KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS). — SA VIE
Khoung-fou-tseu ouKhoung-tseu, dont le nom a été défiguré par celui de Confucius, se distingue de tous les philosophes et moralistes de Tantiquité par le caractère positif et pratique de son enseignement. C'est celui dont l'influence a le plus direciement et le plus longtemps agi sur les mœurs d*un peuple. Depuis le sixième siècle avant notre ère jusqu'à ce jour, sa gloire n'a point faibli, ses p'-éceptes n*ont point cessé d'être enseignés, sinon observés parmi la plus nombreuse population du globe.
Khoung-tseu naquit en 551 avant notre ère (1) ; il se fit remarquer, dès son enfance, par la piété filiale, qui fut comme le pivot de sa doctrine. Sa mère, devenue veuve, mit tous ses soins à le bien élever, et en retour il eut pour elle des égards et une docilité dont l'exemple aurait dû contribuer à faire adoucir la triste condition des femmes en Chine.
Tout jeune encore, il montrait un grand respect pour les vieillards et se plaisait à assister aux céré-
(1) Le père Amiot a écrit hi Tie détaillée de Khoung-tseu iins le \f Tolome des Mimoirês sur les Chinois.
monies consacrées aux morts; son plus grand divertissement avec ses camarades était d'imiter le cérémonial traditionnel des rites, qui consistait particulièrement à se saluer les uns les autres, à se prodiguer toutes sortes de politesses en paroles et en attitudes. C'est le seul côté un peu mystique de son école ; et son exemple et ses préceptes sur ce sujet n'ont que trop servi à perpétuer en Chine l'hypocrisie de paroles, lafféterie de révérences, les fausses protestations de dévouement qui couvrent parfois le plus abject égoïsme. Peut-être, cependant, ne faut-il pas s'en prendi'e à Khoung-tseu de l'abus d'une pratique qu'il proposait uniquement comme une application du respect filial à toutes les relations de la société.
Après des études terminées de bonne heure et avec succès, il obtint les fonctions de mandarinat subalterne, consistant à surveiller la vente et la distribution des grains ; ce fut pour lui une première occasion de révéler son génie réformateur en mettant fin aux abus de toutes sortes qui s'y commettaient ; son zèle et sa justice lui attirèrent l'estime de ses concitoyens.
A dix-neuf ans il se maria ; l'histoire se tait sur sa femme ; le peuple chinois est celui qui a le plus pratiqué cette maxime enseignée par un philosophe grec : « la femme la plus sage est celle dont on parle le moins. » En ce cas, les femmes de la Chine auraient été particulièrement vertueuses, car les annales de ce pays en parlent très-peu ; et malheureusement quand les écrivains chinois daignent le faire , c'est pour en dire du mal.
Khoung-tseu fut nommé inspecteur-général des campagnes et des troupeaux, avec plein pouvoir de
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Changer ou modifier les usages établis ; il s'acquitta de cette fonction avec une activité couronnée de
succès.
Sa mère étant morte, il fit transporter son corps auprès de celui de son père en disant que ceux qui entêté unis pendant la vie ne doivent pas être séparés après la mort. A cette époque on enterrait les morts dans le premier recoin de terre inculte qu'on trouvait, et le deuil ne durait que quelques jours, malgré les prescriptions du livre des Rites. Khoungtseu déclara que c'était mettre l'homme au niveau de la brute, que de montrer une telle indifférence pour ses restes; et donnant Texemple avec le précepte, il prit le deuil et s'enferma trois ans dans sa maison. Pendant cette retraite il se livra à l'étude, principalement à celle des King. Ce deuil et cette retraite de trois ans sont fort édifiants sans douté, mais comment pouvait-on ériger en devoir rigoureux ce qui n'était pas possible à toutes les conditions sociales ? Si Khoung-tseu avait été obligé , pour vivre, de s'acquitter d'un métier quelconque, eût-il pu accomplir ce devoir ?
Sa réputation de sagesse le fit bientôt rechercher et consulter sur la morale et la politique. Alors commence cette série non interrompue de voyages qui remplissent son existence, et dont le double but était d'acquérir de l'expérience et de réformer
les mœurs.
Ses parents rengageant à poursuivre la carrière des emplois publics et des honneure, il répondit : « Je me dois indifféremment à tous les hommes, parce que je les regarde comme ne composant entre eux tous qu une seule et même famille dont je veux être l'instituteur. »
n fonda une sorte d'académie où tout le monde put venir recevoir son enseignement, et ce fut une occasion pour se faire de nombreux prosélytes.
Il alla, en compagnie de plusieurs disciples, à la cour du roi de Tsi. On rapporte qu'étant en route il rencontra un homme qui allait s'étrangler de désespoir parce qu'il n'avait pu encore trouver la sagesse et s'élever au-dessus des faiblessesliumaines. Khoung-tseu l'aborda et lui dit : Quels qu'aient été nos torts, le plus grand de tous est de succomber au désespoir ; tous les autres peuvent se réparer, celui-ci est irréparable. Il fallait commencer par être un homme ordinaire avant d'être un sage. Car on ne saurait parvenir à être un sage qu'après avoiirempli avec exactitude ce qui est un devoir imposo par la nature à tous les hommes. Mais reprenez courage, retournez chez vous, et comme si vous commenciez dés aujourd'hui à connaître le prix de la vie, travaillez k en mettre à profit tous les instants, vous pouvez encore devenir sage... Tant qu'un homme jouit de la vie, rien n'est à désespérer pour lui. »
11 fut très-bien reçu par le roi de r.fi, mais il Is trouva peu disposé à entreprendre des réformes ; ce roi lui offrit le gouvernement d'une ville ; notre sage refusa et se rendit à la cour du roi de Lou ; le ministre de ce roi lui demanda quelle était sa doctrine: il répondit. « Je cite en exemple la conduite des anciens ; je conseille la lecture des King^ et je veux qu'on s'accoutume à réfléchir sur les maximes qu'on y trouve. » C'est là, en effet, le programme de tout l'enseignement de Rhoung tseu.
Le même lui demanda • Par où faut -il commencer pour acquérir la sagesse? » Le sage ne lui drssi-
mula pas la difficulté de cette question à résoudre. La modestie lui parait devoir être une première condition : t L'homme orgueilleux se place au-dessus des autres, dit-il, et croit que tout lui est dû; les autres, au contraire, le mettent en dernier rang et ne lui accordent rien. L'homme trop complaisant accorde tout pour tout avoir, et est la dupe de sa facilité. »
S etantrendudansla capitale de l'empire, Khoungtseu f lia visiter le temple dit de la Lumière^ où Ton rendait hommage aux ancêtres de la famille impériale, n fut frappé de voir réunies, les unes à côté des autres, les images des bons et des mauvais empereurs ; et il dit aux disciples qui raccompagnaient : « Voilà les portraits de Yao et de Chun auprès de ceux de Kie et de Cheou ; les uns et les autres ont été empereurs, c'est le seul trait de ressemblance qu'il y ait entr'eux. Les premiers ont été les favoris du ciel et ont fait les délices des hommes ; les deux autres, au contraire, ont été odieux au ciel et en horreur aux hommes : les premiers ont respecté le ciel, ont instruit et rendu heureux les hommes, tandis que les autres ont méprisé le ciel et fait du mal aux hommes. »
Malheureusement ces observations n'étaient pas inscrites au bas de ces portraits, en sorte que les visiteurs pouvaient fort bien prendre les bons pour les mauvais. En quoi d'ailleurs les portraits de grands criminels pouvaient-ils être édifiants ? La célébrité même que l'art y attachait n'était-elle pas un prestige dangereux?
Il remarqua une statue d'or dont la bouche était fermée par trois aiguilles qui perçaient les deux lèvres pour les tenir closes, et dont fe dos était cou-
la MORALE chez LES CHINOIS
vert de caractères que Khoung-tseu interpréta ainsi : Anciennement les hommes étaient très circonspects dans leurs discours, il faut les imiter ; ne parlez pas trop, car lorsqu'on parle beaucoup on dit presque toujours quelque chose qu'il ne faudrait pas dire, -r Ne vous chargez pas de trop d'affaires , beaucoup d'affaires entraînent avec elles beaucoup de chagrins. — Ne cherchez pas à vous procurer trop de joie ni une trop grande tranquillité ; la recherche que vous en feriez est elle-même une peine et un obstacle au repos. — Gardez- vous de jamais rien faire dont tôt ou tard vous puissiez avoir sujet de vous repentir. — Ne négligez pas de remédier au mal quelque petit qu'il vous paraisse : un petit mal négligé s'accroît peu à peu et devient très grand.-— Si vous ne tâchez d'éviter qu'on vous fasse de petites injustices vous serez bientôt dans le cas d'employer tout votre savoir faire pour vous mettre à couvert de plus grands torts. — En parlant ou en agissant ne pensez pas, quoique vous soyez seul^que vous n'êtes ni vu ni entendu ; les esprits sont témoins de tout. — Ne vous persuadez pas qu'un homme qui a la force en partage puisse sans risquer sa vie s'exposer à tous les dangers ; un fort trouve un plus fort qui le terrasse. — On ne résiste au souverain que lorsqu'il exige trop ; on lui obéit sans peine lorsqu'il se contente de peu. — Le ciel n'a point de parents, il traite également tous les hommes. »
Khoung-tseu ayant lu à haute voix cette inscription, ajouta : « Je pense que quiconque mettra en pratique ce qu'elle enseigne ne sera pas loin de la perfection. »
Ces maximes, en effet, résument la morale dans ce qu'elle a de plus essentiel, et soit que Khoung-
LA MORALE CHE2 LBB CRINOIf
tseu les ait lui-même interprétées dans son lëâs particulier pour en laisser modestement tout le itiérile aux anciens sages, soit qu'il les ait adoptéed, toujours est-il qu'il n'a fait que les développer dans son enseignement.
n disait à ses disciples : « Les jeunes oiseaux évitent le piège qu'on leur tend quand ils ne se séparent pas des vieux; les vieux se prennent dans les filets quand ils suivent les jeunes; il en est ainsi des hommes. La présomption, la hardiesse, le défaut de prévoyance, le peu d'attention sur soi-même sont les principales causes des écarts que font les jeunes gens. Enflés de leur petit mérite, à peine ont ils quelque teinte de science qu'ils croient déjà tout savoir; à peine ont-ils fait quelques actes de vertu les plus communs qu'ils croient être parvenus au sommet de la plus haute sagesse. Dans cette persuasion ils ne doutent de rien, ils n'hésitent sur rien ; ils entreprennent témérairement sans consulter les sages ni les vieillards ; s'engagent dans une fausse route, la suivent sans défiance, puis s'égarent et tombent dans le premier piège qu'on leur tend. Parmi les vieillards ou les personnes d'un âge mûr, il s'en trouve qui se laissant éblouir par les étincelles qui éclatent dans les discours ou dans la conduite des jeunes gens, leur donnent imprudemment leur confiance, parlent comme eux et s'égarent avec eux. »
Ces observations nous semblent des lieux communs, des redites monotones, parce qu'on les retrouve partout. Mais si Khoung^tseu n'a pas, sur ce point de la morale universelle, le mérite de l'in- ▼entioû, il a du moins celui de la priorité pour les
LA MOMLfi tUti LÉS CHtKolS fft
avoir formulées clairement et enseignées avec l'autorité de l'expérience.
Etant retourné auprès du roi de Tsi^ il en reçut toutes sortes d'honneur ; le roi voulait l'obliger à marcher devant lui ; notre sage lui fit observer qu'il ne devait pas s'abaisser ainsi : « Je ne m'abaisse point, répondit le roi, en honorant un sage; le sage est supérieur aux rois. »-:- « Ce que vous dites, répliqua Khoung-tseu, vous place même au-dessus du rang que vous occupez, mais il y a des règles de bienséance pour tout le monde ; vous manqueriez à votre devoir et je m'écarterais du mien si nous renversions l'un et l'autre Tordre qui est établi. »
On voit ici le respect religieux de Khoung-tseu pour le cérémonial traditionnel, respect qui malheureusement a été depuis invoqué par les empereurs pour appuyer leur despotisme.
Ce roi voulait lui confier une haute fonction dans l'Etat, mais un des ministres, craignant cette redoutable concurrence, parvint à l'en détourner. Khoung-tseu revint dans le royaume de Lou ; le ministre Ki-sun l'attendait avec impatience pour lui demander son secret sur la manière de»fertiliser la terre ; mais le sage, devinant qu'il voulait l'exploiter dans un intérêt privé, lui répondit d'une manière évasive. Ses disciples lui en demandant la raison, il leur dit : « Le ministre Ki-sun possède des terres considérables, il veut en tirer un grand profit, et non soulager la misère du peuple ; il ne pense qu'à trouver de nouveaux moyens pour tirer du peuple tout ce qu'il est possible d'en tirer, et augmenter ainsi sa misère. »
Un parent du même ministre, voulant obtenir
LA MORALE CHSZ LES CHINOIf
les bonnes grâces de Khoung-tseu, lui envoya mille mesures de riz ; le philosophe ne les refusa pas, mais il les fit distribuer aux gens de la campagne et à d'autres, en disant à ses disciples qui s'en étonnaient : « En me conduisant ainsi, je lui fais comprendre comment il doit se conduire luimême, et l'usage qu il doit faire de ses richesses. •
Etant allé voir exécuter des danses qui accompagnaient les sacrifices offerts pour obtenir de la pluie, il les trouva fort dégénérées de ce qu'elles étaient autrefois ; et comme ses disciples lui reprochaient sa curiosité, il leur dit : « Le sage doit les voir une fois ; cela suffit pour les apprécier ce qu'elles valent, et pour en parler avec mépris. » « 11 est bon d'avoir égard aux préjugés communs, disait-il encore, mais il ne faut pas s'y conformer en tout ; il est des cas où l'on doit même les heurter de front. » C'est ce qu'il ne fit peut-être pas assez au sujet des rites antiques dont l'observation scrupuleuse a entretenu chez les Chinois une déplorable hypocrisie de politesse.
Cependant, malgré son austérité, il aimait à voir le peuple des campagnes se livrer à des divertissements pendant les jours consacrés au culte des Esprits de la terre, et il assistait volontiers à leurs chants et à leurs danses. Un de ses disciples lui ayant dit que ces hommes feraient mieux, au lieu de s'abandonner à ces joies bruyantes, de rendre grâce au ciel pour les bienfaits qu'ils en avaient obtenus, afin d'en obtenir d'autres, Khoung-tseu répondit : • C'est bien de remercier le ciel ; mais ces bonnes gens le font à leur manière ; ne leur reprochez pas ce faible bonheur d'un jour. La continuité sans relâche de travaux énerve le corps et
l'âme; il est juste qu'après cent jours (les ai'tisans chinois n'avaient qu'un jour de repos sur cent), d'un travail pénible, ils réparent leurs forces en se livrant à la joie. Un arc qui serait toujours bandé perdrait nécessairement de son ressort et deviendrait hors d'usage. »
On voit par ces paroles et par d'autres que nous trouverons plus loin, qu'il attachait une médiocre importance au côté rehgieux des cérémonies pubUques.
Le roi de Lou fit accepter à Khoung-tseu les fonctions de gouverneur ou. préfet. Dans l'exercice de cette charge il sut se concilier l'afifection de tout le monde et principalement des classes inférieures, dont le sortie préoccupait par dessus tout; il savait se mettre à leur niveau et leur parler un langage qu'elles pouvaient comprendre. Enfin, il démontra, par sa propre conduite, le caractère pratique de sa doctrine.
Malgré sa pieuse vénération pour les morts, il ne voulait pas que les honneurs qu'on leur rendait fussent une occasion de vanité pour les vivants. Or, beaucoup de personnes riches élevaient à grands frais des sépultures qui occupaient un vaste emplacement: « C'est un abus, dit-il ; les sépultures ne doivent pas ressembler à des jardins de plaisance et de divertissement. »
Dès lors, on enterra les morts sur des hauteurs et dans des terrains impropres à l'agriculture.
Il fut nommé chef de la magistrature civile et criminelle. A cette occasion, il donna un double exemple de justice et de sévérité : l'un des principaux officiers avait commis impunément plusieurs crimes dignes de mort ; Khoung-tseu obtint du roi
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de le faire mettre en jugement ; il fut condamné et exécuté. A ceux qui trouvaient cette justice prompte et rigoureuse, le sage répondit : « Il faut qu'avant d'exercer un emploi qui met Thomme le plus doux dans le cas de punir, on soit convaincu qu'agir autrement ce serait n'avoir pas d'humanité. Pai réparé, par cet acte de justice, le mauvais exemple d'impunité donné trop souvent par les personnes de haut rang. Les crimes deviendront plus rares quand on saura qu'aucun rang ne peut mettre à l'abri d'une punition méritée. » Et à ce sujet il cita une ancienne loi portant qu'on axterminerait jusqu'à la cinquième génération pour le crime de rébellion contre le ciel et la terre, jusqu'à la quatrième pour le crime de rébellion contre les supérieurs et les magistrats, etc. Khoung-tseu ne citait point ces lois pour les appliquer : sa doctrine, au fond, les condamnait, bien qu'elle les laissât subsister. Il voulait montrer seulement qu'il avait usé d'indulgence en ne faisant pas poursuivre la famille de cet officier. Il eût mieux fait encore d'employer son autorité à provoquer l'abolition de lois si contraires à la justice naturelle.
Cependant, lui-même ne resta pas toujours dans les bornes de la modération ; ainsi, à l'occasion d'une entrevue des rois de Tsi et de low, une troupe de comédiens ayant exécuté des danses indécentes, Khoung-tseu fit immédiatement trancher la tête aux deux histrions en chef, sous prétexte qu'ils avaient insulté ces rois. Or, ces comédiens n'avaient agi que suivant les ordres du roi de Tsi. C'était donc une énorme et cruelle injustice; elle proure, en outre, combien on faisait alors bon marché de la vie des hommes.
Dans les circonstances ordinaires, pourtant, Khoung-tseu recommandait de procéder avec lenteur aux instructions judiciaires. Un père ayant dénoncé son fils pour lui avoir manqué de respect, il les fit mettre tous deux en prison pendant troife mois, au bout desquels il interrogea le père dont la colère avait eu le temps de se calmer; celui-ci dé^- Clara son fils innocent. Il les renvoya, tout en lès rappelant à leurs devoirs réciproques. C'était fort bien ; mais grâce à cette lenteur, le fils avait subi une injuste détention. On aurait pu opposer à Khoung-tseu les paroles qu'il adressait à ses disciples : « Un juge qui punirait indistinctement tous ceux qui paraîtraient avoir violé la loi ne serait pas moins cruel qu'un général qui ferait passer au fil de l'épée tous les habitants d'une ville prise d'assaut. »
Le roi de Lou étant mort, son successeur goûta peu les austérités de Khoung-tseu ; il le laissa d'abord libi-e de se retirer dans le royaume de Wei, puis le rappela pour lui faire des questions oiseuses, lui demandant par exemple quel vêtement convenait le mieux a un philosophe. « Prince, répondit Khoung-tseu, je n'ai pas encore appris comment les philosophes doivent s'habiller ; ce que je sais, c'est que leur principal objet est l'acquisition de la sagesse. — Le philosophe, lui disait-il encore, n'est occupé du matin au soir qu'à acquérir des vertus ou à accroître ses connaissances.S'il sent qu'il a assez de droiture et de fermeté pour remplir de grands emplois, il ne les refuse pas quand on les lui offre, et fait tous ses efforts pour s'en acquitter dignement. — Il ne tremble pas devant ceux qui sont àii-dessus de lui, il ne s'enorgueillit pas devant ses
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inférieurs. — S'il s'agit de reprendre quelque défaut ou quelque vice, il ne le fait qu'avec une extrême réserve. — Il est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est de son devoir ; une conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer ; la justice et la loi sont les armes dont il se sert pour défendre ou pour attaquer. — L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit de n'en craindre aucun. — L'exactitude scrupuleuse avec laquelle il pratique les cérémonies, obéit aux lois et observe les usages reçus, fait sa sûreté même parmi les tyrans. — Quelle que soit l'étendue de son savoir, il travaille toujours à l'agrandir. — Dans tout ce qui est honnête et bon, il ne voit rien de petit ; les plus minutieuses pratiques tournent chez lui au profit de la vertu. — Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne rebute point ceux qui ne le sont pas. Dans son intérieur, il ne témoigne aucune prédilection pour un membre de sa famille plutôt que pour un autre. — L'eût-on gravement offensé ou par des paroles ou par des actions, il ne donne aucun signe de colère ou de haine, et son extérieur serein et tranquille est une preuve non équivoque de la tranquillité de son âme. — Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n*importe de quelle manière. — S*il arrive que dans la distribution des récompenses on l'ait oublié, il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de ses compatriotes, et la satisfaction dont il jouit intérieurement d'avoir fait le bien pour le bien sont pour lui la plus flat-
LA MORALE CHE£ LES CHINOli
teuse des récompenses. Si, au contraire, on le place au faite des honneurs, il ne s'en enorgueillit pas ; il n'est pas moins accessible à ceux qui vont à lui pour le consulter ou s'instruire qu'il le serait si la fortune adverse lui faisait épromer des malheurs. Le changement de fortune soit en bien soit en mal ne change rien dans ses mœurs ni dans sa conduite ; il est le même en tout temps. — C'est de tout cela réuni que se forme cette charité universelle ne faisant acception de personne, et c'est de cette vertu, source féconde de toutes les autres, que le vrai philosophe cherche à se munir avant tout et sur tout ; par elle il se distingue de'l'homme ordinaire, puisque c'est elle qui dirige toute sa conduite et vivifie toutes ses actions... » (1)
Que ces réflexions aient été amplifiées par ceux qui les ont transmises, ou qu'elles appartiennent intégralement à Khoung-tseu, elles donnent toujours une haute idée du génie moral de son école.
Le roi lui disant qu'il voulait désormais s'entourer de sages, Khoung-tseu lui répondit : « Gela est très-bien, mais un roi a quelque chose de mieux encore à faire. 11 doit avoir un amour tendre pour tous ses sujets ; tâcher de leur procurer une honnête aisance ; diminuer les impôts et ne laisser subsister que ceux dont tout le monde reconnaît la nécessité... »
Khoung-tseu voyait dans la société cinq espèces d'hommes qu'il dépeint en ces termes : « Les uns, et c'est le plus grand nombre, agissant par instinct, ne connaissent que de petits intérêts : c'est le vulgaire ; les autres sont les hommes instruits, se con-
(1) Eia-yu^ Discours familier sur la vie de Khounc-tsbo.
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formant aux lois et usages ; ils influent sur les mœurs et sur le gouvernement, parlent peu, mais bien, n'agissent qu'à bon escient, et se contentent de leur sort : c'est la classe des lettrés. Une Iroisième espèce, ce sont les hommes qui font le bien pour le bien, ne se passionnent et ne s'attachent pas légèrement, sont inébranlables et considèrent Içs choses et les êtres d'un œil égal, ne se mettent au-dessus de personne, ne se découragent pas dans Tinsuccès, ne s'enorgueillissent pas dans le triomphe : c'est la classe des philosophes.
» Viennent ceux qui, en toute occasion, ne s'écartent jamais du vtslï milieu, ont une règle fixe de conduite et de mœurs, remplissent leurs moindres obligations, ne se démentent jamais, contiennent leurs désirs dans de justes bornes et y résistent quand ils veulent s'en écarter, veillent sans cesse sur eux-mêmes, mesurent leurs paroles, ne font que des actions capables de servir de modèle ; rendent des services à tous les hommes riches ou pauvres, haut-fonctionnaire ou artisan -, n'ont aucune vue d'intérêt, n'exigent même pas de reconnaissance : c'est la classe des hommes solidement vertueux. »
On ne s'explique pas pourquoi Khoung-tseu les distingue des précédents ; la nuance n'est pas assez marquée pour établir une distinction.
« Enfin , une dernière classe est celle des hommes qui réunissent les plus belles qualités de l'esprit et du cœur, remplissent avec joie tous les devoirs que la nature et la morale imposent aux hommes, font du bien à tout le monde, sont imperturbables et agissent à l'instar des Esprits : c'est la classe des P9xfaits ou des saints. »
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Voilà une définition un peu vague du plus haut degré de perfection où l'homme puisse monter par ses vertus. Mais, en réalité, cette division en cinq classes peut être réduite à trois ; et je trouve que celle des philosophes, dont Khoung-tseu est un type réel, donne la mesure de toute la puissance morale de l'homme.
Il disait à un de ses disciples qui venait d'être nommé gouverneur : « Soyez diligent à traiter les affaires , informez-vous exactement de toutes le» circonstances qui peuvent contribuer à vous les faire connaître, à démêler le vrai d'avec son apparence. Soyez juste, désintéressé, toujours égal à vous-même. La justice ne fait acception de personne ; elle rend à chacun ce qui lui est dû. Le dé» sinteressement conduit à l'équité; quand on est intéressé, on cesse bientôt d'être juste. Faites qua le peuple ne manque d'instruction dans aucun temps, car s'il ignore ce qu'il doit faire, comment serait-il coupable en ne le faisant pas? •
Observation pleine de bon sens et qui trouverait encore aujourd'hui son application : oui, l'ignorance Où croupit la grande majorité des hommes à l'égard des lois même qui les gouvernent devrait atténuer pour eux le fait de leur violation ; cependant ils sont punis àTègal de ceux qui les connaissent.
Il définissait l'homme un être dans lequel sont réunies les qualités de tous les autres êtres, et de plus, doué d'intelligence, de perfectibilité, de liberté, de sensibilité, capable de discerner, de comparer, d'agir pour une fin et de prendre les moyen3 nécessaires pour y parvenir. La philosopliie mo- 4ftrne n'a rien ajouté à cette définition.
U disait que le mariage est l'état par lequeil
Ifi
l'homme remplit sâ destination sur la terre. Rien par conséquent de plus respectable ; et il distingue les devoirs communs aux deux sexes et ceux propres à chacun d'eux. L'homme doit commander, la femme doit obéir. La tendresse, la conûance réciproque, les égards, voilà la base de leur conduite. Suivant lui, la femme est redevable au mari de tout ce qu'elle est; s'il meurt, il faut qu'elle garde le veuvage, et reste soumise à son ûls aîné. Il ne veut pas qu'elle se montre et s'occupe d'affaires du dehors, et quant à celles du dedans, elle ne doit s'en occuper que s'il y a pour elle nécessité indispensable. • C'est en menant cette vie retirée, dit -il, qu'elle jouira, parmi ses descendants, de la gloire de s'être conformée à tous les devoirs de son sexe. •
Il est beau de laisser après soi une bonne réputation, mais les conditions imposées à la femme par Khoung-tseu sont un peu humihantes. Sous ce rapport, il céda trop aux mœurs et aux idées reçues en Chine à l'égard des femmes.
Il consacre même par l'autorité de sa parole leur sujétion intérieure, leur nullité individuelle, et semble méconnaître leur influence morale sur la famille et la société ; pour lui, en un mot, c'est comme un être à part plus voisin de la brute que de l'homme. Se conformant à l'ancien livre des Rites ^ il admet sept cas où le mari peut répudier la femme: l® si elle ne peut s'accorder avec son beau-pére et sa belle-mère ; 2^ si elle est stérile ; S» si elle est infidèle ou impudique ; 4® si elle cause du trouble par ses rapports calomnieux ; 5» si elle a quelque infirmité repoussante ; 6° si elle aune intempérance de langage incorrigible ; ?<> enfin, si elle vole. Autant dire que l'honmie peut la répudier quand il le veut.
LA MORALE CHEZ LES CmNOIS QJ
Les codes de Manou et de Moïse en disent autant Cependant Khoung-tseu admet des circonstances où le mari ne peut répudier sa femme, savoir : lo lorsqu'elle n'a ni père ni mère ; 2^ lorsqu'elle porte un deuil de trois ans ; 3o lorsque le mari s'est enrichi pendant le mariage.
Le roi de Lou s'étant montré peu accessible aux enseignements de Khoung-tseu, celui-ci se retira avec ses disciples dans le royaume de Weï ; puis dans celui de Soung, où il forma des réunions'd'auditeurs, près de la ville. Ces réunions étant devenues suspectes furent brutalement dispersées. Alors, il reprit le cours de ses voyages, qui furent mêlés de beaucoup d'incidents (1).
Arrivé dans les royaumes de Tcheu et de Tsaï\ il fut jeté en prison avec les disciples, par ordre des ministres de ces royaumes, qui craignaient son influence auprès de leurs rois. Pendant cette captivité, Khoung-tseu ne se démentit pas; ses disciples voulaient opposer la force à Ja force, mais il les disposa à la patience et à la résignation. Enfin, des troupes envoyées à leur secours vinrent les délivrer.
Cependant il arriva à la fin de ses jours sans avoir atteint son but , la réforme des mœurs, des coutumes et des lois ; il n'avait obtenu que des succès partiels et qui semblaient devoir peu durer. Malgré toute sa résignation philosophique, il en éprouvait de la tristesse et se lamentait en disant : • On ne peut parvenir au sommet de la montagne sans passer par des chemins difficiles et raboteux ; on ne peut atteindre à la vertu sans qu'il en coûte
(I) Voiries Mémoires tur les Chinois, t. XIL
LA MOKALB CHEZ tBS ClIIfOIS
bien du travail et beaucoup de peine J*ai fait de
vains efforts pour mettre sur la voie qui conduit à la sagesse ceux qui voudraient y marcher ; n'ayant pu réussir, je n'ai plus de ressources que dan^ les gémissements et les pleurs. •
Rentré dans sa patrie, il ne s'occupa plus que d'enseigner sa doctrine ; il choisit à cet effet un tertre surmonté d'un pavillon dont il fit une salle de conférences auxquelles il invita de nombreux auditeurs, et c'est alors qu'il rédigea et expliqua le livre des vers (le Chi'king)\ le livre des annales (1© Chou-king), le livre des changements (le Y-king)^ et compléta son ouvrage intitulé : le Printemps et V Automne (Tchun-Tsieou).
Ayant perdu son plus cher disciple, Yen-hoeï, il en éprouva un chagrin inconsolable; il s'écriait souvent : « Le ciel m'a tué ! le ciel m'a tué 1 » Montrant ainsi qu'il n'est point de philosophie assez stoïque pour consoler de la perte d'un véritable ami ; et depuis ce jour il traîna une existence fort triste.
Sentant l'approche de la mort , il convoqua ses disciples dans la salle de ses conférences , et leur donna de derniers conseils. • Un homme quelque sage, quelqu'intelligent, quelqu'éclairé qu'il soit, disait-il, n'est pas également apte à tout. Le point capital de chacun est de connaître à quoi il est propre, afin de s'y appliquer de préférence et de s'y perfectionner. Vous êtes témoins du peu de succès que j'ai eu dans mon entreprise ; ce que vous pouvez faire, c'est de conserver le précieux dépôt que je vous ai confié ; vous le confierez vous-mêmes à des personnes qui pourront en faire usage et qui le
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transmettront à leur tour pour le faire parvenir aux générations futures. »
On croirait lire saint Paul, qui, plus tard, adressait les mêmes recommandations à ses auditeurs. Puis il chargea chacun d'eux d'une tâche particulière le plus en harmonie avec son talent.
On rapporte comme étant ses dernières paroles, celles-ci : « La montagne de Taï-chan s'écroule ; jd n'ai plus à lever la tête pour la contempler. Les poutres qui soutiennent le bâtiment sont plus qu'à demi pourries, je n'ai plus où me retirer ; l'herbe sans suc est entièrement desséchée ; je n'ai plus où m'asseoir pour me reposer. La saine doctrine avait entièrement disparu ; elle était entièrement oubliée ; j'ai tâché de la rappeler et de rétabUr son empire : je n'ai pu réussir. Se trouvera- t-il quelqu'un après ma mort qui veuille prendre sur soi cette pénible tâche ? »
Quelques jours après il mourut dans sa soixantetreizième année, en 479 avant notre ère, etneuf aûs avant la naissance de Socrate.
De grands honneurs funèbres lui furent rendus par ses disciples et parle roi de Lou. Un magnifique mausolée élevé à sa mémoire, devint un but de pèlerinage et presque un objet de culte. Ses descendants jouissent encore aujourd'hui d'une certaine considération, et de la seule noblesse héréditaire qui existe en Chine.
Ainsi, Rhoung-tseu, comme tous les grands réformateurs, ne vit pas le succès couronner sas efforts; mais à peine disparu de ce monde, il a été l'objet des plus grands honneurs qu'un sage puisse désirer, la vénération pour sa mémoire et le triom-
phe de ses doctrines, triomphe fondé sur la vérité des principes de morale inscrits au fond de toutes les consciences.
En conséquence de ces mêmes principes de la morale naturelle qu'il proclama, Khoung-seu, ennemi du mysticisme et du merveilleux, est peutêtre le seul qui n'ait pas eu la prétention de se montrer aux yeux des peuples comme l'interprète ou Tinspiré du ciel ; il n'a point voulu fonder une religion, ni même inventer une philosophie; il s'est mis à étudier uniquement la nature morale de rhomme, à définir, à expliquer, à énumérer les sentimens du bien, du beau, du vrai et du juste, et à formuler des maximes et règles pratiques à la portée de toutes les intelligences.
Reconnaissant dans l'homme, avant tout, une mission morale et sociale à remplir ici-bas, il en a fait ressortir l'importance et indiqué les moyens, laissant à d'autres philosophes le soin d'élucider ou d'obscurcir les questions sur l'dme, sur la vie future, sur la raison suprême, etc. Il reconnaît bien un principe supérieur, intelligent, spirituel ; mais son dogme fondamental, son vrai culte, c'est la piété filiale, qu'il pousse jusqu'à l'exagération, jusqu'au fanatisme.
La piété filiale est pour lui la base et le faîte des devoirs sociaux, du gouvernement, de la famille ; mais comme il en fait un principe absolu, il en déduit des conséquences également absolues, savoir tous les droits du côté du père ou du souverain, tous les devoirs du côté du fils ou du sujet ; et s'il y a des obligations rigoureuses également com-
mandées au père et au souverain, elles restent subordonnées à leur arbitraire, à leur bon vouloir. Cependant, chez aucun peuple ancien les règles du gouvernement n'ont été mieux exprimées qu'en Chine, soit par les philosophes, soit par les ministres, soit par les souveraiHs eux-mêmes. Ainsi, l'on attribue ces belles paroles à l'empereur Hoangti (2600 ans avant notre ère) : « Le gouvernement des hommes est comme l'eau qui coule dans la vallée sans remonter a sa source ; son action est incessante et ne s'arrête jamais. Pourvoir aux besoins des populations, et ne pas montrer envers elles de l'indiflerence ou du mépris ; faire la part de chacun, c'est-à-dire tracer à chacun ses devoirs, selon la position qu'il occupe, et ne pas multiplier sans nécessité les obligations de chacun, voilà le seul et véritable gouvernement; c'est pourquoi encore appliquer ces principes à l'empire et ne jamais les oublier est le seul et véritable gouvernement. »
Quelle que soit l'authenticité de ces paroles en tant qu'imputables à cet empeieur, leur ancienneté est incontestable, et prouve que les Chinois ont connu de bonne heure les principes d'un bon gou vernement, mais il a toujours manqué à ces principes une sanction obligatoire. Le souverain étant regardé comme le père et la mère du peuple, on s'en est rapporté à sa conscience pour l'accomplissement de ses devoirs. Un sujet, c'est-à-dire un fils, ne saurait l'y rappeler dans le cas où il s'en écarterait.
On a bien vu des ministres et des lettrés, en de rares circonstances, oser présenter des remontrances aux princes et signaler leurs injustices ; mais
102 liA MOBAUE CREl LES GHINOIB
c'était en a'agenouillant, en offrant presque leur tête pour expier cette audace.
Laisser tous les avantages du côté du prince, savoir : la force armée, la richesse et le pouvoir, n'était-ce pas lui permettre d'en abuser ? Et en défendant au peuple de le renverser sous peine de crime de lèse-paternité, comment ce peuple n'eutil pas toujours été à la merci du hasard de la naissance ou de l'usurpation, qui lui imposait un bon ou le plus souvent im mauvais roi ?
DOCTRINE DE KHOUNG-FOU-TSEt. — LK8 SSB^ChOU^ OU LES QUATRE LIVRES CLASSIQUES. (1)
Les quatre livres classiques contiennent la doctrine de Khoung-tseu recueillie par ses disciples sous ces titres. 1« Le Ja-Atooula grande étude. 2oLe Tchoung-yoïing ou l'invariable dans le milieu. 3° Le Lun-yu ou entretien philo? ophique. 4® Le M en g- Iseu.
Le Ta-hio ou la gran le étude, est le premier livre et le plus important comme destiné à l'instruction des jeunes gens qui se destinent à la vie politique.
« Le Ta-hio, dit un docteur Chinois, est un livre laissé par Khoung-tseu a son disciple Thsengtseu, afin que ceux qui commencent à étudier les
(l) Je me sers de la traduction donnée par M. Pauthicr dans ses Livres tacrét de l'Orienî.
LA MORALE CHEÏ LES CHINOIS t03
sciences morale et politique s'en servent comme d'une porte pour entrer dans le sentier de la sar
gesse. »
On l'enseignait dans le collège impérial. Son étude abandonnée pendant quelque temps fut reprise dès le xii« siècle de notre ère par le docteur
Tchoû-hi.
Le philosophe commence par établir que l'homme une fois à l'âge de raison doit apprendre les devoirs qui lui sont imposés dans les différentes conditions de la vie, développer ses facultés morales, et chercher son bonheur dans la sagesse.
La perfection morale, tel est le but final que se propose Khoung-tseu.
Le premier pas à faire pour y arriver, c'est de connaître son but, puis de méditer sur l'essence des choses, sur les principes et les conséquences des actions.
Il donne en exemple les anciens princes Yao, Chun et Yu. qui ayant commencé par mettre le bon ordre dans leurs familles, par se corriger eux-mêmes, par augmenter leurs connaissances, auraient finalement atteint cette perfection.
Il cite une des inscriptions gravées sur la baignoire du roi Tching-thang ainsi conçue : «• Renouvelle-toi complètement chaque jour. » Ce qui veut dire : examine-toi et améliore loi bans cesse. Notre philosophe blâme la solitude absolue et prolongée comme inspiratrice d'actions vicieuses : si la vertu se forme dans la conscience sa manifestation doit-étre extérieure; aussi appartient-il au sage de veiller attentivement sur ses pensées secrètes, afin qu'elles lui inspirent des actions dignes d'être imitées. Suivant lui, quand l'âme n'est pas
maîtresse d'elle-même on regarde et on ne voit pas, on écoute et on n'entend pas : c'est pourquoi il faut s'appliquer à rectifier son âme et à se corriger de toutes passions vicieuses.
Reconnaître les défauts des personnes qu'on aime et les bonnes qualités de celles que l'on haït est chose fort rare, l'homme étant naturellement partial envers ceux qu'il aime, injuste envers ceux qu'il haït, servile envers ceux qu'il respecte ou craint, miséricordieux envers ceux qui lui font pitié.
Il traite ensuite des devoirs imposés à ceux qui gouvernent.
Un homme capable de gouvernei* et d'instruire les hommes doit tout d'abord être capable d'instruire sa propre famille. La piété filiale est sa première règle; c'est elle qui lui inspire de la déférence dans ses rapports avec les personnes plus âgées que lui, et la bienveillance dans ses rapports avec la multitude.
L'influence de la vertu est telle, suivant lui, qu'une seule famille douée d'humanité et de charité sufiira pour rendre une nation humaine et charitable; de même un seul prince avare et cupide suffira pour amener le désordre dans une nation. En effet, la conduite d'un prince étant publique, le peuple, dans son ignorance, est disposé à imiter toutes ses actions, les jugeant bonnes, non eu elles-mêmes, mais pai- la haute position de leur auteur.
« Si un prince ne possède pas et ne pratique pas lui-même toutes les vertus, dit-il, il ne saurait les exiger des autres. ■
Et cependant, il les exige, car si les princes se
> mettent au-dessus des lois, ils veulent que les autres s'y soumettent.
Le livre des vers dit : « Le prince dont la conduite est toujours pleine d'équité et de sagesse remplit ses devoirs de père, de fils, de frère aîné et de frère cadet, et le peuple l'aime. »
Les devoirs réciproques des hommes entre eux sont fort bien déterminés dans ce livre. Il recommande de ne point faire à nos inférieurs ce que nous blâmerions dans nos supérieurs à notre égard. • Ce que vous réprouvez, dit-il, dans ceux qui sont à votre droite, ne le faites pas à ceux qui sont à votre gauche. »
Le livre des vers porte : « Le seul prince qui inspire de la joie est celui qui est le père et la mère du peuple. »
Khoung-tseu revient sur le danger des mauvais exemples donnés par le prince : de même que le peuple imite les vertus du prince, il imite ses vices. Quand un prince cherche à amasser des richesses, le peuple s'abandonne à toutes les passions cupides. S'il est économe, le peuple est ménager. Si le prince et les magistrats emploient des moyens violents et injustes, le peuple sera violent et injuste.
Le premier devoir du prince est d'élever en dignité l'homme de talent. S'il donne ses préférences à des hommes haïs de tous, il fait ce qu'on appelle un outrage à la nature humaine. Des calamités redoutables fondront sur lui.
Enfin, les princes ne doivent point s'enrichir au moyen des revenus publics; la justice, voilà leur seule richesse. S'ils cherchent à s'enrichir, ils attirent auprès d'eux des hommes cupides qui simuleront la vertu pour les tromper. Le philosophe dé-
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clarê enfin qu'une mauvaise administration fait tomber sur le gouvernement les châtiments du ciel et les vengeances du peuple.
Cette hardiesse de langage ne prouve point que les Chinois, au temps de Khoung-tséu, jouissaient d'une entière liberté de parler ; son enseignement ûé s'adressait qu'à un certain nombre de disciples et aux princes qui voulaient bien l'écouter ; mais nous avons vu, dans les détails de sa vie, que, même devant eux, il n'eût pas toujours impunément son franc-parler.
Un commentateur interprète, en la résumant, la doctrine de Khoung-tseu sur le gouvernement :
« Le gouvernement d'un Empire consiste dans rapplication des règles de droiture et d'équité naturelles que nous avons en nous, à tous les actes d'administration publique, ainsi qu'au choix des hommes que Ton emploie, lesquels, par leur bonne ou mauvaise administration, conservent ou perdent l'Empire. Il faut que, dans ce qu'ils aiment ou dans ce qu'ils réprouvent, ils se conforment toujours au sentiment du peuple. »
On ne peut renfermer plus de sens en moins de mots. Cette théorie gouvernementale n*a pas été dépassée ; nos révolutions n'ont eu d'autre but que de l'ériger en fait, et, si simple qu'elle paraisse, on est encore à la recherche des moyens d'exécution.
LA MQI^ALE Cm^ LES CHINOIS 107
LE TCHOUNG-YOUNO OU l'jNVARIABLE DANS LK MILIEU.