DRAME DE LA « MONDANITE DE MAGDELAINE
de toute pensée d'enseignement religieux, auteurs et comédiens commencèrent par traiter des sujets chrétiens avec une liberté de langage, de costumes, de mise en scène que les drames liturgiques ne comportaient pas. C'étaient la Nativité, l'Adoration des Rois, la Passion de Notre- Seigneur, le Martyre de saint Etienne, de saint Denis, la Conversion de saint Paul, enfin les Actes des Apôtres, le plus développé de tous, car la représentation en dura plusieurs semaines et obtint un immense succès. Contrairement à ce qui eut lieu en Italie et en Allemagne, dès la première idée qu'on eut d'un art dramatique, la musique en France et en Angleterre n'occupait qu'une très petite place dans ce théâtre primitif. On puisait dans le répertoire des chants d'église que tous les spectateurs savaient par cœur, et la situation était ainsi caractérisée par telle hymne, telle antienne, tel psaume. Les confrères de la Passion donnèrent leurs premiers spectacles à Saint-Maur-les-Fossés, près de Yincennes, qui étaient les Champs-Elysées de cette époque. Le roi Charles YI protégea leurs essais et leur octroya en 1402 des lettres patentes qui leur permirent de s'installer à Paris.
C'est à ces représentations de la Nativité et de la Passion qu'il faut faire remonter l'origine des Noëls et des Complaintes en langue vulgaire, des Weihnachtslieder des Allemands, des Christmas-Carols des Anglais, des Yillancicos des Espagnols. Les Bretons, les Flamands, les Languedociens, les Bourguignons, les Morvandiaux, les Provençaux eurent leurs noëls, qui, chantés par tradition clans les familles, nous ont été transmis avec les airs notés dans des recueils spéciaux.
Les Mystères jouirent d'une grande faveur en Allemagne aux quinzième et seizième siècles, particulièrement à Salzbourg, à Stuttgart, dans le Tyrol. On possède sur la Nativité de Jésus-Christ une pièce de Knust représentée en 1540, une autre de Bénédict Edelpock donnée en 1556; enfin une troisième très développée en neuf actes et à vingt-quatre personnages du célèbre meistersânger Hans Sachs.
Une des pièces représentées à Paris avait pour titre la Mondanité de Magdelaine. L'auteur, Jehan Michel, craignait sans doute que la musique n'empêchât d'entendre les paroles de son poème, car il donne l'indication suivante : « Elle pourra chanter des choses faictes à plaisance, ce qui s'ensuit, et après le pourra dire sans chanter. »
Pendant que les courtisanes qui lui font cortège chantent des chansons assez gaillardes, Magdelaine, assistée de ses femmes Pérusineet Pasiphaé,fait sa toilette, se parfume, se farde, se pare de perles et de fleurs; des hommes
viennent lui chanter des madrigaux en s'accompagnant delà gui ter ne-i Elle leur expose son genre de vie galante :
Je veuil estre toujours jolie, Maintenir estât hault et fier, Avoir train, suivre compaignie, Encores huy meilleur qu'hyer.
Je ne quiers que magnifier.
Ma pompe mondaine est ma gloire :
Tant veuil au monde me fier, Qu'il en soit à jamais mémoire.
J'ai mon chasteau de Magdalon, D'où l'on m'appelle Magdelaine, Où le plus souvent nous allon Gaudir en toute joie mondaine.
Je veuil estre de tout bien pleine, Tant qu'au monde n'ait la pareille; Et passer en plaisance humaine Tout aultre qu'à moi s'appareille.
Il résulte donc des indications de l'auteur que l'on introduisait des chants dans les scènes déclamées et jouées, qu'on chantait des « choses faictes à plaisance », sauf à continuer ensuite le jeu de la pièce. C'est, en un mot, le vaudeville et Popéra-comique, la comédie mêlée d'ariettes dès les quatorzième et quinzième siècles.
Il est incontestable que l'on a abusé de ces représentations pour en taire l'objet de réjouissances populaires, qui, dans tous les temps, dégénèrent facilement en folies carnavalesques. Mais c'est précisément pour bien établir la différence entre l'usage et l'abus, que j'ai cru devoir donner, le premier en date, le nom de Drames liturgiques à ces fêtes réellement religieuses, lorsqu'en 1847 j'ai publié mes études sur cette matière dans les Annales archéologiques. Le terme est resté. Des érudits comme MM. de Coussemaker, Léon Gautier, Marius Sepet, Fétis l'ont adopté : ce qui prouve, je crois, en faveur de sa précision. Toutefois ce dernier savant a encore accueilli avec trop de crédulité les assertions des écrivains hostiles ou prévenus (voir ÏHisto ire de la Musique, page 125). Les abominations dont il s'indigne ont pu avoir lieu dans la rue, mais les drames liturgiques proprement dits n'ont jamais eu rien de commun avec elles. Les Mystères, Farces et Sotties auxquels ils ont pu donner naissance ou servir de prétexte, ont amené à leur tour leur suppression. Il est facile de faire entre eux une distinction aussi équitable qu'évidente.
Toutefois, à l'occasion des fêtes de Noël, de l'Epiphanie, il y eut des