité, mais non par amour.
Comment aimerait-il ? Rien à ses yeux n'est beau ni laid, grand ni petit, riche ni pauvre, vertueux ni vicieux ; il ne connaît pas la vertu, car il ne connaît pas le vice ; il ne connaît pas Tinjustice, car il ne connaît pas la justice ; indifférence et ignorance, voilà son double principe.