SES DISCIPLES
Lao-tseu a eu de nombreux disciples qui tous ont plus ou moins renchéri sur son ascétisme. En ce qui concerne la partie morale de sa doctrine, je citerai quelques passages de leurs écrits.
Le premier disciple de Lao-tseu est Kouan-yuntseu, qui fit un livre intitulé Chi-chin-king où il soutient que la sagesse du saint crée la déception ; que les esprits ne le comprennent point. Tout ce' qu'on sait, c'est qu'il ne peut-être atteint, ni pénétré, ni divisé. C'est pourquoi il est dit le ciel, il est dit la vie, il est dit V esprit, il est dit l'mdf *^inc/, en un mot il est dit le Tao,
Les subtilités métaphysiques et théologiques du moyen-âge ne seront pas plus obscures.
Il dit encore : « Les actions de l'homme prennent naissance dans la pensée, elles se terminent aussi dans la pensée. »
Ceci est plus clair, mais si les actions se terminent dans la pensée, c'est pour y puiser de nouveaux motifs d'action, et non pas pour s'y perdre ou paralyser leurs effets.
Un autre disciple de Lao-tseu, Yun-wen-tseu, dans un livre intitulé le Grand Tao, s'exprime ainsi :
• Dans le monde le vrai et le faux né sont pas déterminés. Dans notre siècle chacun regarde corn-
me le vrai ce qu'il aime et comme le faux ce qu'il déteste. Celui qui cherche le vrai ne le cherche pas dans son union avec la raison des choses, il ne le cherche qu'avec sa propre raison. Celui qui repousse le faux ne repousse pas le vrai, il ne fait que le rendre plus persévérant dans son cœur. Maintenant la satisfaction de nos désirs passe pour le vrai et nous y persévérons. La répression de ce même désir c'est le faux et nous l'ecartons. Le siècle ne sait pas ce qu'il appelle le vrai et le faux. »
Les moralistes de tous les temps ont ainsi déprécié leur siècle et traité de vices les effets de l'ignorance où la masse des hommes restait plongée, faute d'une instruction suffisante ou mieux répartie.
Un autre, Tchouang-tseu, disait: «Le désir immodéré de la science a troublé le monde. »»
Les mystiques S8 ressemblent tous par une égale haine de la science, leur plus redoutable ennemie, car elle fait évaporer dans son creuset les nuages qu'ils répandent sur les questions religieuses, philosophiques et morales.
On comprend encore pourquoi cette doctrine, par la suite, a dû s'allier naturellement aux traditions merveilleuses; les Tao-sse, en effet, se sont livrés à beaucoup de superstitions ridicules ; ils ont pratiqué la magie, l'astrologie, le jeûne, le monachisme, et d'une doctrine qui aurait dû rester dans la sphère des conceptions philosophiques , ils ont fait une religion compliquée de bizarres observances.
Lao-tseu avait déjà propagé sa doctrine parmi un bon nombre de disciples fervents, lorsque KhouDg-tseu (Confucius) conamencait à produire la
sienne. Ces deux philosophes se mirent en rapport. Lao-tseu, comme doyen d'âge, ne manqua pas de faire de» remontrances au jeune néophyte ; il lui reprocha de trop fréquenter le monde : « Le sage, lui disait-il, aime l'obscurité ; loin d'ambitionner les emplois, il les fuit; il étudie les temps et les circonstances; si les temps sont bons, il parle ; s'ils sont mauvais, il se tait. Celui qui est possesseur d'un trésor lé cache avec soin, de peur qu'on ne le lui enlève ; il se garde bien de publier partout qu'il l'a en sa disposition. Celni qui est véritablement vertueux ne fait pas pr.rade de sa vertu et n'annonce pas à tout le monde qu'il est sage. »
Entre faire parade de sa vertu et en faire mystère, il est un juste milieu, que Khoung-tseu saura observer ; cacher sa vertu comme on cache un trésor, c'est imiter l'avare; et ne pas vouloir que les autres en profitent.
Conséquent avec ses principes, Lao-tseu vécut dans une profonde retraite pour se livrer à une étude exclusive de la voie et de la vertu. Ayant demandé à Khoung-tseu pourquoi il étudiait V Y-King, celui ci répondit que ce livre résumait l'humanité et la justice. Lao-tseu répliqua : « La justice et l'humanité d'aujourd'hui ne sont plus qu'un vain mot; elles ne servent qu'à masquer la cruauté et à troubler le cœur des hommes. Si vous cultivez le Tac (la raison suprême) et vous élevez à lui de toute votre âme, vous y arriverez de vous-même. »
Ce mysticisme misanth repique a pu faire desTao- 8àe d'excellents moines, voués comme les ascètes indiens ou ceux du moyen-âge, en Europe, aux contemplations solitaires, mais non de bons pôras
de famille, ni de bons citoyens, et, sous ce rapport, la doctrine de Koung-tseu a heureusement prévalu sur elle.