DRAME DES MAGES
Modo accipiant eas demones, et prxcipiteniur in infernum. ■■« aussitôt des démons les saisissent et les précipitent dans l'enfer. »
Les manuscrits du dixième siècle nous offrent des moralités dont le dénouement est moins terrible. Le Drame des Mages, par le diacre Samuel, est d'un grand intérêt. Je l'ai tiré d'un évangéliaire du dixième siècle, provenant du monastère de Bilsen, dans le Limbourg, près de Liège. Quoique j'en aie calqué la notation neumatique avec le plus grand soin, la traduction en notes modernes serait trop hypothétique pour trouver place ici. Je me bornerai donc à donner le scénario, renvoyant le lecteur au texte que j'ai publié dans l'ouvrage cité1. La pensée de l'auteur a été de mettre en action l'évangile qui se rapporte au voyage des rois Mages, à leur visite à Hérode et «à la crèche de Bethléem, et enfin à la colère de cet ambitieux tyran, bien digne des maîtres dont il tenait la couronne, et qui, pour la conserver, a commandé le plus lâche massacre qui ail ensanglanté les pages de l'histoire. La représentation s'ouvre par mi chœur en l'honneur d'Hérode, occupant le trône de David. On voit d'un côté les anges annonçant aux hommes du peuple la bonne nouvelle, de l'autre l'étoile qui va guider les rois Mages vers Bethléem. Le chambellan d'Hérode vient trouver ceux-ci, leur vante la puissance de son maître et les invite de sa part à se rendre auprès de lui. Hérode les accueille, fait venir les scribes, qui lui lisent les prophéties relatives à la naissance du Sauveur. Hérode fait des présents aux Mages et les invite à revenir à sa cour et à lui répéter ce qu'ils auront vu. Les Mages reprennent leur marche, guidés par l'étoile, qui reparait. Ils rencontrent les bergers; un colloque s'engage et ils sont conduits dans l'étable de Bethléem. Là ils voient la sainte Famille et auprès de la Vierge, l'accoucheuse, obstetrix. La présence de ce personnage est fréquente dans les anciens manuscrits. Dans le Drame de la Nativité, représenté à Bouen au treizième siècle, il y en a même plusieurs : obstetrices. Après l'adoration de l'Enfant et l'offrande de l'or, de l'encens el de la myrrhe, l'ange apparaît et ordonne aux Mages de retourner dans leur pays par un autre chemin. Ici, comme dans le drame antique, le chœur résume l'action par le chant de l'antienne O regem Cœli et de l'hymne Hostis Herodes impie. D'une part, c'est l'invocation et le triomphe, de l'autre, l'imprécation et la malédiction. Un personnage nommé Archélaiis annonce au roi qu'il est trompé dans son attente et qu'il ne reverra plus les Mages.
J'ajouterai "que, dans Ce drame, les Mages chantent leurs rôles en vers hexamètres, tandis que les autres personnages s'expriment plus librement.
1. Histoire générale de la musique religieuse, chapitre des Drames liturgiques, p. 115.
Le manuscrit de Saint-Martial de Limoges nous offre aussi une scène chantée des Prophètes du Christ, qui est fort éloquente. Le prxcentor évoque successivement Israël, Moïse, lsaïe, Jérémie, Daniel, Habacuc, David, Siméon, Elisabeth, Jean-Baptiste, Virgile, INabuchodonosor (au sujet des trois jeunes hommes dans la fournaise), enfin la Sibylle :
Vera pande jam, Sibilla,
Que de Cliristo prescis signa?
Iiesponsum :
Jndicii signum : tellus sudore madescet ; E Cœlo rex adveniet per secla futurus, Scilicet in carne presens ut judicet orbem.
Judea incredula,
Cur manès adliuc invcrecunda?
Et chacun des personnages interpellés chantait un texte se rapportant au Messie. Le prxcentor interroge Virgile en ces termes :
Vates, Maro, Gentilium, l)a Christo
Testinionium,
et Virgile répond :
Ecce polo Demissa est Solo nova Progenies,
allusion au passage souvent cité de l'ode à Pollion.
Le chant de cette scène est loin d'être à la hauteur des textes mis dans la bouche des personnages. La notation en neumes, si incertaine, a beau être torturée et appliquée à divers points de repère, on ne trouve qu'un récitatif de leçon aussi monotone qu'une complainte murmurée par un Arabe et accompagnée sur le tanbourah. L'origine orientale de ce chant ne me paraît pas douteuse, en raison surtout de l'intervalle de quarte augmentée qu'on rencontre fréquemment dans les kaçidah arabes, et qui a été proscrite du chant grégorien; tritonus diabolus est in mnsica.