‹ Histoire de la musiqueChapitre 131 sur 222 · ORIGINE DU QUATUOR. 4M · texte numérisé non relu

ORIGINE DU QUATUOR. 4M

souvent d'un grand préjudice pour le succès des pièces, celui qui aura fait un opéra pourra seul, si bon lui semble, conduire les répétitions et battre la mesure, même dans les représentations, sans qu'aucun autre puisse s'en mêler, si ce n'est de son consentement. »

Et voici un commentaire de Laborde qui vraiment n'est pas mal tourné. C'était en 1780, et il faut reconnaître à la décharge des symphonistes qu'on leur faisait jouer parfois des œuvres bien médiocres.

a Si les musiciens de l'Opéra réfléchissaient davantage sur les devoirs de leur état, ils se regarderaient comme dépositaires de la gloire et de la fortune de plusieurs personnes de mérite, qui, pour avoir peut-être des torts envers eux par les formes, n'en sont pas moins dignes d'être encouragées et soutenues. Si la prévention, les cabales, les préjugés, l'engouement sont blâmables chez tous les hommes, ils sont odieux parmi les membres d'un orchestre qui tient en ses mains le destin de l'auteur qui s'abandonne à lui. L'orchestre de l'Académie royale est aujourd'hui trop bien composé pour craindre à l'avenir de pareilles injustices, et les nouveaux compositeurs pourront désormais avec assurance confier à son honnêteté le soin de leurs succès. »

C'était encore un reste des traditions des anciens que l'usage d'attribuer le ton de tel instrument au caractère de tel personnage, à telle situation. On a fondu depuis tous les éléments de l'orchestre dans un ensemble d'où l'on détache exceptionnellement les types caractéristiques pour produire des effets passagers. Il n'en était pas ainsi dans les premiers temps de l'opéra êii Italie; chaque rôle était annoncé par les instruments qui lui correspondaient : flûtes, musettes, violons, luths ou trompettes. De Monteverde à Lulli, cette pratique, assez naturelle d'ailleurs, a été observée.

L'origine de la symphonie, du quatuor, de la sonate, en un mot de la musique de concert et de chambre, remonte aux ricereari da suonare qui eurent une grande vogue en Italie, au seizième siècle; on exécutait ces morceaux généralement fugues et dans des mouvements divers sur des violes, des basses de viole, des théorbes, des luths, des trompettes marines.

Peu à peu le quatuor se dégagea de cet ensemble. Il se composa d'abord de trois parties, savoir d'un premier mouvement assez animé, d'un second plus lent et d'un rondeau ainsi appelé à cause de la répétition du motif principal ; plus tard, on ajouta un menuet ou un scherzo. La sonate, le quatuor, le quintette, la symphonie offrent les mêmes divisions. Lorsque la sonate est composée pour deux ou trois instruments, elle prend le nom de duo ou de trio. Les premières sonates un peu développées sont dues à Emmanuel Bach ; vinrent ensuite les chefs-d'œuvre d'Haydn, de

Mozart, de Sébastien Bach, de Beethoven, de Hummel, de démenti, et d'autres fort intéressantes de Ruffner, de Dussek, de Cramer.

Corelli, Tartini en écrivirent pour le violon, Krumpholtz pour la harpe, Duport pour le violoncelle.

Haydn est regardé à juste titre comme le père de la symphonie. C'est lui qui en a fixé les formes générales et perfectionné le genre. La souplesse de son talent lui a permis d'écrire des inspirations neuves et hardies avec clarté et des moyens restreints. Car de son temps la virtuosité était rare chez les exécutants. Une idée de quelques mesures lui suffisait pour imaginer les combinaisons les plus variées, les accompagnements les plus harmonieux. Haydn a été surtout inventeur. Il est, à mon avis, le plus grand des musiciens modernes. Tous lui doivent une partie de leur science, de leurs procédés, tandis que lui a distancé d'un bond ses prédécesseurs. Sa première symphonie en ré date de l'année \ 759, et elle ouvre la série ascendante de ses huit cents compositions, où l'on compte 80 quatuors.

Mozart s'est montré aussi supérieur dans la musique de chambre que dans ses opéras. Beethoven au contraire a été par-dessus tout symphoniste, joignant le génie à la science qu'il avait puisée jeune encore à la source la plus féconde, je veux dire dans les ouvrages de Haydn plus que dans ses conseils, auxquels son orgueil l'a empêché de rendre hommage. Il a atteint l'apogée dans la symphonie en ut mineur, qu'on peut regarder comme le type le plus parfait de la grande symphonie instrumentale.

Mendelssohn est le seul compositeur qui jusqu'ici ait recueilli une part assez considérable de la succession de ces trois grands musiciens pour qu'une place lui soit donnée à leur suite. Après lui, le genre symphoniquc a été traité d'une tout autre manière que par le passé. Emporté par son génie audacieux et aventureux dans des régions trop éloignées du centre musical, là où le jugement de l'oreille cesse de s'exercer, où l'esprit perd de sa clairvoyance, Beethoven, malade de corps et d'esprit, a écrit ses derniers quatuors, la Neuvième Symphonie avec chœurs, YOde à la joie et la Missa solemnis. On y découvre de grandes beautés sans doute; mais aussi on y constate parfois un défaut de lumière, des efforts, des aspirations vers un idéal qui se dérobe. Ce sont là précisément les ouvrages que des musiciens de nos jours ont entrepris de louer le plus et de faire regarder comme le point de départ d'un art nouveau. Berlioz, Schumann, Liszt, Glinka, Wagner, Tchaïkowski ont produit des œuvres qui se ressentent de fausses théories. La recherche de l'effet au moyen de sonorités combinées semble avoir remplacé la conception de l'idée musicale, l'invention de l'œuvre géniale qui s'impose par l'unité du plan, par la

fécondité des pensées, le charme des impressions et la jouissance de l'oreille.

On est bien obligé d'avouer que, pour beaucoup de gens, la musique n'est qu'un art d'agrément. Les mères qui ont des filles à marier n'ont garde de l'oublier dans le programme de leur éducation.

Les philosophes, les législateurs, les pontifes de toutes les religions et tous ceux qui par devoir voient les grandes lignes de la condition humaine ont attribué à la musique des propriétés morales et effectives. Il faut donc admettre que cet art d'agrément a aussi son utilité. Les hommes de guerre l'ont de tout temps jugé ainsi, puisqu'ils ont attribué à la musique le don d'exciter les courages jusqu'à braver les périls et la mort, de rallier les âmes autour du drapeau de la patrie, comme aussi de rappeler au soldat les devoirs journaliers du métier des armes, de rendre sa marche plus allègre et moins pénible, et de donner un air de fète et de triomphe à l'entrée dans les villes, aux parades, aux revues et aux défilés, d'égayer enfin les loisirs de la vie de garnison.

Depuis Moïse jusqu'à Judas Macchabée, l'usage des trompettes, des kinnors, des nebels, des tambours, des sistres et des cymbales fut constant dans les solennités religieuses, avant, pendant et après le combat. Les sonneries de trompette servant de signaux étaient pratiquées chez les Hébreux, et leur variété indiquait l'appel des chefs, l'assemblée autour du Tabernacle, la levée du camp par les tribus soit à l'orient, soit au couchant, soit au nord, le transport de l'arche d'alliance. Telle sonnerie était appelée rua, yn, telle autre thaka ypn, telle autre thaka beachath, nnaa ypn.

Nul doute que Moïse n'ait fait adopter, en les modifiant, certaines coutumes des Egyptiens à cet égard. Depuis Hermès Osiris, Manéros, il y a eu une musique indigène militaire chez ce peuple jusqu'à la réduction en province romaine. Lors du couronnement de Ptolémée Philadelphe (284 av. J.-C), une marche triomphale fut exécutée par trois cents voix accompagnées de 300 citharistes dont les instruments étaient garnis d'or et qui eux-mêmes portaient des couronnes d'or.

La pyrrhique était chez les Grecs une sorte de gymnastique préparatoire aux exercices militaires. Des airs de flûte en réglaient les mou-

vements. Mais il ne faut pas croire que ces flûtes aient eu des sons aussi doux que celle de Tulou, pas plus que les hautbois des Marches des troupes de Louis XIV, composées par Lulli, ne ressemblaient à celui de Verroust.

La pyrrhique avait quatre parties : 1° le podisme, qui consistait à donner aux pieds l'agilité nécessaire pour atteindre l'ennemi ou pour lui échapper ; 2° le xiphisme ou combat simulé, dans lequel les jeunes danseurs imitaient les mouvements du combat, le jet du javelot, le port du bouclier ; 5° la saltation ou exercices pour gravir les murailles et franchir les fossés; 4° le tétracome, qui consistait à former le carré avec l'ordre le plus parfait.

Combien nous devons regretter de ne pas posséder la musique des trois chants militaires de Tyrtée dont le texte est parvenu jusqu'à nous, que les Spartiates répétaient encore deux cents ans après sa mort, et pour la bonne exécution desquels ils ont institué des prix! Voici le texte d'un chant de marche militaire, YEmbatérion, composé par Tyrtée :

"Ayer'j çô 2-xpra; eyotvSpou.,

JtOOOOl 7T3CT£pti)V, TÏO^lTÎTai, ~k%lX [JLSV ÏTUV TTpûêoC>i<j9s,

Sopu S'£Ùt6X;j.ci>; |5%Vàovte;,

{/.■/] ©a&oasvot toc; ^co5cç"

ûj vàp 7:âxpiov tz StïCWT«.

iri » r - ' . ■

IlpiV àpSTY); TSèkXGCLi T£p;X7.7lV Y] Oavàrai. ...

« En avant, enfants de Sparte, nés d'ancêtres valeureux ! armez vos bras du bouclier, brandissez avec intrépidité votre lance! Ne pas estimer trop la vie, c'est à Sparte un devoir dont vos pères vous ont donné l'exemple. Mieux vaut souffrir la mort que vivre sans vertu. »

A six siècles de distance, Polybe et Végèce sont d'accord pour affirmer que les trompettes étaient les seuls instruments employés dans le service militaire; mais elles étaient de plusieurs sortes: la tuba, le lituus, les cornua ou buccinse, les classica ou cornets.

D'autres peuples se servaient de timbales et de tambours à l'imitation des Indiens, qui, au temps d'Alexandre, employaient à la guerre des instruments de percussion, garnis de clochettes et de ferraille. Les Perses et les Parthcs adoptèrent ces moyens bruyants d'effrayer leurs ennemis.

Louis XIV chargea Lulli de composer des morceaux de musique à l'usage de ses troupes, et l'auteur d'Armide écrivit des marches et des batteries de tambour avec des airs de fifre et de hautbois; c'était la Gêné-

Aho

raie . de la garde française, l'Assemblée, la Descente des armes, la Retraite, la Marche des mousquetaires avec cinq airs différents de hautbois, une Marche des gardes de la marine, la Marche des dragons du roi. Les airs de hautbois, dont la batterie fait l'accompagnement, sont tous écrits à quatre parties.

Philidor aîné et Philidor cadet composèrent aussi des batteries, des airs de hautbois, des sonneries de trompettes pour les troupes de Louis XIV, ainsi que des batteries de timbales.

L'ordonnance des trompettes pour toutes les troupes à cheval et pour les compagnies de voltigeurs a été composée ou arrangée par David Ruhl, musicien habile, et adoptée par le ministre de la guerre en 1806.

La plupart de ces sonneries sont encore en usage pour les troupes à cheval. Les effets de rythme sont intéressants parce qu'ils caractérisent avec précision les divers mouvements et les incidents de la vie du soldat : la Générale, le Boute-selle à cheval, l'Appel, l'Assemblée, la Charge, le Ralliement, le Réveil, le Repas des chevaux, le Pansage, la Soupe, le Ban, les Corvées, le Pas ordinaire, pour faire cesser le feu, pour l'étendard, la Messe, la Retraite, etc.

Le clairon a le tube moins gros que la trompette et rend un son perçant, mais limpide. C'est l'instrument qui convient le mieux aux fanfares d'ordonnance, et ses quatre notes sol, ut, mi, sol, ou plutôt fa, si 7, ré, fa, puisque son ton normal est celui de s(p, ont suffi pour indiquer par le rythme les incidents quotidiens de la vie militaire.

Tambour, batteries et sonneries. — Nous avons vu qu'à l'exclusion des Grecs et des Latins, l'usage des tambours avait été général. En Occident, ce sont des caisses rondes en cuivre ou en bois recouvertes de peau d'àne ou de veau tendue au moyen de cordes. Une double corde en boyau tendue sur la partie inférieure de l'instrument lui donne du timbre. Les sonneries de trompettes ont précédé les batteries de tambours. Celles-ci ont été déterminées, avec une notation de convention, par

Trompette.

Clairon'

Girolamo Fantini de Spolète (1658) ; le P. Mersenne en a publié toute une série dans son Harmonie universelle. Philidor le père en fit un autre classement en y ajoutant les fifres, les hautbois, les timbales. Le savant

Tambours.

Georges Kastner a réuni tous ces éléments dans son Manuel général de musique militaire (1848).

Caisse roulante. — La caisse roulante est longue ; elle peut s'accorder

comme les timbales au moyen de clefs et est favorable à l'effet des crescendo.

La grosse caisse se tient horizontalement, ce qui permet au même musicien de frapper d'une main la peau tendue et de l'autre les cymbales l'une contre l'autre.

Pavillon chinois. — Le pavillon chinois s'explique de lui-même. La légèreté des grelots, clochettes et disque en cuivre produit une sonorité aérienne. Elle aurait pu trouver grâce devant les chefs de musique qui ont proscrit cet ancien instrument.

Le triangle et le tambour de basque ont survécu à toutes les civilisations. La comparaison de nos sonneries françaises avec les sonneries italiennes du dix-septième siècle est tout à l'avantage du travail de Philidor, qui a trouvé des effets plus variés. Mais, par contre, l'esprit est saisi d'étonnement en présence du nombre prodigieux de combinaisons rythmiques

Caisse roulante.

qu'offrent les sonneries modernes des divers peuples qui nous entourent, tandis que la routine a maintenu les nôtres clans un cercle assez restreint de phrases monotones.

Les marches et signaux pour les cornets des bataillons de chasseurs de l'armée belge sont plus mélodiques que les nôtres. Les signaux pour les tambours, fifres et clairons de l'infanterie prussienne offrent cette singularité que le chant en est guilleret, sautillant et d'une familiarité naïve; les mesures à sixhuit, à trois-huit et les triolets abondent, ce qui semble peu en rapport avec l'allure pesante du soldat prussien. Après tout, ce genre de musique a peut-être pour objet de combattre sa lourdeur naturelle.

11 en est tout autrement des sonneries de trompettes de la cavalerie napolitaine (tocchi di Iromba). Avec quelle vivacité et quelle souplesse les sept notes harmoniques de la trompette forment des phrases variées à l'infini et spirituellement expressives! Lo sveglio, la chiamata, ilsilenzio, l 'online per gli ufficiali , sont parfaitement rendus. On peut faire cette remarque que la ritirata est d'un mouvement bien précipité.

Les Bavarois emploient pour leurs signaux des tambours, des fifres, des trompettes et des cors. Les marches harmonisées pour trois cors, Marschzeichen, sont d'un effet agréable. On peut en dire autant des Signale fur das Horn des Hanovriens.

Quant aux sonneries de bugle de l'armée anglaise (bugle sounds), elles se réduisent à la plus simple expression. On n'y a envisagé que le côté utile et pratique, et l'on semble avoir évité de rendre agréable le métier des armes.

11 est certain que l'idée humanitaire de M. Cobden serait excellente, s'il n'y avait plus dans l'empire de S. M. Britannique ni oppresseurs ni victimes.

Pavillon chinois.

Tambour de basque.

Il paraît probable que les premiers tambours qui retentirent en France furent ceux des Maures, qui les avaient reçus des Indiens. Depuis, le septième siècle l'usage s'en est peu à peu répandu du midi de l'Espagne jusqu'aux Pyrénées, et ensuite dans les provinces septentrionales. Les croisés s'en servaient communément.

Les timbales commencèrent à être en usage au seizième siècle en Àlle-

Timbale militaire.

Tambour européen.

magne. Elles ne furent introduites dans la musique militaire française que sous Louis XIV, et voici à quelle occasion. Le colonel de la Bretèche, après s'être emparé d'un quartier ennemi, avait fait enlever deux paires de timbales. Il obtint de Louis XIV la permission de les employer dans sa musique. On en accorda aussi aux compagnies de la maison du roi. Les timbales étaient mises au rang des enseignes de guerre, et les soldats avaient à cœur de s'en rendre maîtres. Aussi les timbaliers devaient-ils les défendre au péril de leur vie. Ils étaient protégés par quatre cavaliers portant la carabine haute, et, dans les villes de garnison, les instruments étaient gardés chez le commandant avec les étendards. Les timbales, placées en avant de la selle du cheval, étaient garnies de riches tapis avec

des franges d'or et brodées aux armes du prince ou du meslre de eainp.

Les quatre compagnies des gardes du corps de la maison du roi avaient chacune sept trompettes et un timbalier.

Pendant la guerre de Sept ans, la musique militaire allemande se compléta de clarinettes, de cors et de bassons. On y adjoignit ensuite des flûtes., une saquebute ou trombone et un contre-basson, ce qui formait avec les hautbois une harmonie qui pouvait être excellente.

Pierre le Grand introduisit dans ses Etats les instruments qu'il avait entendus en Allemagne, et fit former des corps de musique qui plus tard acquirent de la renommée. Vers 1750, le maréchal Kirilowitsch imagina un système de musique fort original, dont je dois dire quelques mots : aidé des conseils d'un musicien bohème, nommé Maresch, directeur de la musique de la cour, il fit faire trente-sept cors de chasse de différentes grandeurs, ne donnant chacun qu'une seule note, ce qui formait trois octaves chromatiques. Chaque exécutant jouait le rôle d'un tube sonore, d'un tuyau d'orgue; il comptait des temps jusqu'au moment de donner sa note. Ce nouveau genre de musique eut un succès si grand qu'on augmenta le nombre des cors, qui fut porté jusqu'à soixante, et fournit par conséquent cinq octaves. Beaucoup de régiments furent pourvus de cette musique mécanique, qui était encore en usage il y a peu d'années.

Le chevalier Sarti, directeur de la chapelle de l'impératrice Catherine, connaissant le goût des. Russes pour la sonorité la plus bruyante, s'avisa de faire placer un jour dans la cour du château plusieurs pièces de canon de divers calibres dont les détonations servirent de basse à son formidable orchestre.

L'instrument guerrier des Irlandais et des Ecossais a été la cornemuse (bagpipe).

J'ai fait connaître ailleurs quelle était la musique en usage chez les Turcs; elle n'a pas subi de changement notable dans les classes populaires. Mais notre système musical et nos instruments ont été admis depuis une trentaine d'années dans les harems des riches musulmans. En 1850, le sultan a confié la direction de sa musique à un neveu du célèbre compositeur Donizetti, qui l'a organisée avec les éléments modernes. Cet artiste alors fort jeune remplissait les fonctions d'organiste à la cathédrale d'Ajaccio. Je l'ai connu pendant mon séjour dans cette ville, où je remplissais une mission artistique que m'avait confiée M. de Falloux, alors ministre de l'instruction publique et des cultes.

La musique militaire des Egyptiens se composait encore, au commencement du siècle, d'un assez grand nombre de hautbois criards, de cymbales,

de tambours, de trompettes et de timbales. Les musiciens jouaient de ces instruments de toutes leurs forces et, au dire de Yilloteau, produisaient le charivari le plus bruyant et le plus désordonné. Nous devons à ce savant musicien la notation de l'air de la marche égyptienne exécutée à la réception du général en chef Bonaparte, qui ramenait son armée après l'expédition de Syrie1.

Je n'insiste pas sur les instruments guerriers des peuples barbares : le nagârit (timbale), le kabaro (grosse caisse), le malahat (trompette), le gand (corne de vache) des Abyssins ; les trompettes d'ivoire, les crécelles, les dents d'éléphant des nègres du Congo; les gongs de fer creux des Ashantis, etc.

Nous avons vu quelle était la musique des troupes aux dix-septième cl dix-huitième siècles en France et dans les principaux Etats de l'Europe. Les régiments des gardes françaises comptaient chacun seize musiciens, non compris les fifres et les tambours. En 1789, Sarrette réunit quarantecinq de ces musiciens et, avec l'autorisation du général de Lafayette, il en forma le corps de musique de la garde nationale de Paris. Ce nombre d'artistes fut porté à soixante-dix et ils furent au service de la municipalité pour jouer dans les fêtes patriotiques. Mais en 1792, la garde nationale soldée ayant été supprimée, Sarrette, homme aussi zélé qu'intelligent, se dévoua à la cause des musiciens, et obtint la fondation d'une école gratuite qui reçut le nom d'Institut national. Ce fut dans cette école que se réfugièrent les artistes que la suppression des maîtrises laissait sans emploi. Avant 1789, il existait en France quatre cents maîtrises et chœurs de musique qui entretenaient autant de maîtres de chapelle, dix mille musiciens de toute espèce et particulièrement quatre mille élèves de musique vocale ou enfants de chœur. Les musiciens attachés à une église étaient ordinairement au nombre de vingt-cinq à trente. Le 10 thermidor an III, Chénier proposa à la Convention un projet de décret pour l'établissement d'une institution nationale d'enseignement de la musique5 ; il fut adopté le 12 de ce même mois. Cette institution reçut le nom de Conservatoire. Cent quinze artistes y furent admis à former des élèves dans toutes les branches de l'art musical. Eux-mêmes étaient tenus de faire le service de la garde nationale et de participer aux fêtes patriotiques. Il est intéressant de connaître la composition de ces orchestres

1. Cet air médiocre n'a que quatre portées. Voy. Kaslner, p. 152.

2. Rapport de Lesueur. — Rapport de M. le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély (1813). — Projet de décret adressé à l'empereur Napoléon 1er par le comte Bigot de Préamcneu, ministre des cultes, ayant pour objet le rétablissement des maîtrises.

qui exécutèrent pendant plusieurs années les programmes de ces solennités ; en voici le tableau :

5 compositeurs dirigeant l'exécution,

1 chef d'orchestre exécutant, 50 clarinettes,

10 flûtes,

6 premiers cors, 6 seconds cors, 8 bassons,

8 serpents,

3 trombones,

A trompettes,

2 tubœ corvae, 2 buccins,

2 timbaliers,

2 tambours,

2 triangles,

2 grosses caisses,

10 musiciens non exécutants, employés à diriger les élèves chanteurs.

Les musiques militaires s'enrichirent peu à peu d'instruments nouveaux, et il faut reconnaître que c'est en Allemagne que s'est opérée la transformation des instruments de cuivre, qui a entraîné une refonte complète des éléments sonores. Weidinger adapta les clefs mobiles des instruments

Cornet à pistons.

de bois aux tubes de cuivre et inventa le clairon à clefs, qui est devenu le bugle ou trompette à clefs. Blûhmel et Stœlzel inventèrent les pistons, et l'on appliqua cette découverte à des tubes de divers calibres, au cor, au cornet, au trombone, à la trompette, au basson russe, à la tuba. Les Autrichiens comprirent les premiers tout le parti qu'on pouvait tirer de ces instruments devenus chromatiques. Cette révolution dans la facture des instruments eut lieu en 1827; mais il fallut des années pour convaincre

bien des chefs de musique de son utilité. Les Bohèmes, les Hongrors s'appliquèrent avec ardeur aux progrès de leurs musiques guerrières. L'cxcel-

Comet à pistons perfectionné par Sax. Saxhorn on mi bémol soprano. " Saxolromba en fa.

lent musicien Wieprecht, directeur de la musique des gardes de Guillaume IV, contribua à rendre la musique militaire des Prussiens supé-

Saxhorn contrebasse en mi bémol.

Cor à cylindre perfectionné.

rieure h celle des autres pays. Elle n'a de rivale que celle des régiments » autrichiens, qui même l'a emporté sur elle, au grand concours de l'Exposition universelle de 1867, parce que ses corps de musiciens sont formés

en partie de Bohèmes, chez lesquels le sentiment artistique est très cléve-

GÏarinette omnitonique (Sax). Clarinette contrebasse en mi bémol. Clarinette basse recourbée.

Saxopbonc en si bémol, alto ténor.

Saxophone en mi bémol, ténor barvton.

Saxophone en mi bémol, alto.

loppé. Mozart préférait, pour juger ses ouvrages, le public de Prague à celui de Vienne môme. Spontini et Meyerbeer imprimèrent à l'art musical, en

Prusse, un mouvement si accentué, que la musique militaire en a subi l'impulsion. Fétis, Georges KastneiyMeifred, Béer, Berlioz, le comte de Rumigny, le général Mellinet s'appliquèrent à améliorer la facture des instruments par leurs conseils et leurs encouragements. Le Gymnase musical fut fondé pour former des chefs de musique. Mais le principal réformateur fut Adolphe Sax, né en 1814, à Dînant (Belgique). Cet habile artiste, virtuose sur la clarinette, était doué d'un génie inventif remarquable. 11 créa toute une famille d'instruments de cuivre qui porte son nom. Le succès qu'obtinrent les saxophones et les saxhorns auprès des musiciens les plus distingués, Halévy, Carafa, Donizetti, Rossini, Berlioz, Habeneck, Ricci, Meyerbeer, Ambroise Thomas, déchaîna contre lui les passions jalouses de plusieurs facteurs. Il lutta avec persévérance, triompha dans presque tous les concours, soutenu d'ailleurs par des protecteurs puissants. Mais des procès ruineux et les réformes administratives du ministère de la guerre le frappèrent dans ses intérêts pécuniaires.

Tout en rendant justice au génie inventif d'Adolphe Sax, à la sonorité plus puissante et plus homogène de ses instruments, à l'ampleur de ses saxhorns contrebasses, je crois que l'ancienne composition des musiques militaires, dans laquelle les instruments en bois se mariaient aux trombones, aux ophicléides, aux trompettes, offrait une harmonie plus satisfaisante en raison de la variété des timbres.

Quant aux fanfares, la supériorité de la famille des Sax est incontestable; c'est dans la fusion des deux systèmes que le progrès consistait, et après bien des débats cette solution raisonnable a fini par prévaloir.

Parmi les compositeurs qui ont écrit pour les orchestres militaires, je citerai Méhul, Catel, Gossec, Berton, Spontini, Chcrubini, Ries, Marschner, Kalliwoda, Moschelès, Schneider, Béer, Fessy, Mohr, Wieprecht et David Buhl pour les fanfares.

Rouget de l'Isle, alors en garnison à Strasbourg, assistait au mois d'avril 1792 à un dîner d'officiers chez Dietrich, maire de la ville. La conversation s'engagea sur l'influence des chants nationaux pour animer les soldats et exalter leur courage. Rentré chez lui, Rouget de l'Isle, qui avait déjà écrit quelques romances dont il avait fait aussi les paroles, passa toute la nuit à composer les vers et la musique de ce chant mémorable qu'il intitula Chant de V armée du Rhin. Le lendemain, on se réunit de nouveau chez le maire, et Mlle Dietrich accompagna au piano l'auteur de

cette mâle inspiration. L'enthousiasme des auditeurs fut au comble. Le maire fit publier ce chant dans un journal constitutionnel qu'il dirigeait. La mélodie parvint ainsi à Marseille, où un bataillon la fit entendre pour la première fois à la garde montante. C'est à cette circonstance qu'il faut attribuer le nom de Marseillaise donné au Chant de l 'armée du Bhm.

Le Chant du Départ, dont J. Chénier a écrit les paroles et Méhul la musique, est d'un style plus soutenu, et les musiciens l'ont toujours plus apprécié que Y Hymne des Marseillais, comme on appelait alors l'œuvre de Rouget de l'Isle. Il est cependant incontestable que l'unité d'accent qui existe entre les paroles et la musique, jointe à la mâle énergie du refrain : Aux armes, citoyens, font mieux vibrer la fibre guerrière.

Page 1