CHAPITRE XIV
11 faul reconnaître que nous devons à des Italiens le plus séduisant de nos plaisirs, celui du spectacle accompagné de musique, en un mot l'opéra. Sous Henri III, Baltazarini, plus tard, en 1644, les musiciens appelés par Mazarin, Lulli enfin, acclimatèrent chez nous ce genre de représentation. La forme italienne primitive a été modifiée naturellement selon le goût particulier à notre nation.
Les fêtes du mariage de Mlle de Vaudemont, Marguerite de Lorraine, belle-sœur du roi Henri III, et du duc de Joyeuse, offrent un certain intérêt pour l'objet que nous traitons. Elles durèrent quinze jours, et ce fut pendant cette période de plaisirs multipliés qu'eut lieu la représentation du premier opéra-ballet qu'on ait vu en France.
Le Ballel comique de la Royne fut donné le 15 octobre 1579 au château de Moustier, devant dix mille spectateurs placés. Jamais depuis semblable féerie n'a été imaginée. Il n'y a pas à le regretter, car tout est médiocre dans le Ballel comique de la Royne, malgré la collaboration de beaucoup de gens d'esprit, de Ronsard, de Baïf et de La Chesnaye, aumônier du roi, pour les paroles, de Beaulieu et de Salmon pour la musique, malgré aussi les talents de l'imprésario Baltazarini, appelé depuis cette fête mémorable Balthasar de Beaujoyeulx. Cet Italien avait été amené en France par le maréchal de Brissac. Catherine de Médicis le nomma intendant de sa
musique et sou valet de chambre. Il passe pour avoir été le meilleur violon de son temps.
Le Ballet comique commença à dix heures du soir et finit à quatre heures du matin. Les principaux rôles furent tenus par les seigneurs et dames de la cour. Voici, en abrégé, une idée de ce genre de spectacle: La magicienne Circé se livre à toutes sortes d'enchantements ; de sa baguette d'or elle rend immobiles les nymphes, les pages, et jusqu'à l'archet des violons ; elle transforme des hommes en animaux qui poussent d'affreux hurlements. Mercure, Jupiter, Minerve finissent par triompher de Circé et l'obligent à déposer sa baguette d'or aux pieds du roi. Cette fade affabulation n'était qu'un prétexte pour amener sur la scène des sirènes habillées superbement, des naïades, des tritons jouant de la lyre, de la harpe et de la flûte; des satyres et aussi des vertus, représentées par quatre filles d'honneur de la reine, Mlles de Vitry, de Surgères, de Lavernay et d'Estavay, jouant du luth et chantant des couplets.
A cette époque où la préciosité et le pédantisme s'alliaient à la galanterie, il ne faut pas être surpris de voir des ligures de géométrie tracées dans la chorégraphie. C'est ainsi que, dans le finale du premier acte, douze naïades, qui étaient la reine, la princesse de Vaudemont sa sœur, les duchesses de Mercœur, de Guise, de Nevcrs, d'Àumale et de Joyeuse, la maréchale de Retz, Mme de Larchant, Mlles de Pons, de Bourdeille et de Cypierre, suivies de huit musiciens habillés en tritons et de douze pages vêtus de satin blanc enrichi d'or, portant chacun deux flambeaux de cire blanche, s'avancèrent en chantant et en dansant devant le roi, et formèrent douze ligures de géométrie bien distinctes. Ce n'était pas encore là un hommage suffisant rendu à la science d'Euclide. Tous les personnages, dans le ballet superbe qui termina la fête, formèrent en dansant quarante ligures de géométrie. Toutefois, l'esprit ne perdait pas ses droits, car, après la représentation, les daines firent aux seigneurs de la cour qu'elles choisirent des présents en or, parmi lesquels il y en eut d'épigrammatiques. Si la reine offrit au roi un dauphin, Mme de Pons donna à M. d'Épernon une huître, Mlle de Vitry à M. le Bâtard un hibou, Mlle de Lavernay au comte de Maulevrier un cerf, et Circé au cardinal de Bourbon... son livre. La fête avait coûté cinq millions.
La musique du ballet de Cérès, donné peu après au Louvre par la reine, était de Claudin pour le chant et les airs de danse de Baltazarini.
Ce fut le cardinal Mazarin qui fit venir d'Italie, en 1644, des chanteurs dramatiques. Cette troupe donna l'année suivante, le 24 décembre, dans la salle au Petit-Bourbon, en- présence de Louis XIV et de la cour, une repré-